Une âme parmi les autres

L’âme vivante

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lundi 10 septembre 2007

Bon, je ne vais pas tout le temps me lamenter sur mon sort, surtout que cela me conduit à accuser sans savoir des gens qui, pour la plupart, ne sont plus là pour se défendre. Je vais faire un peu de théorie. Cela fait du bien, un peu de théorie de temps en temps, non ?
En fait, cette petite étude a été effectuée il y a quelques années déjà, et je trouve dommage de la laisser traîner plus longtemps dans un tiroir. La voici donc.

 

Des armées de scientifiques cherchent à comprendre le "fonctionnement" de l’esprit sans se soucier de sa genèse, car les techniciens de l’âme ne peuvent comprendre que la mémoire se fait : ils croient qu’elle se remplit ; ils ne peuvent comprendre que l’intelligence se fait : ils l’imaginent comme un ensemble de séries d’opérations élémentaires, séquentielles ou câblées, sur lequel la vie n’aurait que des effets marginaux. Mais la mémoire ne contient pas, elle vit, tout simplement, et la vie n’est pas une suite de changements d’états (la bielle et le piston se contentent de changer de positions, tandis que le cœur se change lui-même avec une énergie qui ne lui est en rien extérieure). La mémoire et son apparent contenu ne font qu’un, et cette unité – qui, d’un point de vue organique, n’est certainement pas réductible au cortex ni même entièrement comprise dans les limites du cerveau –, cette unité, c’est l’âme, vivante et charnelle.

Je suis ma vie passée ; elle est ma conscience – la partie émergée de cet iceberg ; elle est mon inconscient – l’autre partie, immense, qui soutient et sous-tend la première. En tout cas en ce qui me concerne… tant que je n’avale pas vos pilules, messieurs les mutilateurs.

La mémoire, l’intelligence, le caractère… tout cela, c’est la même chair, les mêmes humeurs, le même organe vivant où s’impriment aussi bien de magnifiques couchers de soleil que de douloureuses blessures affectives, les tables de multiplication et les frémissements d’une main amie dans sa propre main, la colère incomprise d’un parent aimé et la théorie de la thermodynamique, les beaux visages dessinés par Léonard de Vinci et cet autre, croisé un jour dans la rue, cet étonnant et merveilleux visage douloureux et souriant qu’on n’oubliera jamais tout à fait, le visage d’un homme qui avait déjà longtemps et véritablement vécu (les plus beaux visages ne sont pas de jeunes visages mais le reflet ou la partie visible de vieilles et belles mémoires). C’est comme cela que se tisse et se complexifie la matrice de nos pensées ; l’organe de l’intelligence et l’âme sensible où éclatent nos émotions prend forme et s’épanouit par la mémorisation elle-même.

Cette matrice apparaît dans les rêves de la nuit. De la naissance à la mort, chacun a son parcours et sa vie qui s’imprime jour après jour dans les méandres de son cortex à travers son corps sensitif et agissant, qui s’imprime en une psychogenèse, je veux dire une genèse de l’âme, une genèse de l’individu, et cette genèse est la toile en même temps que le pinceau des rêves. Les songes ne se font pas d’anciens souvenirs qui surgiraient là inopinément, ils se font au contraire des souvenirs d’événements du jour, souvenirs posés sur leurs racines en quelque sorte "historiques", et ils montrent l’enchaînement des "couches" de l’âme – si j’ose dire –, ses strates, l’enchevêtrement des racines, vue de ce jour-là, car ils sont les événements de ce jour-là tels qu’ils sont mémorisés – ou, peut-être, tels qu’ils sont en train d’être mémorisés.

 
Peu de personnes s’occupent actuellement de comprendre la genèse de ces couloirs obscurs d’où surgissent de temps en temps l’ouragan de génie ou bien l’éclair de la folie, le sublime et le glauque, la joie et les larmes, l’ordinaire vie quotidienne, parce que notre culture est dominée par la machine, dédiée à la machine – cette déesse par qui nous nous submergeons de marchandises – et que la machine n’a pas de genèse (ni de vieillesse ; idéalement, elle est éternelle). Or la vie n’est pas une suite de changements d’états, la vie est devenir. Aussi ce n’est pas de techniciens dont l’âme a le plus besoin. Elle a besoin d’amis et de parents, de temps et d’espaces, pour respirer et sentir, pour parler et agir ; elle a besoin d’une communauté, elle a besoin de liberté.

C’est qu’en effet l’esprit de l’être vivant naît à la croisée de ses nerfs sensitifs et de ses nerfs moteurs ; s’il faut localiser l’âme, c’est là, ce double labyrinthe : celui du corps aimant et souffrant et celui du corps agissant. Et par conséquent l’esprit est en continuelle transformation, sur ses bases ancestrales ; il grandit au-dessus de ce que Jung appelait l’inconscient collectif, ces traces de tant d’expériences passées, traces dont une partie au moins, sous un autre aspect, portent aussi le nom d’instincts. La façon dont l’âme grandit s’inscrit dans sa structure, sa structure se reflète dans les rêves.

Il ne s’agit plus d’un mystère pour qui s’y intéresse, mais comme peu de personnes s’y intéressent vraiment il n’est sans doute pas inutile de développer. Allons-y…

 
Le premier aspect de la croissance de l’âme humaine consiste dans la condensation de l’expérience, du vécu, car la mémoire est une sorte de traduction abrégée de la vie, elle est plus concise et incisive que celle-ci, même en tenant compte, bien entendu, de l’inconscient qui constitue la plus grande partie de cette mémoire, hormis l’inconscient collectif, cette traduction abrégée de bien d’autres vies. On n’observe jamais le contraire, c’est-à-dire qu’il n’arrive jamais que la mémoire soit plus étendue que l’expérience vécue et ait un contenu plus riche (Je le précise car il se trouve des gens pour soutenir le contraire, à cause de certaines apparences venant d’une confusion faite parfois par l‘esprit entre ce qui fut vécu et ce qui fut vu, lu ou entendu).

La condensation s’effectue par les trois procédés suivants :

1°) certains éléments sont tout simplement éliminés ;

2°) la mémoire garde l’ensemble de l’expérience par fragments ;

3°) des éléments ayant des traits communs se trouvent soudés ensembles dans la mémoire par ces traits communs.

On peut d’ailleurs réserver le terme condensation à ce dernier procédé seul. Ses effets sont particulièrement faciles à montrer grâces aux rêves, images fidèles de la mémoire. En vous remémorant vos propres songes, vous trouverez facilement des cas de condensation de plusieurs personnes en une seule. Une personne composée de ce genre a l’aspect de A, est mise comme B, fait quelque chose qui rappelle C, et avec tout cela nous savons qu’il s’agit de D. Dans ce mélange se trouve naturellement mis en relief un caractère ou attribut commun aux quatre personnes. On peut de même former un composé de plusieurs objets ou localités, à la condition que les objets ou les localités en question possèdent un trait ou des traits communs auxquels on est particulièrement sensible ; c’est parce qu’il se forme au cours de la vie, dans la mémoire, des notions nouvelles et persistantes ayant pour noyaux des éléments communs à des choses, des êtres ou des événements indépendants. Cette particularité de la mémoire humaine explique pourquoi nous ne sommes pas tous sujets aux mêmes erreurs, aux mêmes confusions de personnes par exemple, car nous ne "condensons" pas à partir des mêmes noyaux. Le choix des noyaux dépend de notre prime histoire, de nos tendres années, d’événements critiques et aussi, plus simplement, de la chronologie de nos apprentissages.

Il se produit la même chose avec le langage. Une traduction s’applique généralement à tenir compte des particularités du texte et à ne pas confondre les similitudes. L’élaboration de l’esprit humain, au contraire, va condenser deux idées différentes, en trouvant, comme dans un calembour, un mot à plusieurs sens dans lequel se rencontrent les deux idées. C’est un phénomène temporel, un mouvement ou, pour mieux dire, un devenir. Le fait que j’ai assimilé une première signification du mot résistance en étudiant l’électrotechnique avant d’en assimiler une deuxième en étudiant les écrits de Freud n’est pas indifférent. Ce mot là n’aura jamais dans les profondeurs de mon être le même écho que chez quelqu’un qui a découvert les différents sens de ce mot dans un autre ordre. La première signification reçue est la plus proche du noyau inconscient de l’agrégat de condensation, l’autre affleure davantage à la conscience, bien qu’il soit possible que les deux affleurent encore si elles sont souvent sollicitées par l’activité de l’esprit, par la pensée consciente ; car reste conscient ce qui est utilisé consciemment, le reste étant occulté, ignoré donc oublié par la vie éveillée consciente, oublié mais présent et actif nécessairement, dangereusement actif parfois.

 
Un autre aspect de l’élaboration de l’esprit, de sa croissance, c’est le déplacement. Il est sans doute en partie l’œuvre des censures qui brident nos vies éveillées et notre vision du monde et des autres, mais il peut n’être aussi qu’une conséquence de la condensation. Le déplacement s’exprime de deux manières : en premier lieu, un élément vécu est remplacé, non par un de ses propres éléments constitutifs, mais par quelque chose de plus éloigné qui semble n’être qu’une allusion ; en deuxième lieu, l’accent psychique est transféré d’un élément important sur un autre qui semble beaucoup moins important. Ceci ajoute encore à l’étrangeté qui transparaît dans nos rêves : l’infidélité du reflet mémoriel de nos vies, le fantastique de nos âmes.

 
Un troisième aspect est, lui aussi, lié au phénomène de la condensation. Il consiste en une apparente transformation d’idées en images visuelles. Cela ne veut pas dire que tous les éléments constitutifs de la mémoire ont une forme visuelle : ils peuvent avoir la forme d’ensembles de chiffres, par exemple, ou bien même une forme ressemblant parfaitement à sa correspondance dans la réalité. Il n’en reste pas moins que les images visuelles jouent un rôle essentiel dans la formation de l’âme, ce qui ne surprend pas si l’on songe aux premiers temps, avant le langage parlé, au cours desquels la vue occupe une place prépondérante dans notre espèce.

Freud, défendant un point de vue assez différent, explique à propos des rêves :

« Dans le travail d’élaboration, il s’agit évidemment de transformer en images concrètes, de préférence de nature visuelle, les idées conçues verbalement. Or, toutes nos idées ont pour point de départ des images concrètes ; leurs premiers matériaux, leurs phases préliminaires sont constituées par des impressions sensorielles ou, plus exactement, par les images-souvenirs de ces impressions. C’est seulement plus tard que des mots ont été attachés à ces images et reliés en idées. Le travail d’élaboration fait donc subir aux idées une marche régressive, un développement rétrograde et, au cours de cette régression, doit disparaître tout ce que le développement des images souvenirs et leur transformation en idées ont pu apporter à titre de nouvelles acquisitions. »

Pourquoi pensait-il que les rêves résultent d’un travail et effectuent un travail – il a écrit les deux ici où là – pourquoi donc ? ce n’est pas nécessaire ! Les rêves n’élaborent rien, n’accomplissent pas la moindre censure, ils se contentent de montrer fidèlement des parties de nos structures mentales, de notre labyrinthe intime, de notre inconscient structurel, quelques noyaux d’agrégats au fond de l’iceberg et quelques-unes de leurs ramifications montant vers la surface. Les rêves, simplement, montrent comment la mémoire des événements anciens fait partie de la mémoire des événements récents, ils montrent certains des complexes, des agrégats, qui font notre caractère, notre personnalité, notre esprit, notre âme, notre cœur. Ils montrent notre histoire, notre vie.

 
Cet ensemble fantastique – l’esprit – est cependant biologique, et s’il se forme comme par dépôts successifs au-dessus d’un fondement archaïque, ces dépôts ne forment pas forcément des couches spatiales précises : ils modifient et complexifient l’enchevêtrement de l’organe de la mémoire, ils modifient les ordres temporels dans la succession des échanges biologiques au sein de cet enchevêtrement.

Cette complexité résiste toujours à notre entendement, pourtant des spécialistes prétendent soigner – ou plutôt réguler – l’esprit à l’aide de préparations chimiques extrême­ment grossières appliquées au pifomètre quant au choix de la dose, quant au choix du moment et quant au choix, ou plutôt au non-choix, de l’endroit. Rien n’arrête la science en marche, en tout cas pas les scrupules.

Nous vivons des temps effrayants où les malades, parfois, demandent eux-mêmes à être régulés – c’est-à-dire renoncent à la vie, oubliant que guérir est également envisageable.

 

Note : Il me faut remercier ici un illustre personnage que les connaisseurs auront reconnu au passage. Sa collaboration a été, évidemment, tout à fait involontaire !
Ah ! et puis je dois également remercier mon tout aussi involontaire sponsor de l’époque – et de quelques autres –, je veux dire l’UNEDIC.

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