Ames perdues

La danse des mâles palestinienne : la dabkeh

Accueil > Points de vue > Ames perdues > La danse des mâles palestinienne : la dabkeh

lundi 6 mai 2013

Allez, une petite demie-heure supplémentaire… Si, si, ça vaut le coup !

C’est toujours lors d’un mariage palestiniens, en Palestine ou peut-être en Jordanie. On y entend l’instrument le plus traditionnel des palestiniens, le yarghul (ou aussi "arghoul"… instrument a anche et a souffle continu).

Comme sur toutes les autres vidéos de la région que j’ai visionné, cela tient au moins autant du spectacle que du bal. Rien que la forme du parquet… toujours un pourtour, pas la surface centrale mais son périmètre, et même pas un cercle, un rectangle !

Et, bien sûr, pas plus de spectatrices que de danseuses. Pourtant, dans La mémoire et l’oubli du rituel. Marginalité et dabkeh chez les Palestiniens en zone rurale de Jordanie (inclus dans l’ouvrage collectif Territoires palestiniens de la mémoire), Mauro Van Aken indique :

(page 328) La dabkeh est un jeu d’encouragement mutuel, d’imitation, de moquerie réciproque, de complicité, mais également une compétition entre danseurs et entre "prétendants-lawih" [meneur] à l’intérieur du groupe : un jeu de confrontation par la danse qui entraîne également un changement permanent de lawih s’il n’est pas apprécié. Le degré de compétition est élevé et il est directement proportionnel à la charge contenue dans cet espace social, à l’importance de la visibilité face aux hommes, mais surtout, quand cela est possible, face aux femmes : la danse reste essentiellement une exhibition et l’un des rares espaces publics de rencontre, bien que souvent à distance, entre les jeunes hommes et les jeunes filles.

La plupart des lawih célèbres et des animateurs de fêtes sont de jeunes Noirs (samr), un statut publiquement reconnu dans la performance rituelle qui contraste avec leur stigmatisation dans la vie quotidienne. Ils fournissent la mise en scène, où se mêlent statut davalorisé et rôle ambigu des danseurs.

 

(page 329) La dabkeh représente une réinvention continue de la tradition et un va-et-vient entre les conceptions de la reproduction statique d’une identité passée, assumée comme un symbole culturel présent, et la réinvention et la manifestation locales d’un défi culturel, de revendications différentes de l’authenticité de la dabkeh.

Dans le même temps, les spectacles de dabkeh sont aussi envisagés pour les Autres, dans une interaction forte de l’identité et de la différence : ce sont des lieux de définition de soi et d’exclusion, où la hafla [le "spectacle" lui-même, ou la fête dans son ensemble ?] édifie des frontières sociales caractérisées par l’ambiguïté et la souplesse du vecteur que constitue la performance.

[…]

Défier la moralité de la dabkeh

Si la danse crée une communauté morale, en termes d’intensité des émotions et de réseau de solidarité dans l’organisation de cette mise en scène, les idées de moralité liées au corps, à l’identité incorporée et aux valeurs masculines et féminines sont hautement contestées sur le terrain de la danse.

En tant que partie intégrante d’un rite de passage, la danse est liée au processus de transformation de la virilité, mais le rituel et la danse ont à voir avec le genre (masculin/féminin) sur une scène visible et performative, où le genre est mis en œuvre plus que pensé ou évoqué en paroles. La sensualité masculine est légitimée en public par la danse seulement et même la mimesis sexuelle est incorporée par le biais des mouvements du corps collectif qui seraient fortement censurés dans d’autres contextes.

Dans la vallée du Jourdain, une forme de danse mixte est exécutée, appelée mu’adda dabkeh, où la ligne de danse est composée alternativement d’hommes et de femmes, généralement issus de la même famille élargie. Cela représente aujourd’hui un fort marqueur de statut : une coutume des tribus locales Ghawarneh, mais aussi des communautés noires palestiniennes stigmatisées, est une chorégraphie dévaluée et largement censurée par les groupes de statut plus élevé du fait de la promiscuité entre hommes et femmes. De nombreuses familles changent les pratiques de danse et évitent cette danse mixte dans une mise en scène nouvelle du statut, où hommes et femmes doivent être éloignés dans l’espace ou complètement séparés dans deux spectacles de danse simultanés et distincts. (Territoires palestiniens de mémoire, page 334)

Le vrai bal se pratique aussi parfois dans les mariages, avec groupes d’hommes et groupes de femmes, mais il est moderne :

http://www.youtube.com/watch?v=gRV-fNxfcy0&NR=1&feature=fvwp

Ce n’est donc pas l’appropriation par les femmes des danses des hommes et réciproquement. Cela existe peut-être aussi (en dehors du cas des tribus Ghawarneh et celui des Sumr), je ne sais pas, je n’ai pas trouvé en Palestine. Par contre, en Syrie…

Mais je ne connais pas le contexte de cette scène [1].

On peut lire aussi dans le texte de Mauro Van Aken :

(en notes page 326) Le piétinement de la dabkeh est historiquement lié à une pratique et à un rythme de travail spécifique. Dans les récits locaux, l’action de taper des pieds est associée à une vieille pratique traditionnelle de la vallée du Jourdain et de Palestine, qui consistait à piétiner la boue mêlée de paille pour préparer le matériau des briques de torchis qui étaient ensuite séchées et utilisées dans la construction de maisons en pisé.

et

Une fête mauvaise et ratée est appelée une tafi, une fête "silencieuse" et "vide", ce qui signifie qu’il y manquait la dabkeh ou bien qu’elle était plate et non excitante.

Et, page 319 : La dabkeh est une danse largement répandue au Moyen-Orient, avec des modèles et des styles variés liés à différentes traditions : en fait, elle est considérée comme un marqueur identitaire, même au Liban, en Syrie ou en Irak. Ainsi, la dabkeh a été nationalisée de diverses manières, et différentes représentations de dabkeh sont fréquemment diffusées dans les médias, où elle est dépeinte comme le symbole d’un héritage et la source de l’identité culturelle actuelle et d’une unité politique idéale.

 

Complément musical avec le yarghool et, d’abord, son frère le mijwiz (la première et la troisième de ces vidéos sont, cette fois, bien trop courtes !) :

[1(note ajoutée le 8 mai) Mais d’autres vidéos suggèrent que la dabkeh serait bel et bien dansée couramment hommes et femmes ensembles en Syrie. Voir par exemple : http://www.youtube.com/watch?v=SiD4e8klcU0 (la vidéo ne commence vraiment que vers 1mn45).

 
 
LE DEVENIR
SPIP | Se connecter | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0