Peuples sans limites

L’île vibrante de civilisation : Al Djezireh

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dimanche 12 mai 2013

Quand mes lectures se fracassent… L’autre jour au petit-déjeuner, je lisais cela :

Religio, en latin, renvoie à l’idée de "lien". On demandait à une religion de créer du lien social, autant que d’être une voie d’accès au divin. Le sacrifice, acte rituel commun à toutes les religions antiques préexistantes au christianisme, avait cette double dimension dans le monde gréco-romain, puisque l’offrande à la divinité était suivie par un banquet convivial. L’acte rituel – le sacrifice et la fête – exprimait et célébrait des référents communs, mémoriaux, politiques, sociaux… La religion était donc la principale composante de l’identité collective, admise comme telle, et c’est ce qui donnait son contenu (et ses limites !) au principe de tolérance dans l’empire romain : chaque peuple était libre de continuer à célébrer son culte ancestral à ses dieux ancestraux. Pourtant, toute solennité religieuse était naturellement ouverte à tous les groupes sociaux et à la population dans son ensemble. Cela donne une première idée, positive et non conflictuelle, des relations intercommunautaires au sein d’une cité : les minorités étrangères, par exemple, participaient aux grandes processions publiques et aux sacrifices.

Marie-Françoise Baslez, Comment notre monde est devenu chrétien, CLD éditions.

 

Nœud de civilisation
source : http://itinerairesdecitoyennete.org/journees/27_jan/pj/frarmeniens.pdf

 

Et la veille au soir, peu avant de me coucher, j’avais lu ceci :

Cet article n’induit pas une affirmation. Il ne fait état que de constatations consécutives à un demi-siècle de pérégrinations sur un « terrain » polyethnique qui ne correspond ni à un pays, ni à une ethnie, ni à une langue. Ce terrain s’étend de la Méditerranée à l’Ouest au lac d’Urmîya à l’Est. Il couvre donc des territoires attribués par les divers traités politiques à la Turquie, à la Syrie, à l’Irak et à l’Iran. On y parlait cependant, en fonction de l’identité des communautés, plus de dix langues : l’arménien (occidental ou oriental), le grec, parfois l’hébreu, des langues sémitiques araméennes comme le ktebonoyo, le suryoyo, le sûrêth, l’urumiyajî, ou moins archaïques comme les arabes classique ou dialectaux, des langues ouralo-altaïques comme le turc ou l’azéri, des langues indo-européennes comme le persan-farsi, le kurde-kurmanjî, le kurde-soranî, et autres dialectes kurdes, etc.

Ce terrain polyethnique, dont l’artère vitale est le fleuve Tigre, peut être considéré comme une forme « posthume » de l’Assyrie, comme la Haute-Mésopotamie « élargie » ou comme le Kurdistan le plus ambitieux. Il a été disputé entre les Romains et les Parthes. On y trouvait des colonies juives. L’essor du christianisme y a provoqué, sous l’influence de l’Apôtre Thomas (en route, selon la tradition, pour évangéliser les Indes) et de ses disciples Mar Mari et Mar Addaï, la conversion de populations locales à la nouvelle religion. Les Arméniens et les Grecs surent se rattacher spirituellement aux pouvoirs arméniens et byzantins dès que ces derniers eurent embrassé le christianisme. D’autres populations, sémitiques et araméophones, développèrent des identités spécifiques et entrèrent en conflit avec Byzance dès le IIe siècle lorsqu’il fallut choisir, pour la nouvelle liturgie, entre les langues grecque et araméenne. La querelle s’envenima au Ve siècle. Le patriarche de Constantinople, Nestorius, craignant que Marie ne fût assimilée à une déesse païenne, pensa qu’il vaudrait mieux la considérer comme mère du Christ que comme mère de Dieu. Mais, diphysite, il prêcha les deux natures, divine et humaine, du Christ. Il fut mis en minorité au Concile d’Ephèse (431) par la tendance monophysite, préconisant la seule nature divine du Christ. Le pouvoir passa donc aux mains des monophysites Eutyches et Jacob Baradaï. Mais en 451, au concile de Chalcédoine, une nouvelle majorité mit en minorité tous les pionniers du Christianisme, à savoir les Ethiopiens, les Coptes, les Arméniens, les « Nestoriens » (Assyriens) et les « Jacobites » (Syriaques). Les Assyriens allaient se concentrer essentiellement à l’Est du Tigre et propager le Christianisme jusqu’au Xinjiang. Les Syriaques allaient s’établir en Haute Mésopotamie.

L’arrivée de l’Islam au VIIe siècle eut pour effet la conversion des Kurdes, alors concentrés plus au Sud-Est, autour du Zagros, et leur expansion progressive vers le Nord-Ouest, soit vers l’actuel Sud-Est de la Turquie, où il entrèrent en rivalité religieuse et vitale avec les Chrétiens avant de les éliminer progressivement à l’occasion des massacres de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle, et notamment du génocide arménien [1]. Désormais, les Kurdes semblent majoritaires sur le terrain allant de la Méditerranée au lac d’Urmîya qu’ils englobent à leur grand Kurdistan s’étendant de Sivas à Hamadan. Les Persans et les Arabes sont peu nombreux dans ces régions. Les Turcs y sont arrivés autour du Xe siècle. De ce fait, la rivalité entre Byzance et la Perse pour la domination sur ces régions se transforma au XVIe siècle en une guerre de religion entre Persans chiites et Ottomans sunnites, qui permit à l’Empire ottoman victorieux d’y étendre son autorité.

Au début du XIXe siècle, des missionnaires occidentaux et russes renforcèrent chez les Chrétiens la conscience d’une identité propre. En même temps se développait le nationalisme kurde qui donna lieu, à partir de 1840, à des massacres de Chrétiens qui ont été perpétrés jusqu’à nos jours.

En 1920, le traité de Sèvres avait prévu d’accorder le Nord-Est de la Turquie actuelle aux Arméniens et le Sud-Est aux Kurdes. Mais, curieusement, en 1921, la Russie bolchevique rendit le Nord-Est aux Turcs kémalistes et la France leur rendit le Sud-Est. Les Arméniens étaient morts ou en diaspora. Les Grecs survivants furent « échangés » en 1922. Kurdes, Syriaques et Assyriens n’eurent pas droit au statut de minoritaires. Les derniers Juifs partirent vers 1950. Et la poussée démographique kurde a éliminé, par l’intimidation ou le massacre, tous les Assyriens et l’immense majorité des Syriaques de l’actuel territoire turc. Désormais, les Kurdes et l’armée turque se disputent le Sud-Est (note 1 : La divulgation de l’histoire de cette région polyethnique a été malencontreusement confiée à des politiques ignorant tout de l’histoire des Juifs, des Chrétiens des Turcs et des Kurdes. Ayant suivi l’exemple itinérant du suisse Nicolas Bouvier, je revendique le témoignage d’un demi-siècle.).

 
Cette notion imbécile de "génocide" nous cache combien de vérités ?

Le document d’où est extrait ce dernier texte est écrit par l’ethnomusicologue Jean-Claude Chabrier. Il y raconte comment, après de nombreuses années à explorer l’univers musical de cette région, il a découvert un thème musical "interethnique" dont « les ressortissants non-musicologues des diverses communautés de cette aire estiment qu’il leur est propre. Mais les ressortissants musicologues admettent, en coulisse, l’existence de ce thème interethnique. » On peut lire encore dans ce passionnant document :

Beaucoup de Juifs du Sud-Est avaient été massacrés à l’occasion du Firman [2] de 1914 et du génocide arménien de 1915. Lors de la guerre du Golfe, en 1991, les Kurdes du Nord de l’Irak et du Sud-Est de la Turquie déclenchèrent des insurrections. De ce fait, ces régions redevinrent des zones interdites. Mais en 1995, dans un décor d’état de siège et subissant d’innombrables contrôles avec fouilles corporelles, je pus néanmoins aller, au milieu des blindés, jusqu’à Șemdinli (ex-évêché).

Sur le chemin du retour, je voulus visiter l’église arménienne d’Aktamar sur un îlot du lac de Van. Comme il n’y avait eu aucun touriste depuis 1991, le service de bateaux était lié à l’arrivée hypothétique de visiteurs et j’attendais… D’un autocar sortirent des gens qui parlaient arabe et hébreu. Ils se mirent à danser et à chanter dans le style et en kurde-kurmanjî. Je n’avais malheureusement pas mon magnétophone. Lorsque je m’enquis de leur origine, l’un d’eux me répondit : « Nous sommes originaires d’anciens villages juifs d’Irak et de Turquie où nos ancêtres cultivaient la terre. Nous sommes partis vers 1950 et nous vivons en Israël, tous dans le même quartier. On nous y surnomme : les Kurdes.

[…]

Invité à participer à chaque Congrès de Bagdad et Festival de Babylone depuis 1975, je m’éclipsais régulièrement, prenais incognito le bus pour Mosul et rayonnais ensuite dans les villages du Nord. En 1982, je m’étais, une fois de plus, imprégné du chant riche en jodl des bergers kurdes sur une certaine forme modale heptatonique n’atteignant pas l’octave. De retour à Bagdad, je me rendis à l’Eglise chaldéenne de la Sainte-Famille et constatai, qu’après la communion, le prêtre officiant entamait un chant de la même forme modale, de même démarche mélodique, au jodl près, et de même évolution descendante ornée vers la finalis.

La musique pourrait être un lien aussi fort mais beaucoup moins exclusif que la religion. La musique et la danse…

dabke kurde, yézidi, syriaque
Photo Jean-Claude Chabrier, Ba’chîqa, Irak, mars 1973. Les habitants kurdes, yézidi et syriaques orthodoxes ou catholiques du bourg de Ba’chîqa célèbrent le nouvel an (nev rûz / recha d’châta) en dansant la dabke en tawwâfa au son du duo zurna-davul des musiciens yézidi Rachîd et Suleyman.

Il est vrai que la musique peut elle aussi être instrumentalisée, mais cela ne l’empêche pas de poursuivre sa vie libre de bouche à oreille.

 

Autre voyage musical, dans la partie actuellement syrienne de cette région :

En 2006 je réalisais un vieux rêve, celui d’aller dans cette partie de la Syrie qu’on appelle « L’Ile » (Al Djezireh) et qui se situe entre l’Euphrate et les frontières de ce pays avec la Turquie au nord et l’Irak à l’est. Je voulais aller voir cette terre sous laquelle gisaient les restes de civilisations millénaires. […] Arrivé un matin à Hassakeh je contactais donc l’un de ces artistes, Ibrahim Keivo et lui proposais de m’accompagner jusqu’à Tell Brak à une trentaine de kilomètres de là, ce qui nous permettrait de faire connaissance avant de l’écouter chanter. Ce faisant je restais fidèle à une règle que je m’impose de ne jamais écouter un chanteur le matin avant que sa voix ne se soit réveillée.
De retour d’une plongée dans le quatrième millénaire avant notre ère, nous errâmes dans la ville où se côtoyaient églises arméniennes, orthodoxes, syriaques, catholiques, mosquées, temples protestants et autres lieux de culte… Autour de moi j’entendais dans la foule des langues inconnues qu’Ibrahim Keivo reconnaissait car il les parle toutes, turc, syriaque, assyrien, kurde, arabe, arménien, avec toutes leurs variantes régionales…

Chérif Khaznadar, livret accompagnant le CD de la Maison des Cultures du Monde Ibrahim Keivo, chants de la Djezireh

Tartiyawni (Les Touterelles), chant assyrien de danse collective dabkeh accompagné au baghlama :

Deux belles tourterelles volent.
Ma préférée a des reflets bleus.
C’est celle que l’on voit voler
Puis se poser sur la bonne branche.
Ma tourterelle, tu es merveilleuse
Avec tes yeux cernés de khol

Sabiha, chant en dialecte arabe de la région de Mardin accompagné au baghlama :

Sabiha, tu as tant veillé. Ne te couches-tu pas ?
Je ne trouve pas le sommeil quand tu n’es pas dans mes bras.

 

Bien que depuis longtemps ivres de diversité mais saturés de vains conflits, avançons-nous encore un peu vers le sud-ouest :

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, le principal sujet d’inquiétude pour le catholicisme à Jérusalem n’est pas tant l’arbitraire des autorités musulmanes que les conflits dans les sanctuaires entre Latins [les communautés catholique-latine] et Grecs [les communautés grecque-orthodoxe]. En effet, la contradiction des titres de propriété possédés par les deux communautés rend chaque parcelle de ces sanctuaires sujette à controverse. La permanence des conflits entre les communautés religieuses forme ce qu’il est convenu d’appeler la question des Lieux saints. Or, celle-ci se déroule dans un contexte politique particulier du fait des difficultés de l’Empire ottoman. L’influence des Etats européens sur les affaires intérieures ottomanes amène en effet les diverses communautés religieuses à rechercher la protection d’une puissance étrangère, les Latins sont sous la protection de la France, les Grecs sous celle de la Russie. De ce fait, la question des Lieux saints n’est plus seulement une succession de querelles de sacristains dans les sanctuaires mais également un problème diplomatique européen. Cette situation est à l’image de la position précaire de l’Empire ottoman face aux puissances européennes.

Depuis la fin du XVIIIe siècle, l’Empire ottoman, affaibli militairement et politiquement, est menacé dans son intégrité territoriale et dans sa souveraineté politique par les appétits des Etats européens : les répercussions diplomatiques et stratégiques de cette crise sont connues sous le terme de question d’Orient. Les grandes puissances européennes sont divisées quant à l’opportunité de maintenir ou non l’intégrité territoriale de l’Empire ottoman. Sur ce point, la France et l’Angleterre s’opposent traditionnellement à la Russie et à l’Autriche favorables à la dislocation de l’empire pour pouvoir ensuite s’approprier ses ruines. Soumise aux revendications de minorités ethniques et confessionnelles en Grèce et dans les Balkans, la Porte doit consentir, souvent sous la pression européenne, à des reculs territoriaux importants. Tout l’enjeu de la question d’Orient est de déterminer quelle puissance étendra son influence sur les territoires abandonnés par l’administration ottomane.

Alexis Vrignon, Le protectorat religieux de la France en Palestine (1852-1914)

 

Retournons vers le nord-est :

Au sortir de la Première Guerre mondiale, le Moyen-Orient connaît une période d’importantes transformations sociopolitiques bien qu’on puisse observer certaines continuités entre l’Empire ottoman et l’ère mandataire : la survivance des « solidarités primordiales » basées sur la religion, la tribu ou le clan, ou encore la prééminence des relations de patronage entre les notables et les populations urbaines [Hourani, Khoury et Wilson 1993]. Ainsi, après plusieurs siècles de domination du sultan-calife ottoman, le Levant (Syrie, Liban, Palestine), la Jordanie et l’Irak se retrouvent sous la tutelle de pays européens. Par ailleurs, le tracé des frontières des nouveaux États fondés sur les décombres de l’Empire ottoman induit de nouvelles identités territoriales, sépare les tribus, entrave les réseaux religieux confrériques ainsi que les circuits économiques traditionnels. Les populations nomades, quant à elles, deviennent la cible des vigoureuses politiques de sédentarisation qu’avaient déjà initiées les autorités ottomanes.

Si divers groupements ethniques et/ou religieux du Moyen-Orient sont touchés par ces changements [Bocco et Meier eds. 2005 ; Dakhli, Lemire et Rivet eds. 2009], les plus touchés sont les Kurdes, lesquels vivent en majorité dans les zones rurales et sont, depuis 1925, principalement répartis sur quatre États : l’Irak, l’Iran, la Syrie et la Turquie. Aussi, coupées d’une partie de leurs branches restées dans un État voisin, des confédérations tribales réorganisent leurs chefferies, et ce souvent de façon violente [van Bruinessen 1992]. Les différends frontaliers entre les nouveaux États désireux d’affermir leur autorité dans les territoires frontières ouvrent la voie à une instrumentalisation politique et militaire des tribus kurdes. Leur déplacement forcé et la destruction de leur habitat traditionnel sont lourds de conséquences. La montée des nationalismes, qui s’accompagne d’une catégorisation des sociétés moyen-orientales [Fuccaro 2004], fait des Kurdes une « minorité » ethnique aux yeux des nouvelles élites étatiques.

Jordi Tejel Gorgas, Un territoire de marge en haute Djézireh syrienne (1921-1940).
 

 

Sharfadina, chant religieux yezidi en kurde kurmandji mêlé de persan et d’arabe accompagné au buzuq.
 

Selon la cosmogonie yezidi, un dieu unique a créé le monde et en a confié le gouvernement à sept anges. Le premier est Taus Melek et le second, Sultan Ezi, présenté ici comme son fils. Dans le chant qui suit, le Grand Prophète et le Sultan Ezi forment donc la même figure.

Le Grand Prophète :
Ô mère pleine de douceur,
parle au nom du Seigneur tout puissant !
Comment le Sultan Ezi est-il apparu sur terre ?
 
La mère, d’une voix élevée :
Comment te dire ? C’était comme dans un rêve !
Un rêve éveillé. J’en fus effrayée.
J’appelai au secours ! Mais qu’avais-je donc vu ?
Le Grand Ezi était là, partout dans l’univers :
Dans le désert, sur la mer, dans le ciel, les villes et les villages,
Comme une lumière brillante éclairant toute chose.
Manifeste-toi, ô notre Prophète !
Tu n’es ni grand, ni petit
Mais en toi résident omnipotence et immanence !
 
Le Grand Prophète :
Quel était donc cet extraordinaire matin ?
Parle ! Je t’en conjure, au nom du créateur du Jour et de la Nuit !
Quel est le nom de mon père ? Dis-le moi !
 
La mère :
Ton père est le roi des rois, Taus Melek.
Il règne sur le Trône du temps et de l’espace.
Tout dépend de sa volonté.
Et le grand temple de Lalesh Nourani fut bâti en son honneur.

[1Il se peut que l’auteur ait un parti pris anti-kurde qui lui ferait forcer la dose, mais rien ne me permet de l’affirmer.

[2Firman : édit impérial ottoman.

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