Peuples sans limites

Pour tracer librement les chemins de civilisation, fondement

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dimanche 19 mai 2013

José Lemos Countertenor, Los caminos de Sirkedji

(Une commentatrice apparemment connaisseuse dit de cette chanson : « This is a Turkish Jewish song sung in Judeo-Espanyol. Listen carefully and you will hear that the singer says "Los kaminos de Sirkeci" (The streets of Sirekeci) — Sirkeci is a neighborhood, downtown in Istanbul. It is a business district. I collected this song 28 years ago in both Israel and in Istanbul, Turkiye. » (source : http://www.youtube.com/watch?v=-5Ys2vYRhWk )

 
Le billet précédent (billet ou post ou article… c’est selon les églises) a suscité (sur peuples.blog.fr) une petite discussion qui m’a amené enfin une réponse à une longue, très longue interrogation que me posait la réalité juive. J’avais toujours été gêné par cette confusion entretenue entre peuple, ethnie et religion à propos des juifs. Voici donc cette réflexion. Elle vaut ce qu’elle vaut, mais j’ai personnellement l’impression de mieux comprendre les choses, maintenant.

Il y a bien longtemps existait, du moins je le suppose, une "ethnie" juive, même si elle était déjà en partie dispersée au temps de Jésus de Nazareth. Tandis qu’il n’a jamais existé d’ethnie chrétienne ou musulmane. L’islam, au contraire, fut dès ses débuts un vecteur d’unification des peuples – tout au moins des tribus arabes. Tel que je le comprends maintenant, l’islamisme est ainsi une arme politique avant d’être une philosophie de l’existence, tandis que le christianisme est philosophie de l’existence avant d’être instrument politique. Le judaïsme, pour son malheur, n’a pu s’affirmer ni comme l’un ni comme l’autre parce qu’il porte l’idée de "peuple élu" [1]. C’est donc bien le judaïsme qui a inventé, ou réinventé, le juif ; c’est comme si cette religion était née au sein d’un peuple pour entretenir le souvenir de ce peuple jusqu’à la fin des temps. Le judaïsme est donc, pour son malheur, identitaire, et l’exil y a certainement contribué.

De ce point de vue, il n’est peut-être pas tout à fait illégitime d’accorder une supériorité au christianisme sur l’islamisme, et à l’islamisme sur le judaïsme. Et une plus grande encore, peut-être, au bouddhisme sur l’ensemble.

L’exil des juifs a une grande importance historique, il a permis la dissémination rapide des chrétiens, la naissance du christianisme au cœur d’un empire. C’est le deuxième malheur des juifs : posséder (ou être possédé par) la religion d’avant. Leur deuxième fardeau.

 

Dahlia Dior, Quando el Rey Nimrod

 
C’est comme si un peuple qui perdait sa terre se réfugiait dans la religion pour assurer sa survivance. Ce qui me fait ajouter cela, c’est qu’il existe des personnes qui, ayant une terre, veulent s’isoler sur cette terre pour assurer la sauvegarde de leur "identité". Car, comme les juifs, ils ont peur pour ce qu’ils appellent leur "identité". Un blogueur sur blog.fr a écrit un jour « l’homme n’est rien. Il croit être s’il s’accroche à quelque chose. » En effet, l’homme qui n’est rien s’accroche à sa terre ou à sa religion, voire aux deux. Mais, s’il n’est rien, c’est qu’il manque de racines réelles bien vivantes, c’est que son enracinement dans la communauté humaine est trop faible pour une raison ou une autre. Alors, ajoute ce blogueur athée voulant dénoncer les religions, « son manque d’autonomie l’entraîne toujours vers ce qui le détruit. Croire en une force invisible lui paraît être le salut pour réussir sa mort. C’est pourquoi, depuis le début du monde, les pouvoirs ont eu beau jeu et s’en sont donnés à cœur joie : pouvoir, manipulation, esclavage, perversité, décervelage… les marionnettes ont subi le tourment de leurs ficelles. »

 

 
Mais ce que ce blogueur ne voit pas c’est que les gens cultivent leurs illusions par idéalisme – et aussi par cynisme. Ils suivent leurs visions parce qu’ils ont pour la plupart soif de religion – et aussi parce qu’ils y trouvent leur avantage. Ils cherchent une croyance qui puisse leur inspirer l’âme – et aussi leur remplir le ventre. Ils croient, par générosité et par intérêt. Ils croient, parce qu’ils sont bêtes et parce qu’ils sont malins. Simplement, ils croient pour vivre. Et c’est précisément parce qu’ils veulent vivre que parfois ils étrangleraient volontiers quiconque serait assez insensible, cruel et inhumain pour les priver de ces mensonges qui soutiennent leur existence (Simon Leys). Et ce n’est pas parce qu’on ne croit pas en un dieu que l’on est sans croyances ; on peut croire en la patrie, par exemple, même si on ne la considère pas sainte. Et lorsque l’on croit en sa patrie, on peut être amené à rejeter ceux qui sont nés ailleurs, même curieusement, ceux qui seraient soi-disant nés dans le même pays mais en terre coloniale – comme le souligne un autre blogueur xénophobe sur blog.fr, moins amateur de musique classique mais plus malin.

Oui, les pouvoirs ont eu beau jeu et s’en sont donné à cœur joie : ils ont inventé la patrie, un leurre où s’accrocher pour remplacer un enracinement véritable dans la communauté humaine, rendant ainsi cette communauté plus faible face à eux. Car nous nous enracinons au milieu de nos semblables, un milieu rempli de nourritures sensibles, émotionnelles, intellectuelles, spirituelles et charnelles, pas dans l’Histoire ! Et dans ce milieu dont nous faisons partie, nous sommes enveloppés, nous nous laissons enveloppés par les racines des autres, notre prochain ; celles-ci prennent à notre contact leur énergie tout en accroissant la notre, car cette "énergie" est comme le rire et la joie qui se multiplient lorsque nous les partageons – rire et joie partagés sont d’ailleurs de puissants vecteurs d’enracinement et, à cause de cela, il est extrêmement dangereux et mortifère de les réprimer lors des activités quotidiennes, en particulier les activités économiques.

 

Ederlezi, chanson Rom chantée en langue kurde

 
L’étranger, par sa simple présence, tente de priver les xénophobes des mensonges qui soutiennent leur existence, du moins dans la mesure où il a lui-même d’autres croyances, à foi en d’autres mensonges pour soutenir sa propre existence ; mais c’est le cas général.
Comme le disait le blogueur grand amateur de musique, « l’homme sera, lorsqu’il aura compris que son fantasme – combler le père absent – n’est qu’une illusion néfaste qui l’entraîne dans la servilité. L’homme sera lorsqu’il aura compris que la seule chose qu’il se doit de faire sur cette terre, c’est de faire connaissance avec lui-même. Cela demande un long travail où les embûches sont fréquentes, mais cela lui apportera la paix et la connaissance qui lui permettra d’organiser enfin une société où le seul but sera de venir en aide à ceux qui n’ont pas la capacité. C’est un travail de longue haleine. Mais c’est la solution à tous les problèmes de ce monde qui se perd en vanité et futilité… » Bien dis !

 

Un chant traditionnel Russe Tzigane, par le Quatuor In extrémis

 
"Faire connaissance avec soi-même" n’est pas autre chose que prendre racine en l’autre, partager joies et peines avec celui qui fut un instant étranger mais n’a pu le rester. Afin que chacun puisse y parvenir, il faut faire le ménage dans les âmes, dans les esprits et, comme le disait le blogueur (un peu) plus malin (mais en parlant seulement des religions) : « faire en sorte que tout le monde revienne sur terre pour tenter de réparer les dégâts qu’ont produit ces croyances irrespectueuses, perverses et humiliantes qui ont fait de l’homme un objet sans identité dans les mains d’une désastreuse illusion puante. » Mais la plupart des êtres humains ont besoin de croire, et tous ont besoin d’une foi, d’un maître à penser, d’un guide ou quelque chose de ce genre, ou tout au moins d’exemples à suivre. Il faut tenir compte de cela ; il faut même, si l’on veut mener à bien ce grand ménage, partir de cela, de cette réalité humaine, et surtout ne pas chercher à la nier. Alors nous pourrons enfin, dans la mesure où nous réussirons en même temps à contenir tout élan vers un pouvoir, construire un monde où se multiplieront librement des chemins heureux de civilisation… Peu importent, après tout, les croyances, tant qu’il n’y a pas un pouvoir pour les utiliser contre nos vies !

 

Al-Andaluz Project, Morena

(Ca me fait penser… Il est temps de dénoncer l’exil des juifs en Israël où ils se terrent tristement derrière un mur !)

 
Oui, faisons le ménage dans nos têtes et nos cœurs, ce n’est pas un messie qui fera ce ménage, un messie ne saurait faire autre chose, à terme, qu’un nouveau leurre. Il nous faut nous tracer nos chemins librement. Enracinons-nous librement mais évitons les terres trop étroites – ce sont elles qui génèrent la xénophobie. Enracinons-nous avec de longues et fortes racines et croisons nos chemins ! Mais pour avoir une chance d’y parvenir il faut se débarrasser des pouvoirs existant et inventer des forces, des inerties s’opposant à la renaissance de ces pouvoirs-là ainsi qu’à l’apparition de n’importe quelle autre espèce de pouvoir.

 

Al-Andaluz Project- Abuab Al Andalus, Dezilde a mi Amor

 

P.-S.

Pour éviter une recherche aux personnes séduites par la chanteuse et danseuse des deux vidéos ci-dessus et par ses répertoires, http://www.mara-aranda.com/

[1(note ajoutée le 25 mai 2015) Moïse guide le peuple élu vers une terre promise (un "paradis terrestre") ; Jésus guide le peuple des élus vers le paradis ("terre promise" céleste) ; Mahomet instaure un gouvernement à Médine (et en cela au moins, il est moins prophète que révolutionnaire).

 
 
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