Peuples sans limites

Peuple et identité

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jeudi 6 juin 2013

Peut-être n’est-il pas tout à fait inutile de chercher à analyser la position de l’individu dans le monde à l’aide des concepts complémentaires d’identité et d’altérité. Nos papiers d’identité parlent beaucoup d’altérité ; "Nationalité Française" signifie que je ne suis ni grec, ni turc, ni belge, ni étasunien ; "Sexe M" signifie que je ne suis pas femelle ; "Taille 1,67m" signifie que je n’ai aucune autre taille…

Nous, humains, sommes d’abord des êtres vivants terriens. Notre altérité par rapport aux plantes nous identifie comme espèce animale. C’est encore notre altérité qui nous distingue des autres mammifères, etc. L’identité n’est faite que d’altérités ; mon identité ne dit pas qui je suis mais ce que je ne suis pas, elle indique une appartenance en excluant, elle me désigne comme sous-unité d’une unité supérieure, par exemple la France ; elle ne définie pas, elle classe.

L’être en soi ne peut être réduit à une appartenance. C’est ce que montre, tragiquement, l’usage militaire des drones. Il est difficile d’identifier à distance les cibles potentielles du drone, on le fait en définissant des types de comportement (c’est une manière de faire proche de celle du DSM, en psychiatrie). L’écran de contrôle du drone montre des comportements dont certains seront identifiés comme comportements terroristes. C’est ainsi qu’une réunion villageoise formée pour régler un différent local sera un jour pulvérisée en Afghanistan (que l’on ait classé "terroriste" tout rassemblement de personnes en train de débattre met bien en évidence le genre d’amour pour la démocratie qui anime les auteurs de cette classification).

Lorsque les états actuels de la péninsule arabique trouvèrent leur indépendance nationale, beaucoup de leurs habitants bédouins ne virent pas la nécessité de se déclarer et n’acquirent pas cette curieuse invention qu’était l’identité ; ils se contentaient fort bien d’être eux-mêmes, à eux-mêmes et pour eux mêmes. Pour cette simple raison, ils restèrent sans nationalité et leurs descendants aussi. Ces descendants sont particulièrement nombreux au Koweit, où ils sont désignés du vocable "bidoun" – c’est-à-dire "sans". Ils furent pendant un certain temps traités égalitairement ou à peu près, tant que les besoins en boucs émissaires et en main d’oeuvre corvéable à merci ne se firent pas trop sentir (ça ne dure qu’un temps). Au Koweit, avant 1985, ils pouvaient même avoir des bourses pour étudier, des choses de ce genre, sans papier d’identité. Ce qui laisse à penser que même dans un Etat organisé les papiers d’identité ne sont pas une nécessité absolu (mais peut-être avaient-ils quand même le minimum bureaucratique en la matière : un acte de naissance correspondant à un système d’état civil – à vérifier).

L’être en soi ne peut être réduit à une appartenance. Je ne suis pas une différence, je suis une totalité. Si "Sexe M", sur ma carte d’identité, signifie que je ne suis pas femelle, ma façon d’être mâle ne se résume pas à cela. La façon afghane d’être "terroriste" (ou démocrate) ne se résume pas à un type de rassemblement. Ma fibulanophobie possède ses propres caractéristiques qui ne sont pas sans liens avec ma façon d’être plus ou moins homme et même avec ma façon d’être démocrate (ou "terroriste").

De même, la communauté où je vis est, ou devrait être, une totalité. C’est parce que les bédouins se sentaient au sein d’une totalité qu’ils n’éprouvèrent pas le besoin d’une carte d’identité les rattachant à une unité administrative ; une totalité, c’est tout de même mieux qu’une simple unité sans pluralité ! Ils n’auraient sans doute même pas compris qu’on leur propose une union des peuples du désert (une union ne se forge que de l’intérieur, par enracinement mutuel de ses différents organes), mais ce n’était même pas de cela qu’il s’agissait. L’union se fait entre des totalités vivantes pour créer une autre totalité vivante. L’union se fait entre des êtres, des êtres vivants indépendants qui s’enracinent les uns aux autres, formant ainsi un nouvel être vivant : l’union ; tandis que l’unité se fait par agrégation momentanée comme le vent forme la dune, c’est-à-dire par la force (parfois des forces internes d’inertie). L’unité sans totalité, sans pluralité, est chose artificielle, quelque chose de mécanique, de mort et de mortifère ; la totalité se fait par la vie de ses composantes même.

L’unité s’oppose à la diversité, l’union n’est possible que par la diversité ; or la diversité est aussi nécessaire à la vie sociale qu’elle l’est à la vie biologique (le corps animal est une union organisée de cellules différenciées et la tumeur cancéreuse une unité désorganisée de cellules indifférenciées). L’idée de nation ayant comme raison d’être l’unité (à des fins de pouvoir), des expressions comme "union nationale" ou "union républicaine" sont des nons-sens puisqu’elles greffent une unité de pensée et de comportement à une union. Comme le faisait remarquer François Hollande en inaugurant un porte-conteneur à Marseille mardi dernier, les unités sont comme les porte-conteneurs (ou comme les porte-avions) : « Il en est des bateaux comme il en est des pays, disait-il, [vient le moment où nous aussi] nous devons affronter les vents, être sur toutes les mers, être capable de gagner la course la plus aventureuse ». Les unités sont toujours des unités de combat, des unités de compétition, alors les peuples s’y perdent (elles sont faites pour ça aussi, d’ailleurs). Un peuple qui descend dans la rue en brandissant un drapeau national et en entonnant un chant patriotique commence déjà à travailler contre sa diversité, c’est-à-dire contre lui-même ; il se fractionnera bientôt au lieu de se rassembler en une totalité vivante et créatrice qui serait à elle-même sa propre fin (comme tout être vivant). Plutôt que de former une union, ce peuple s’est rassemblé en une unité dressée contre un ennemi commun (c’est souvent un chef d’Etat, roi, président ou premier ministre), cette unité tient au mieux le temps que tient son ennemi désigné lui-même.

 

Club "folklorique" de l’Université du Bosphore (Istanbul) – le cem est un rituel alévi. Les alévis (très nombreux en Turquie, y compris parmi les kurdes) ne pratiquent pas de prières quotidiennes individuelles à heures fixes, mais ils ont de fréquents rituels collectifs qui sont généralement en musique et comportent une partie dansée. Cem, qui se prononce et parfois s’écrit djem, serait un mot d’origine arabe signifiant "réunion" (source Wikipedia et FUAF).

 

 

Sources : Internet Actu (blog d’Hubert Guillau, Xavier de la Porte et Rémi Sussan), Le Monde Diplomatique de ce mois de juin, La Lettre de la Citoyenneté, Jeune Afrique, Ouest-France du mercredi 5 juin 2013, Fédération Union des Alévis en France (FUAF).

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