Rupture

Enchantements

Accueil > Points de vue > Rupture > Enchantements

dimanche 16 juin 2013

Le monde moderne a longuement rêvé des étoiles. Le mystère ayant, à la faveur des grandes découvertes, quitté les mondes souterrains pour les mondes extraterrestres, les écrivains entreprirent d’imaginer de grandes civilisations chevauchant les galaxies. Ce mouvement littéraire accompagna le positivisme moderne et la mainmise croissante du capitalisme industriel sur l’ensemble de son environnement, univers compris. Fantaisies cosmiques et délires industriels se soutinrent ainsi longtemps sans susciter pour autant de grandes réflexions (c’est ainsi que l’on se permettait d’envisager de riches contacts amicaux, ou au moins commerciaux, avec des créatures extraterrestres sans remettre en cause le type de liens que nous entretenons avec les autres créatures vivantes de notre planète, comme s’il pouvait être plus simple de se lier à une espèce extraterrestre plutôt qu’à une autre espèce terrestre).

La littérature de science-fiction s’étant finalement perdue dans un fantastique désespéré, il fallu trouver d’autres vecteurs de confiance. A défaut de prophètes l’on bâtit des temples. En France, ce fut en particulier la Cité des sciences et de l’industrie. Elle ouvrit ses portes le 13 mars 1986 tandis que la sonde astronomique Giotto rencontrait la Comète de Halley ; le message était clair : la science et la technique nous ouvrent les portes de l’infini, détournons nos regards de l’infinitude de nos déchèteries, de nos guerres et de nos impuissances.

Au sein de cette Cité des sciences se trouve une galerie du "développement durable" et de l’innovation où figurent en bonne place des images satellites de la Terre ; l’Espace, encore ! Actuellement, se tient aussi dans cette "cité" une exposition intitulée "L’économie : krach, boom, mue ?". On nous y propose de calculer ce qu’ils appellent "la valeur" de nos activités domestiques (sous le titre révélateur : Les tâches domestiques, ça rapporte !), il s’agit d’évaluer le cout salarial de ces activités si elles étaient réalisées par des salariés. Quel est l’intérêt de la manip ? Si, comme ils cherchent à nous le faire remarquer, le travail domestique contribue énormément à ce qu’ils appellent notre "niveau de vie", ce n’est pas parce qu’il pourrait avoir une valeur sur le marché du travail et de l’emploi ! Il est tout à fait évident que le travail domestique apporte du bien-être et enrichi la vie (si l’on ne s’y épuise pas, bien sûr), nous ne le ferions pas sinon, et ce n’est pas sur ce point que nous avons besoin d’être éclairé mais sur l’autre, sur ce qu’apporte éventuellement à notre bien-être le travail non domestique, celui mesuré par le PIB, sur ce qu’il apporte et sur ce qu’il enlève à notre bien-être. C’est cela qui n’a rien d’évident, et la petite comparaison en valeur salariale n’est pas de nature à pouvoir nous éclairer à ce sujet. Mais ils ne cherchent pas à nous éclairer.

Leur comparaison fantaisiste cherche à nous faire oublier que le travail domestique n’est pas forcément aliéné comme celui du bureau ou de l’usine. On ne le fait pas toujours seulement par nécessité et il y a des manières plus ou moins agréables de le faire. Il peut parfois, sinon souvent, télévision éteinte, accompagner des évènements humains d’une autre nature : la conversation, le jeu avec les enfants, le jeu tout court, la réflexion et le rêve, la création, la récréation… Le travail domestique n’empiète pas sur nos vies libres, il en fait partie (sauf sous les tyrannies domestiques). L’effet de la manip proposée par la Cité des sciences est en fait de dévaloriser un peu plus le travail en lui attribuant une simple valeur monétaire. C’est ce que, eux, entendent par "valorisation". Si le travail n’avait qu’une valeur monétaire, il faudrait cracher dessus. Ce que je suis en train de faire, cette petite analyse, est mon loisir, mon plaisir et ma fierté, et c’est cependant du travail (maintenant, si les gens de la Cité des Sciences veulent essayer de l’évaluer en monnaie, si ça les amuse…).

Ils voudraient nous prendre ce qui nous reste d’activités non aliénées pour l’inclure dans le marché du travail et de l’emploi qu’ils ne s’y prendraient pas autrement. A propos de ce fameux "marché du travail", ils nous expliquent ici gentiment de quoi il s’agit. Nous, producteurs, serions en fait des marchands de travail, et les employeurs des acheteurs de travail (pour parler plus rigoureusement, nous serions de simples vendeurs de travail, ce sont les sociétés de services qui, pouvant acheter le travail pour le revendre, sont marchands de travail). C’est donc au producteur de se débrouiller pour proposer un travail à un rapport qualité/prix imbattable, l’employeur n’a aucune responsabilité à ce niveau. C’est cela qu’ils nous disent, implicitement, c’est cela qui est contenu dans ce concept de "marché du travail". Un concept qui n’est malheureusement pas resté au niveau de concept mais s’est matérialisé comme par enchantement dans ce merveilleux monde marchand qui est le notre, ce monde où nous vendons notre travail contre une monnaie qui nous servira à acheter notre production et à payer nos impôts tout en enrichissant les banques au passage – merveilleuse monnaie !

Mais pourquoi les employeurs sont-ils demandeurs de travail, qu’est-ce que c’est qu’un employeur ? Un employeur est un transformateur de travail. De la même manière qu’un céréalier transforme l’eau, la lumière et l’engrais en blé, l’employeur transforme les matières premières, la désintégration de l’uranium et le travail en marchandises. En première analyse, parce que l’ensemble des employeurs (Etat-employeur compris), produit également avec notre travail une organisation sociale dont la puissance résulte entièrement du travail des producteurs (producteurs au sens large, c’est-à-dire y compris la masse énorme des bureaucrates – monde bureaucrate et monde producteur sont d’ailleurs extrêmement imbriqués et indissociables sans briser le capitalisme).
Notre travail aliéné, de par son existence même, forme un monde aliéné, comme notre travail libre domestique forme une micro-société libre ; ce monde est aliéné dans la mesure où notre travail l’est et toutes les zones occupées de par le monde, toutes les ZADs, forment des sociétés libres dans la mesure où le travail qui s’y fait est libre. C’est pourquoi il existe des employeurs : afin d’éviter l’existence d’un travail libre qui ne donnerait de pouvoir à personne.

En zone non libérée, le producteur devant proposer un produit (son travail) à un rapport qualité/prix imbattable, en toute logique c’est à lui qu’incombe la responsabilité de se former pour cela, c’est-à-dire de "bonifier" son travail, de lui donner une meilleure valeur marchande. C’est cela ou se brader. Mais dans un monde évoluant très vite, la valeur marchande d’un travail n’est pas stable, elle peut dégringoler brutalement et définitivement. C’est ce que nous explique aussi la vidéo de la "cité des sciences", au cas où nous ne l’aurions pas encore remarqué. Telle est la règle du jeu, ce jeu de guerre où il s’agit de se battre sans cesse contre ceux que l’on nous demande de considérer comme de la concurrence et non comme des frères. Un jeu qu’on nous présente comme une fatalité. Comme l’écrivait Karel Čapek dans La guerre des salamandres, « Que faire, peut-être le monde sera-t-il englouti et submergé ? Mais au moins cela se produira pour des raisons politiques et économiques généralement reconnues, au moins cela se fera-t-il avec l’appui de la science, de la technique, et de l’opinion publique et avec toute l’ingéniosité dont les hommes sont capables ! Pas de catastrophes cosmiques, mais seulement des raisons économiques, politiques et d’Etat… On ne peut rien contre cela. »

Le marché du travail est très segmenté, poursuit la voix du maitre, ou plutôt de son prêtre, dans la vidéo. Non pas parce que les humains sont divers, bien sûr, mais parce que les travaux qualifiés sont divers. Ce sont les employeurs qui créent cette diversité-là, pas les producteurs ; les producteurs doivent suivre, se faire ingénieur, maçon, juriste ou carreleur, et même se spécialiser un maximum afin, toujours, d’avoir à vendre un produit d’un rapport qualité/prix imbattable…

Imaginons un producteur doté d’une puissance de frappe publicitaire, d’un pouvoir de propagande analogue à celui d’un grand Etat ou d’une multinationale, alors ce producteur pourrait se payer le luxe de ne pas adapter son travail au marché du travail mais, au contraire, d’adapter le marché du travail à son travail, c’est-à-dire d’adapter la demande à son offre. Mais ce n’est qu’une vue de l’esprit, la chose ne se peut qu’en rêve. Dans le monde marchand réel, le producteur doit choisir une des formations créées pour satisfaire la demande et mise en œuvre, le plus souvent, par l’Etat au service de la bonne marche du marché du travail. C’est là sa fonction précise, d’ailleurs, à l’Etat, c’est là son unique fonction : assurer la bonne marche du marché du travail ; il n’intervient que ponctuellement, en cas d’urgences, dans la marche des autres marchés tandis que son activité est primordiale au sein du marché du travail. Soyons clairs : nous n’évoluons pas au sein de démocraties mais dans un marché du travail ; nous sommes donc, là, au cœur du politique, ou plutôt de ce qui devrait être le politique, mais ce n’est qu’un marché, un monde de contrats.

Cependant, comme nous sommes dans un marché, nos experts continuent leur exposé – sur un ton enjoué et guilleret, et par la voix d’une professionnelle bien formée pour le rendre –, et ils nous font remarquer que si tout le monde a déjà vendu son travail et qu’il y a encore de la demande, alors le travail va se vendre plus cher : les salaires vont augmenter. Et inversement.
Si nous étions dans un monde politique, c’est-à-dire si l’opinion des concernés avait une quelconque importance, ce fait que l’existence d’un marché du travail rend non maitrisable les moyens d’existences de chacun, suffirait à condamner le marché du travail, nous nous en débarrasserions aussitôt ou, plutôt, nous n’aurions jamais eu à nous en débarrasser : il n’aurait pas pu voir le jour !

Mais nos experts n’ont aucune idée de ce qu’est un monde politique ou une démocratie. Ils nous disent qu’il existe trois solutions pour atténuer les effets néfastes du marché du travail sur les producteurs, la méthode étasunienne, la française et la danoise.

  • – Aux Etats-Unis, On supprime le salaire minimum et on laisse le marché fixer seul le cout du travail. Les salaires des moins qualifiés baissent fortement. C’est la solution la moins couteuse pour la collectivité, mais elle suppose d’accepter une société à deux vitesses où les plus pauvres accèdent difficilement à la santé et à l’éducation. Ajoutons : cela suppose aussi que les employeurs conservent ailleurs un marché suffisant pour écouler les marchandises qu’ils ne peuvent plus écouler sur place, ou se recentrent sur le luxe. La vidéo ne le dit pas.
  • – En France, le gouvernement conserve le salaire minimum, mais il supprime les charges sociales sur les bas salaires. Grâce à cette exonération, le cout du travail, non qualifié diminue pour les entreprises sans que le pouvoir d’achat des salariés ne baisse. [Problème :] les charges économisées par les entreprises sont compensées par l’Etat, et donc par les contribuables. Ce n’est pas forcément un problème car il existe des contribuables extrêmement riches ! Mais bon…
  • – Au Danemark, le gouvernement considère qu’il faut augmenter la productivité des travailleurs non qualifiés en finançant des programmes de formation. C’est couteux pour les salariés, les entreprises et l’Etat, mais ça permet aux travailleurs et aux entreprises de s’adapter aux évolutions techniques de leurs métiers. Cela suppose que les employeurs n’aient pas besoin de producteurs non qualifiés, ou qu’ils les prennent ailleurs.

Nos experts affirment alors qu’il n’est pas vraiment possible de comparer l’efficacité de ces trois solutions, que le choix entre ces différentes "politiques" – entre ces différences de gestion des ressources humaines –, ont surtout des raisons historiques. Bref, que cela nous échappe, qu’on n’y peut rien, que c’est politique dans la mesure où cela dépend des politiques d’hier, mais qu’aujourd’hui c’est économique. Forcément, dans un marché…

Ainsi parle l’augure du haut des marches du temple. Ecoutez-le, jeunes gens, et préparez-vous au combat, celui qui fera de vous à la fois un consommateur malin, un producteur malin et une marchandise maline. Pour mener librement votre vie humaine, par contre, veuillez vous adresser aux services spécialisés.

L’ennui, c’est que ce programme ne fait pas autant rêver que la science-fiction. C’est pourquoi, sans doute, l’érection de temples dédiés à la science, à la technique et à la marchandise n’aura pas longtemps empêché la venue de Harry Potter ; celui qui, sur un mode comique, aura remis le mystère à sa place : sous terre (sous terre, mais aussi dans un monde terrestre parallèle, version moderne de l’au-delà et du monde des anges).

 
 
LE DEVENIR
SPIP | Se connecter | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0