Rupture

L’âme, l’économie et la démocratie

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lundi 5 mars 2007

A l’intention des administrateurs de chez Renault (et d’ailleurs) :

Extrait d’une interview de Christophe Dejours paru dans Sciences Humaines N°131 (octobre 2002) :

Mais la reconnaissance ne s’exprime pas n’importe comment. Il ne suffit pas d’une bonne tape dans le dos. Elle passe par deux grandes formes de jugement.
Le premier est le jugement d’utilité (économique, technique ou sociale) sur le service rendu par un opérateur. Qui peut juger de l’utilité de quelqu’un ? Ce sont ses supérieurs hiérarchiques, bien sûr, mais aussi ses subordonnés. Ceux-ci portent un jugement sévère sur l’utilité de leur chef. Les gens sont très attachés à ce jugement d’utilité. C’est pourquoi la mise au placard est si douloureuse. Lorsque des travailleurs ne sont plus reconnus comme utiles, malgré leur salaire, ils tombent malades.
Le deuxième jugement est celui de beauté. Il confirme que le travail accompli respecte les règles, que les solutions trouvées sont simples, dépouillées. Ce jugement de beauté contient lui-même deux niveaux. Tout d’abord, le niveau de conformité. Face à un tableau électrique, un électricien peut s’exclamer "ça, c’est du beau boulot !" Cette appréciation signifie généralement que le tableau est lisible, clair, qu’il va pouvoir intervenir dessus sans risque d’électrocution, en un mot, qu’il respecte les règles de l’art. C’est justement parce qu’il faut connaître les règles de l’art que le jugement de conformité est porté par les pairs, ceux qui partagent le même savoir. Ce jugement confère alors à celui qui le reçoit l’appartenance à un métier, à un collectif de travail. S’il respecte les règles de travail, il est admis dans le cercle. Cela permet de conjurer la solitude. Lorsque le jugement de conformité est acquis, on peut espérer accéder au deuxième jugement de beauté : l’originalité. Ce qui fait qu’on reconnaît le style de quelqu’un, le "plus". On accède alors à l’identité, ce par quoi je ne suis à nul autre pareil.

On a vu émerger ces dernières années la notion de harcèlement moral. Mise au placard, déni de l’utilité de quelqu’un, retrait de ses responsabilités, seraient-ce là les nouvelles formes de "non-reconnaissance" au travail ?

Le harcèlement moral n’a rien de nouveau. Il existe depuis toujours. Ce qui est nouveau, ce sont les conséquences du harcèlement moral, les souffrances psychologiques qu’il engendre. Les gens en tombent malades, certains vont même jusqu’au suicide. Les travailleurs seraient-ils plus fragiles qu’autrefois ? Je ne pense pas. Je crois que ces souffrances sont très liées à la reconnaissance, et aux jugements d’utilité et de beauté. Le jugement d’utilité est exalté par les nouvelles formes de gestion des entreprises, par le néolibéralisme. Par contre, le jugement de beauté est sacrifié. On essaye presque de l’expurger du système de valeur du rapport au travail. A force de mettre en avant des valeurs de compétitivité, y compris à l’intérieur de l’entreprise, les travailleurs entrent dans des comportements de concurrence qui vont jusqu’aux conduites déloyales. Le rapport collectif, le sentiment d’appartenance à un groupe est très affaibli. Le harcèlement moral prend un tout autre sens dans ce contexte.

« S’il respecte les règles de travail, il est admis dans le cercle. Cela permet de conjurer la solitude. Lorsque le jugement de conformité est acquis, on peut espérer accéder au deuxième jugement de beauté : l’originalité. Ce qui fait qu’on reconnaît le style de quelqu’un, le "plus". On accède alors à l’identité, ce par quoi je ne suis à nul autre pareil. » Voilà sans doute ce qu’on appelle "se réaliser dans le travail". J’ai toujours trouvé cette expression bizarre, "se réaliser dans le travail" mais, si l’on m’explique, je comprends mieux. Il reste cependant que, si l’on nous demande de venir à l’usine chaque matin, ce n’est pas pour nous réaliser nous-mêmes (et en un sens, heureusement), mais pour réaliser des choses bien différentes de l’âme humaine ! Nombreuses sont les personnes qui, heureusement, "accèdent à l’identité" hors de leur temps de travail réglementaire, et dans de tout autres activités.
Cela dit, il est possible de concevoir une société industrielle (ou post-industrielle ?) où l’édification de l’âme humaine serait le principal but du travail, et les biens matériels réduits à l’état de simples sous-produits, ma foi, forts utiles (dans l’ensemble).

A l’intention des salariés de chez Renault et d’ailleurs :

De même, il est possible de concevoir un monde où ces mêmes biens matériels – et aussi spirituels (je dis "spirituels" au lieu de "culturels" parce que ce dernier mot désigne, trop souvent, de simples marchandises), il est possible de donner naissance à un monde où les biens seraient les fruits d’une activité libérée des contraintes marchandes, les fruits d’une libre activité sociale et non d’un travail. Cette libération semble même avoir commencé dans le monde "virtuel", avec ses blogs, ses logiciels libres… à ceci près que ceux qui s’adonnent à ces plaisirs ont des sources de revenus pour subsister, sources liées à d’autres activités, à du travail.
Cette libération ne passera pas par la gratuité des biens, elle passera par l’extension des principes démocratiques aux activités économiques qui, jusqu’à l’heure actuelle, y ont largement échappé. L’ancienne Grèce avait ses esclaves, nous, en principe, nous n’en avons pas et, du coup, les activités économiques sont au centre de nos vies, tout autant que la vie de la cité.
Mais cela arrange certains que nous fassions comme si ce n’était pas le cas. Si l’activité économique, aux mains du monde des affaires, échappe au contrôle politique, le monde politique, lui, n’échappe pas à son contrôle par le monde des affaires.

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