Ames perdues

Sang et rapports impurs, mariage homosexuel, une souillure de la cathédrale… et l’anorexie

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dimanche 28 juillet 2013

Extraits d’une étude sur les Roms en Roumanie :

Une différence d’avec les femmes gadje dans le port du tablier est très significative. Il est de coutume parmi les femmes gadje (plutôt âgées) des villages considérés (4) de porter un tablier, mais non seulement pour cuisiner mais aussi pour sortir, comme signe de moralité (à savoir l’application dans le domaine domestique) tandis que le même tablier signifie chez les femmes rom la protection de leur souillure sexuelle dirigée vers l’extérieur (5).

[…]

Les jupes se remarquent tout particulièrement dans cet ensemble vestimentaire. Une vie sociale intense s’organise autour d’elles : acheter les tissus au marché, les stocker en mètres dans l’ordre dans lequel on les a achetés, coudre ou faire confectionner les jupes, les donner en cadeau à une parente proche, en déchirer une et la jeter lors d’une querelle, en accumuler en vue de composer la dot de sa (ses) fille(s), changer de couleurs quand il y un décès dans la famille, revenir au port du rouge quand le deuil a cessé, etc. Elles sont par ailleurs un instrument de pouvoir des femmes. Quelqu’un peut être à jamais stigmatisé à cause d’une jupe. Tel est le cas d’une famille habitant à un kilomètre de distance des autres maisons, dans les champs, et avec qui « personne ne veut avoir à faire ». Silvia raconte que, « la femme, Veta, était en colère parce qu’on lui a interdit de retourner chez ses parents, elle s’est essuyé le visage avec la jupe et ensuite elle a souillé [contaminé] son mari et ses enfants ». Dans une autre histoire, la jupe a servi a ostraciser une famille dont on estimait la présence comme illégitime : « c’est une famille qui est venue s’installer ici - des voleurs, des gens qui faisaient venir tout le temps la police qui s’en prenait à nous tous… Une fois, bulibasa (6) a demandé sa femme de les souiller, pour qu’ils s’en aillent. Elle est allée vers eux et a jeté sa jupe sur la maison. Tous étaient dehors. Et quand ils ont vu ça, le vieux, a vidé l’essence d’un pot et a mis du feu sur toute la maison. Ils ont laissé tout brûler, jusqu’aux murs et après, ils ont écrasé aussi ce qui restait des murs. Tout a brûlé, habits, meubles, les pots au saindoux, les salamis (ils venaient d’égorger un cochon)… Tout. Deux mois après, bulibasa lui a donné trois pièces d’or comme ils ont convenu au kris, pour reconstruire sa maison ». On verra plus loin d’où vient ce « pouvoir de la souillure » des jupes.

[…]

La souillure
Dès leur premier contact sexuel, les jeunes partenaires des deux sexes sont considérés comme souillés. « Marié-e » équivaut à "avoir des relations sexuelles », et avoir des relations sexuelles signifie être « souillé-e ». Chez les adultes, la partie inférieure du corps qui participe du contact sexuel est impure, elle est désignée de spurcată (distinct de melalo qui signifie simplement sale) (7). Tout ce qui est au-dessus de la taille ainsi que ce qui est à l’extérieur de l’habillement (par exemple, le tablier avec lequel on peut s’essuyer le visage ou les mains) est considéré comme pur.

L’enfant résultant de la copulation naîtra impur, le ventre de la femme enceinte étant la preuve visible de l’impureté sexuelle qui est à son origine. Ainsi les accouchées et leurs nourrissons sont eux aussi spurcaţi. Les femmes enceintes et les parturientes ne peuvent pas préparer à manger ni manger à la même table que les autres membres de la famille et elles évitent de se montrer ou de prendre la parole. Cela est respecté surtout si l’assistance est nombreuse, si la belle-mère et/ou une autre belle-sœur sont là pour prendre la relève des travaux domestiques. Une femme avec un nourrisson dans les bras ne sera pas prise en voiture pour ne pas souiller cette voiture. Du fait de la souillure de la parturiente, on ne pratique pas l’allaitement d’autres enfants que le sien en cas de difficultés d’allaitement ou d’autres problèmes post-natals de la mère.

Accoucher et se marier plusieurs fois signifie un degré supplémentaire de souillure, « elle est spurcată de tous » dit-on sur une femme qui est passée par plusieurs mariages (8). Du baptême au premier rapport sexuel, les enfants sont entièrement purs, ils servent même de gage de la pureté dans certains actes rituels : c’est un enfant qui va porter le grand cierge du baptême.

Après l’enfance vient le mariage marqué par le premier rapport hétérosexuel. Du fait du rapport sexuel entre mari et femme, chaque couple se doit de protéger les autres de sa pollution et de se protéger de la leur. Ainsi, j’interprète le mariage comme un contrepoids de la pollution pour l’ensemble de la communauté : il est sensé contenir la pollution. Les couples qui cohabitent dans la résidence patrilocale doivent se servir de lavabos et de savons séparés comme si le principe était « à chacun-e sa propre pollution ». C’est ce qui se dégage d’ailleurs des rapports avec les nourrissons et les parturientes décrits plus haut.

Une femme mariée doit constamment laver les pantalons de son mari et ses jupes, pièces vestimentaires qui se trouvent en contact avec la partie inférieure du corps, celle qui intervient dans l’acte sexuel. Les habits des enfants sont lavés dans un lavabo à part, avec le morceau de savon qui leur est destiné. On peut leur rajouter les fichus et les habits du haut, entièrement purs aussi. Le tablier, lui, doit être lavé à part aussi. Si des cuvettes distinctes ne sont pas disponibles pour toutes ces catégories d’habits on en improvise une avec un sac en plastique étendu sur un vieux pneu par exemple. Ensuite, on lave dans un lavabo à part avec un autre morceau de savon les jupes et encore à part les pantalons – « je ne mets pas les pantalons et les jupes, bien que tu puisses dire que les deux sont spurcaţi, car les pantalons d’homme ont des poches et parfois, l’homme met des graines de tournesol dedans et il en mange, je ne peux pas les mettre avec mes jupes souillées, ça va le souiller, Dieu nous protège » raconte Silvia. Certes, on se demande comment on peut garder ces distinctions sans se tromper de savon, de cuvette, etc. Il est fort probable que des confusions existent souvent mais elles doivent rester privées et tues (9). Tout compte fait, la préoccupation pour la pureté/impureté des habits amène une grande charge de travail aux femmes. Elles doivent fabriquer du savon et laver les vêtements en les séparant les uns des autres et ceci tous les jours. Dans le trousseau de la mariée entrent obligatoirement les cuvettes et une vingtaine de kilos de savon, symbole de ce rôle social de « laveuse ».

[…]

Le lavage répété au savon artisanal, souvent suivi d’un rinçage insuffisant à l’eau froide, tout comme le travail des femmes qui consiste à couper, ramasser le bois et faire le feu sont responsables d’une vie des jupes assez courte : on les met une dizaine de fois tout au plus. Ensuite, si le tissu est décoloré mais encore entier, les jupes passent au statut de jupon. C’est le jupon qui touche directement le sexe qui est le plus souillant et qui sert d’instrument fatal dans les vengeances. De manière plus générale, la logique du recyclage des habits, savoir féminin, suit la logique de séparation entre pur et impur. D’un fichu pur on peut faire une chemise d’enfant, de plusieurs ont fait une chemise de femme, mais on ne peut pas transformer une jupe déjà portée, donc impure, en tablier qui est la protection contre l’impureté. C’est pourquoi, les jupes portées, ne pouvant pas être à leur tour transformées, doivent être détruites. Quand on a décidé la fin d’une jupe et d’un jupon, on les brûle dans un feu allumé loin de la maison, dans les champs. En pratique, si on fait le même feu chez soi, derrière la maison, il ne faut surtout pas dire qu’il s’agit de jupes souillées : « tu mets les jupes dans le feu en essayant de ne te faire voir par personne, si quelqu’un te voit et te demande – qu’est-ce que tu brûles là ? – tu ne lui diras pas que c’est des jupes, car il dira – ah, la fumée vient sur ma maison, je la respire et tout – tu lui diras, c’est des habits trop vieux des enfants ou un truc comme ça » explique Silvia.

Dans un grand nombre de cas, les menstrues détiennent un pouvoir nuisant (10). L’originalité du cas rom décrit ici, bien qu’il ne soit pas unique (11), réside dans le fait que le sang menstruel n’est pas à lui seul une source de pollution : « une fille vierge quand elle a ses règles peut s’asseoir sur la table, il n’en est rien, c’est seulement quand elle est mariée, elle n’a plus le droit. »(Radu, 52 ans, le mari de Silvia). Dans le même sens, j’interprète le fait que les discussions sur les douleurs menstruelles et la ménopause ont été de loin plus aisées que celles sur les rapports sexuels : elles avaient lieu parfois en présence des hommes. Bien entendu, les menstrues sont vues comme précondition de la fécondité, car « l’enfant se forme du sang de la femme qui est coagulé par cette chose liquide qui vient de l’homme, c’est pour ça qu’après le sang ne coule plus et devient le sang de l’enfant » (Silvia).

La souillure provient donc du rapport sexuel, entendu comme la rencontre des fluides sexuels, et au niveau catégoriel de la rencontre de deux principes différents. Cependant, bien que les femmes et les hommes sexuellement actifs aient le pouvoir de souillure dans le bas de leur corps, les femmes sont plus souillées que les hommes. Judith Okely explique cela ainsi : « for a man, sexual intercourse involves temporary absorption into the other, while for the female it may entail permanent absorption, by conception, of the ’other’ into inner body » (Okely, 1975 : 65). C’est aussi ce que Leela Dube dit à propos de la souillure sexuelle des femmes en Asie du Sud (Inde, Pakistan, Bangladesh) : « the pollution she incurs through sexual intercourse is internal whereas that incured by men is only external » (Dube, 1997 : 50). Dans tous les cas, cette pollution intrinsèque au rapport hétérosexuel est dangereuse par son omniprésence : tout rapprochement entre mari et femme est vu comme chargé de sexualité, donc de pollution potentielle.

L’homme aussi peut souiller, mais ses actes sont davantage volontaristes et exceptionnels, en raison des ses vêtements fermés. A ma première arrivée sur le terrain en 2001, un scandale venait de se produire : au bar-magasin le plus central du quartier rom, un Rom énervé parce que, n’ayant pas remboursé sa dette depuis trop longtemps, on n’acceptait plus de le servir à crédit, « s’est arraché des poils [pubiens] en les jetant sur le comptoir en disant ’na, si tu ne me vends pas à moi que tu ne vendes plus rien à personne’ et tout le monde est sorti et le bar a dû être démoli car personne n’y va plus » (Mândra, 28 ans). Le but de cet acte extrême était que le bar perde sa clientèle rom qui était majoritaire, ce qui s’est d’ailleurs produit. Pour y remédier, le propriétaire a été obligé de démolir toute la construction et de bâtir un nouveau bar pour regagner ses clients. Néanmoins, les femmes restent plus polluantes que les hommes. En même temps, cette capacité masculine de souiller montre que la souillure n’est pas naturellement féminine, ni intrinsèque à la féminité (comme le sang menstruel), mais qu’elle provient d’une configuration relationnelle jouée en fonction des circonstances.

Le sexe de la femme
Ainsi s’explique l’accent mis sur la virginité, vue comme non-relation sexuelle. L’argument invoqué dans le mariage pour vouloir une belle-fille vierge ou un gendre puceau est « de ne pas le/la prendre spurcat/a par un/e autre ». Cependant, c’est bien la virginité de la fille qui doit être prouvée après la nuit de noces, et non celle du garçon. La virginité donne du sens au mariage car sans elle il n’y a pas de fête. Si la fille n’est pas vierge, et que l’on n’en a pas été averti, la dot (zestre) doit être sur le champ augmentée par les parents de la fille pour compenser le supplément de souillure infligé au garçon. Dans ce cadre, le costume féminin et les autres objets symbolisant la protection contre l’impureté (savon, cuvettes) constituent la partie la plus importante de la dot – « autrement la belle-mère dira à sa belle-fille ’quoi, t’as donné que ta chatte ?! » (Gina, 26 ans)

« Donner la chatte », dai mij (12), est aussi une menace et une injure grave qui apparaît verbalement et gestuellement dans les querelles. J’ai pu observer que beaucoup de plaisanteries amicales et de jeux de tendresse parentale tournent autour du mij de la petite fille et beaucoup de craintes autour de celle de la femme mariée. C’est pourquoi, le sexe des petites filles est regardé par les garçons plus âgés avec curiosité et grand sérieux quand la mère leur donne le bain ou quand on peut jouer avec elles. Néanmoins, une petite fille qui montre son sexe en soulevant sa jupe apprend très vite le mot lajeau (ruşine, honte) alors que le garçon qui montre son petit pénis est encouragé avec rires.

[…]

Comme déjà suggéré plus haut, il faut aussi faire en sorte que ce qui touche le bas du corps ne touche pas la bouche : « une femme chez nous ne s’assoit pas sur le sac de maïs ou de patates […] Avant, quand nous étions avec les tentes, tu n’avais pas le droit de porter les seaux d’eau à la main pour ne pas les toucher avec les jupes, combien de seaux n’ai je porté sur ma tête ?! C’étaient de grands seaux et je les portais sans les soutenir avec les mains. Maintenant, moi, je mets le tablier toujours comme ça de travers sur la hanche, en sorte que le seau le touche lui et non la jupe. Mais ces jeunes femmes qui n’ont pas des tabliers… elles ne respectent plus ça ». En réalité, ces jeunes femmes critiquées par Silvia essayent tout de même de porter les seaux à distance du corps ce qui représente un effort supplémentaire. A nouveau, nous voyons comment cela peut être manipulé dans un jeu entre le registre public et privé : « elle, la voisine qui est au fond [de la cour], m’a dit un jour que j’ai touché avec la jupe son seau en passant à côté. Je te jure sur les yeux de mes enfants que c’était pas vrai. Elle m’a demandé de lui acheter un seau neuf. Je lui ai acheté un seau en plastique et ensuite elle a dit que non, son seau était en tôle émaillée et qu’elle veut un seau émaillé. Je n’y pouvais rien je lui ai acheté un seau émaillé » raconte Silvia.

Une jupe trop longue qui touche la terre ou les chaussures est vue comme ramassant toute la pollution des autres (femmes) qui se trouve dans la rue. La boue et la poussière des rues du quartier tsigane sont considérées comme imprégnées de la souillure des femmes, c’est pourquoi « nous ne laissons pas les oies sortir de la cour comme d’autres font, parce qu’après tu vas manger cette oie qui a traîné là où passent toutes les femmes [il crache] » (Radu).

Dans une autre histoire on apprend que « Ciorică avait deux oies. Doiniţa, sa bru, a vu les oies venir vers le coin où étaient mises à sécher les jupes de Mia dans notre cour et elle a commencé à crier : ’ah, les oies, les oies, voilà, elles ont touché tes jupes, elles sont spurcate maintenant’. Ensuite, évidemment, Ciorică, son beau-père lui a dit ’mais, idiote, pourquoi cries-tu comme ça, tu pouvais pas te taire ?’ Maintenant, au lieu de les manger, il est obligé de se débarrasser des deux oies, il cherche à les vendre aux Roumains » (Silvia). Entre suspicions, dénonciations, accusations, les borea [belles-filles] et plus largement les romnia [femmes rom mariées, tout âge confondu] (13) voisines ne peuvent pas être trop amies de peur de trop mélanger leurs souillures respectives. D’où la raison de se sentir, comme Silvia, étrangère : « bien avec mes filles, et avec les Roumaines mais pas avec les romnia ici. Avec aucune. »

 

(4) Et de la campagne roumaine en général.

(5) Judith Okely note à ce propos : "The apron for a Gorgio housewife has a diametrically opposed function which is to protect the dress from the ’dirt’ of food and cooking. For the Gypsy the apron is to protect the food and cooking from the ’dirt’ of the dress which is ritually contaminated by the outer body and specially the sexual parts" (Okely, 1975 : 64).

(6) Figure sans cesse contestée équivalente au représentant politique, négociateur avec les autorités gadje en faveur des Roms d’un village.

(7) Un autre mot, păcăli, désigne les exclus à jamais par une souillure qui n’a pas été gérée correctement.

(10) Les pratiques juives de purification des femmes après leurs règles et les couches ont été reprises et adaptées par le Christianisme entretenant pour longtemps la croyance selon laquelle les menstrues sont dangereuses (Douglas 1998/1975). D’autres sociétés africaines ou océaniennes partagent la même croyance (Héritier 1996 ; Godelier 1982, Godelier et Panoff, 1998).

(11) Leela Dube (1997) le signale pour de nombreux groupes en Inde, Pakistan et Bangladesh.

(12) Mes informatrices et informateurs ne connaissent pas d’autres termes pour le sexe, relevant du langage médical par exemple.

Etudes Tsiganes, volume 33-34, Etre une femme dans le monde tsigane, Iulia Hasdeu, université de Genève.

« Ainsi, j’interprète le mariage comme un contrepoids de la pollution pour l’ensemble de la communauté : il est sensé contenir la pollution… » Je n’avais jamais envisagé le mariage ainsi, je ne le voyais que comme système de transmission du nom et de la propriété, comme moyen de maîtriser l’héritage, pas comme barrage à une pollution ! Je comprends mieux les homosexuels, maintenant : eux aussi ont le droit de combattre la pollution ! (rire) D’un autre côté, si « la souillure provient du rapport sexuel, entendu comme la rencontre des fluides sexuels, et au niveau catégoriel de la rencontre de deux principes différents », alors les rapports homosexuels souillent moins que les rapports hétéros. De ce point de vue, le mariage serait donc moins nécessaire aux homosexuels qu’aux hétérosexuels. Et puis, n’est-ce pas le mariage en tant qu’institution et en tant qu’obligation qui constitue un barrage, en s’accompagnant de l’obligation de fidélité, plutôt que le mariage en tant que droit – avec promesse de fidélité, sans doute, mais bon, si ce n’est vigoureusement inscrit ni dans la tradition, ni dans les institutions, ça ne pèse pas lourd – ???

J’entrevois cependant, bien que trop confusément, des restes de lointaines croyances poussant une grande partie des français à la révolte anti-mariage pour tous et une grande partie des russes au violent rejet du concert dans une cathédrale d’un groupe de femmes ayant choisi de se nommer sans beaucoup d’élégance mais avec une pertinence certaine "Pussy Riot" – un groupe de musiciens mâles aurait beaucoup moins scandalisé.

Il paraît que les Roms de Roumanie campant comme ils peuvent en France disent qu’ici, en France, c’est le paradis comparé à ce qu’ils ont connu là-bas. Et sans doute n’est-ce pas très exagéré puisqu’ils reviennent lorsqu’on les chasse. Mais, là-bas, qu’est-ce qui était le plus terrible, l’ostracisme, le rejet par le reste de la société, ou la société Rom traditionnelle elle-même ? Je commence à me le demander…

 

(extrait de J’ai même rencontré des tsiganes heureux [titre trompeur venu des paroles de la chanson], film yougoslave de Aleksandar Petrović sorti en 1967. L’action se passe en Voïvodine, province de l’actuelle Serbie jouxtant la Roumanie. Le film complet sous-titré en anglais est disponible ici.)

 

Ces peuples à la tradition identitaire aussi forte que leur absence de territoire, se tenant et tenus plus ou moins à l’écart de la marche de la civilisation, les Roms, les Juifs, ces peuples paraissent être des conservatoires de croyances et de traditions qui ont été extrêmement répandues à travers le monde, en Europe, en Asie, en Afrique… Qui ont été extrêmement répandues et qui pèsent encore sur nous tous d’un poids énorme [1] ! En rejetant les Juifs – car nous les rejetons toujours –, en rejetant les Juifs et les Roms, c’est aussi une partie de notre passé que nous rejetons ; autrement dit, c’est une partie de nous-même que nous refusons de voir et de comprendre.

On nous dit qu’« il est de coutume parmi les femmes gadje (plutôt âgées) des villages considérés de porter un tablier, non seulement pour cuisiner mais aussi pour sortir, comme signe de moralité (à savoir l’application dans le domaine domestique)… » Mouais… Pouvons-nous être bien certain qu’il n’y a rien d’autre que cela, "l’application dans le domaine domestique", et pouvons-nous être certains qu’il n’y a aucune notion de pollution et de pureté dans cette idée d’application domestique ?

Quoi qu’il en soit, les Roms se verraient donc comme ceux qui savent se protéger de la souillure…

 

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Extraits de La femme dans le christianisme : représentations et pratiques :

2. L’impureté des femmes

Le Lévitique est un texte normatif qui définit, entre autres choses, les interdits (alimentaires notamment) que doivent respecter les juifs pour éviter de se rendre impurs et les rituels auxquels ils doivent se soumettre au cas où ils seraient en état d’impureté. Outre les aliments interdits et le contact des morts, le texte signale trois sources d’impureté : la lèpre, les écoulements sexuels naturels ou consécutifs à une affection vénérienne, les flux sanguins féminins (règles et sang de l’accouchement). Voici, sur ce point, ce que dit le texte :
"Yahvé parla à Moïse et dit : Parle ainsi aux enfants d’Israël. Si une femme est enceinte et enfante un garçon, elle sera impure pendant sept jours comme elle est impure au temps de ses règles. Au huitième jour, on circoncira le prépuce de l’enfant et pendant trente-trois jours encore elle restera à purifier son sang. Elle ne touchera à rien de consacré et n’ira pas au sanctuaire jusqu’à ce que soit achevé le temps de sa purification. Si elle enfante une fille, elle sera impure pendant deux semaines, comme pendant ses règles, et restera de plus soixante-dix jours à purifier son sang" (Lév., 12 ; 1-5).
Notons au passage que l’impureté de l’accouchée dure deux fois plus de temps lorsqu’elle a eu une fille : n’est-ce pas suggérer que la femme est impure y compris en dehors des périodes où elle saigne ?

"Lorsqu’une femme a un écoulement de sang et que du sang s’écoule de son corps, elle restera pendant sept jours dans l’impureté de ses règles. Qui la touchera sera impur jusqu’au soir. Toute couche sur laquelle elle s’étendra en cet état sera impure ; tout meuble sur lequel elle s’assiéra sera impur. Quiconque touchera son lit devra nettoyer ses vêtements, se laver à l’eau, et il sera impur jusqu’au soir. Quiconque touchera un meuble, quel qu’il soit, où elle se sera assise, devra nettoyer ses vêtements, se laver à l’eau, et il sera impur jusqu’au soir. Si quelqu’objet se trouve sur le lit ou sur le meuble sur lequel elle s’est assise, celui qui le touchera sera impur jusqu’au soir. Si un homme couche avec elle, l’impureté de ses règles l’atteindra. Il sera impur pendant sept jours. Tout lit sur lequel il couchera sera impur" (Lév., 15 ; 19-24).

Ces textes ont, été invoqués pour justifier l’exclusion des femmes de la fonction rabbinique (cf. R. Azria, 1996). Officiellement, on l’a dit, le christianisme les a récusés. Mais sa position est moins claire qu’il y paraît. Jusqu’à une date récente, par exemple, obligation était faite à toute nouvelle accouchée d’attendre quarante jours avant de se rendre à l’église : pour pouvoir y rentrer, elle devait se plier au rituel dit "des relevailles". Cette coutume perpétue, de toute évidence, les prescriptions du Lévitique.

Aucun interdit similaire n’existe, en revanche, pour les femmes menstruées. Il reste que le peuple - tout comme les clercs - semblent avoir perpétué la croyance en leur impureté. Des légendes médiévales racontent, ainsi, que les baumiers (des arbustes dont la sève entre dans la composition du saint chrême, utilisé pour le baptême, la confirmation et l’ordination des prêtres) meurent lorsqu’ils entrent en contact avec le sang des menstrues ou avec un juif - et l’on dit des juifs qu’ils saignent comme les femmes (J.-P. Albert, 1990, ch. V). Au XIIIe siècle, le Dominicain Jacques de Voragine explique, dans son Mariale Aureum , que le Saint Esprit "purifia" le sang de la Vierge au moment où le Christ s’y incarna. Cette remarque s’explique si l’on précise que les hommes du Moyen-Age partageaient la théorie aristotélicienne de la conception : le foetus résulte de la coagulation du sang des règles (qui s’arrêtent, comme on le constate, pendant la grossesse) opérée par l’action du sperme. Le Christ ne pouvait s’être incarné dans cette substance impure mais seulement dans un sang "purifié". Au XVIIe siècle enfin, une mystique espagnole, Marie d’Agréda, suggère que la Vierge Marie ne fut jamais menstruée, ayant été exemptée des effets du péché originel (M. Albert-Llorca, 1995).

On comprend mieux, si l’on tient compte de la croyance dans l’impureté de la femme, que la prêtrise ait été réservée aux hommes, dans le christianisme tant latin qu’orthodoxe. Car le prêtre n’y est pas seulement un interprète autorisé de la Loi religieuse, un guide spirituel. A la différence du rabbin, de l’imam ou du pasteur, l’ordination le consacre et lui donne le pouvoir de consacrer. Cela signifie, notamment, qu’il transforme le pain et le vin en corps et sang du Christ au cours de la messe, répétition de sa Passion. Pain et vin consacrés sont les objets les plus saints de la communauté chrétienne. On ne saurait donc octroyer à un être impur le droit d’opérer cette transsubstantiation, ni même, comme le précisent les textes liturgiques, de toucher les objets (calice et linges d’autel) qui sont entrés en contact avec le corps et le sang du Christ : il est interdit aux femmes (y compris quand ce sont des religieuses) de laver les objets et les linges qui ont été utilisés au cours de la messe.

L’exclusion des femmes du sacerdoce s’enracinerait ainsi dans le sentiment d’une antinomie entre leur sang et le sacré. Du moins leur impureté supposée a-t-elle permis de justifier leur mise à l’écart du plus grand des pouvoirs, celui de "faire" le sacré. Une société dominée par les hommes, sur le plan économique et politique, ne pouvait le leur accorder.
Le fait que les Eglises protestantes n’aient accepté qu’au cours du XXe siècle d’ouvrir le pastorat aux femmes est un indice supplémentaire de la force de ces représentations : rien, dans la théologie protestante, ne s’opposait à ce que les femmes aient accès au ministère pastoral.
La femme dans le christianisme : représentations et pratiques, 6.5. La répartition des savoirs et des pouvoirs

Tout cela a un rapport avec le célibat des prêtres catholiques, bien sûr. Il faut protéger leur pureté, à eux qui manipulent le corps et le sang du Christ… Même si :

La sainteté est une "carrière" presqu’exclusivement ouverte aux hommes et plus particulièrement aux clercs : en dehors des apôtres et des martyrs des premiers siècles, la plupart des saints sont des membres du clergé séculier (prêtres, mais aussi et surtout évêques) ou régulier.

Qui sont, maintenant, les saintes ? L’Eglise n’a canonisé pratiquement aucune femme mariée qui, à sa mort, vivait toujours avec son époux : les veuves, souvent entrées au couvent après la mort de leur mari, sont nettement plus nombreuses, le veuvage et la vie monastique étant considérés comme une garantie de chasteté. Leur groupe reste cependant limité face à celui des vierges qui représentent environ 75% des saintes et des bienheureuses. La classe des "vierges" est en outre une catégorie identifiée comme telle dans le classement officiel des saints (de même que celle des apôtres, martyrs, etc.) : elle regroupe exclusivement des femmes, comme si l’obligation de virginité ne s’appliquait pas aux saints (J.-P. Albert, 1997 : 20-21). Tout se passe ainsi comme si la sexualité souillait uniquement les femmes et non les hommes : c’est bien ce que suggère aussi la valorisation de la "blancheur" des filles analysée à propos de la première Communion et l’impératif de célibat imposé aux premières femmes pasteurs.

Les études récentes sur la sainteté féminine (cf. C. Bynum, 1987 et J.-P. Albert, 1997) mettent d’autre part en évidence l’importance de la souffrance dans la vie des saintes. Les "vierges martyres" des premiers siècles auraient subi, selon la légende, des tortures inouïes : elles auraient été successivement rouées, écorchées, brûlées vives avant de mourir. Mieux attestées, les souffrances que les saintes de périodes plus récentes se sont infligées : flagellations, refus des soins en cas de maladie et enfin jeünes excessifs qui ont conduit historiens et psychanalystes à évoquer l’anorexie mentale (cf., pour une discussion de cette perspective, C. Bynum, 1987).

On peut, sans s’engager dans des étiologies de type psychanalytique, justifier cette valorisation de la souffrance en partant de ce qu’est la pensée chrétienne de la femme. Les théologiens, on l’a déjà souligné, la situent du côté de la chair : elle est le sujet du désir sexuel (l’homme n’en étant que la victime) ; elle est plus "charnelle" que l’homme, étant celle qui porte, met au monde et nourrit les enfants. Or, il faut, pour être saint, se libérer de l’ordre impur du corps et se vouer aux valeurs de l’esprit. Les femmes ne peuvent y parvenir qu’en manifestant de façon hyperbolique leur mépris du corps : elles ne peuvent devenir des saintes qu’en s’infligeant des souffrances extrêmes.
La femme dans le christianisme : représentations et pratiques, 6.5. La répartition des savoirs et des pouvoirs

[1(note ajoutée le 11 janvier 2014) On peut lire une très intéressante étude (par Tanya Schwartz) sur la souillure chez les juifs et les Beta Israël (israélites éthiopiens) dans la revue Terrain : Les plus purs des juifs, Terrain 31, septembre 1998, Un corps pur.

(note ajoutée le 14 décembre 2014) Cette croyance en l’impureté de la femme existait également dans la Grèce antique. Dans Les travaux et les jours, le poète Hésiode (vers le VIIIe siècle av. J.-C.), recommande aux hommes de ne jamais se baigner dans le bain d’une femme. «  C’était une croyance répandue chez les anciens que la femme était impure périodiquement et à l’époque de la grossesse. Dans cet état, les femmes ne doivent pas aller au jardin, dit un texte des Geonoponicorum, car les fruits se dessécheraient.  » (E. Bergougnan, source : Hésiode, traduction nouvelle, librairie Garnier Frères.

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