Rupture

De la lutte des classes

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vendredi 16 mars 2007

L’appropriation de la technologie et de l’économie par le peuple est nécessaire. Elle se fera par la politisation des lieux et des moments de production, de distribution, par leur entrée dans l’univers de la démocratie, dans sa sphère…
Mais il y a là un danger, celui de voir une nouvelle classe dominante profiter de l’occasion pour prendre les rênes du pouvoir.

Oui, bien que cela ne soit plus tellement à la mode, je me permets d’analyser le moment historique que nous vivons en termes de lutte des classes, de la lutte dialectique des classes pour le pouvoir.
Cette lutte dont je parle, c’est celle-ci : une classe au pouvoir, par exemple l’aristocratie, a besoin de laisser se développer une classe moyenne qui lui est indispensable, par exemple la bourgeoisie, et cette classe moyenne, en évoluant, devient une menace pour la classe régnante. C’est ainsi que la bourgeoisie mettra hors jeu l’aristocratie en devenant capitaliste.
Ces derniers – les capitalistes – ont laissé à leur tour se développer une classe moyenne qui leur était nécessaire, une classe dont la montée en puissance a été continue jusqu’à nos jours. Je ne parle évidemment pas des prolétaires, la classe des prolétaires n’a pas monté en puissance, les pauvres sont restés les pauvres même si leurs conditions d’existence ont changées. Mais il est une autre catégorie sociale, un autre ensemble d’individus présentant une culture commune ainsi qu’une communauté d’intérêts. J’appelle cet ensemble, faute de mieux, la classe des techniciens.

C’est à regret que je les appelle "techniciens". "Technocrate" serait mieux que "technicien", à condition de comprendre ce mot d’une manière analogue à la façon dont on entend le mot "aristocrate". Or, ce n’est pas le cas aujourd’hui. Utiliser le mot "technocrate" aujourd’hui serait exclure les petits techniciens et tous ceux qui, par leur naissance, leur éducation… ont une même façon technicienne de penser le monde et d’agir, sans faire partie pour autant des décideurs, des acteurs qui comptent. Moi-même, par exemple, et bien que je lutte contre, je suis par mon éducation, sinon ma naissance, un technicien. Il y avait des aristocrates fauchés et sans pouvoir, il y a des technocrates/techniciens fauchés et sans pouvoir. Il y eut des aristocrates pas fiers de l’être, il y a des technocrates/techniciens pas fiers de l’être, mais qui le sont sans l’avoir choisi plus qu’ils n’ont choisi la couleur de leur peau.
Bien entendu un individu peut être à la fois capitaliste et technicien ; c’est même monnaie courante. De même l’on pouvait être aristocrate et capitaliste. Parce que "classe" n’est pas tout à fait synonyme de "catégorie sociale", que les classes sont des vues de l’esprit, des concepts abstraits permettant une description d’une réalité. Ce sont ces abstractions qui, à mon avis, prennent part à la seule réelle "lutte des classes" (elle-même, donc, abstraction, manière de voir, comme la couleur blanche, par exemple, ou la verte, dont personne ne niera, pourtant, l’existence).
Les prolétaires, les pauvres, ont toujours été exclus de cette lutte pour le pouvoir, ils en sont les spectateurs ou, pire, les masses de manœuvre (par exemple pendant la révolution française).
D’ailleurs les pauvres, lorsqu’ils se révoltent, n’essaient pas de lutter pour le pouvoir mais pour leur liberté, pour vivre, simplement vivre. Ils ne veulent pas prendre le pouvoir en tant que classe, alors pourquoi parler de "lutte des classes" dans ce cas-là ? il est bien gentil, Marx, mais…

 
Lorsque les pauvres se révoltent, deux choses peuvent se produire. Ou la lutte des classes marque une pause, le temps d’un écrasement sans pitié de la révolte par toutes les forces de pouvoir. Ou, au contraire, elle est attisée par cette révolte. Mais à la fin les pauvres sont morts de toute façon, ou encore plus pauvres.

Et c’est dans ce deuxième cas de figure que nous risquons d’entrer au moment de l’appropriation de la technologie et de l’économie par le politique au sens démocratique, autrement dit par le peuple. Parce que les techniciens sont naturellement présents dans les principaux mouvements de contestation (ATTAC, les mouvements écologiques…). Et ils y défendent ardemment leur point de vue, essayant de prendre et de conserver la direction de ces mouvements. Déjà que, sans eux, ces mêmes mouvements sont traversés par des lignes de fractures qui suffiraient à faire douter de leur capacité à vaincre…
Mais nous sommes là devant plus qu’une simple ligne de fracture, nous sommes devant la présence de l’ennemi infiltré, plus exactement devant celui qui compte prochainement régner, après s’être servi de la révolte des prolétaires comme d’une arme.

Je ne veux nullement mettre en cause la sincérité, et même l’honnêteté, de la plupart de ces infiltrés, qui ne se ressentent absolument pas comme des ennemis infiltrés, mais comme des citoyens se battant pour la liberté. On a vu quelque chose d’analogue en France il y a un peu plus de deux cents ans (même Napoléon, paraît-il, guerroyait pour répandre la liberté en Europe, mais lui ne devait pas être très honnête).

Bref, il y aura des moments d’euphorie, la victoire semblera acquise. De réelles améliorations seront même apportées à l’humanité, momentanément.
Et puis il faudra déchanter.

Sauf…

Sauf que la lutte des classes n’est pas une nécessité historique, il n’y a pas de nécessité, rien n’est écrit par avance. La seule chose inéluctable est le mouvement, le devenir. Rien n’est acquis d’avance, rien n’est perdu d’avance. Le peuple (autre abstraction) se libérera peut-être, après tout… S’il sait se méfier même de ses amis, se méfier de lui-même.

 

note : Ceci est un simple point de vue, et qui plus est celui d’un homme qui n’a pas lu beaucoup de livres d’histoire ni beaucoup d’ouvrages de philosophie, et à qui il est plus d’une fois arrivé de refermer son livre avant la fin. Ce point de vue vaut ce qu’il vaut et ne prétend pas embrasser toute la réalité. D’ailleurs, ceux qui prétendent embrasser toute la réalité mentent ; deux manières de voir les choses ont toujours mieux valu qu’une seule, et c’est la raison d’être de ce texte.

 
 

[(Note ajoutée le 3 janvier 2013) Voir aussi, et surtout peut-être, sur ce même blog, Pour en finir avec la lutte des classes]

 
 
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