Ames perdues

C’est le progrès, adaptez-vous !

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mardi 1er octobre 2013

Un point de vue intéressant dont nous fait part Hubert Guillaud sur le blog Internet Actu :

« Elargir l’accès à l’internet, le rendre abordable pour tous est assurément une initiative louable. C’est en tout cas celle que vient de lancer Internet.org, une coalition d’acteurs de l’internet où l’on trouve Facebook, Samsung, Ericsson, Nokia, Opera, Qualcomm et Mediatek. Le but initial de cette association a été clairement annoncé par Mark Zuckerberg lui-même via communiqué de presse (.pdf) (clamant : "la connectivité est-elle un droit de l’homme ?") et article dans le New York Times : "réduire le coût de la fourniture de services internet mobile à 1% de leur niveau actuel dans les 5 à 10 ans à venir en améliorant l’efficacité du réseau et les logiciels de téléphonie mobile". L’objectif est clair : offrir un accès internet aux deux tiers de l’humanité qui ne sont pas encore connectés au réseau. Connecter la planète, rien de moins.

[…]

Le chercheur Phil Nichols (@philnichols) sur son blog – repris par The Atlantic - revient lui sur le lien intrinsèque entre connectivité et progrès que suggère cette initiative (même si on pourrait adresser sa critique à bien d’autres initiatives de défense et de promotion de l’internet, voire même à l’internet tout entier…). Pour lui, il est temps d’expliciter de quel progrès il est question quand on présuppose que l’internet en est un.


Phil Nichols décortique l’argumentaire de l’initiative en se référant à la critique de mouvement pour l’alphabétisation du début du XXe siècle. Longtemps, l’alphabétisation, comme l’internet aujourd’hui, a été réifiée comme quelque chose ayant une valeur intrinsèque. "Diffuser l’alphabétisation au niveau mondial n’avait pas seulement pour but d’enseigner aux gens à lire, elle a également imposé des valeurs sur comment et sur ce que les gens devaient lire." L’internet, comme l’alphabétisation du monde en son temps, est doté de valeurs, comme la capacité à stabiliser et démocratiser la société ou à favoriser le développement économique… Sans que le lien de l’un à l’autre n’ait jamais été vraiment et fermement établi.

Longtemps les théories de l’alphabétisation ont suggéré que là où l’alphabétisation était introduite, elle avait eu pour conséquence d’introduire des changements cognitifs, sociaux, économiques et scientifiques… Il a fallu attendre les travaux des anthropologues Claude Lévi-Strauss ou Jack Goody notamment pour que s’atténuent les jugements de valeur dans les comparaisons culturelles. Reste que malgré ces travaux, l’idée que les cultures lettrées étaient moralement et intellectuellement supérieures est une idée qui n’a cessé de se sédimenter, quand bien même cela s’avérait inexact. L’alphabétisation n’étend pas la démocratie ni les capacités cognitives des individus…

[…]

Reste que comme le souligne très bien Claire Cain Miller dans une tribune pour le New York Times, "Dans la Silicon Valley, cette terre de légende où l’on trouve des robots et des voitures sans conducteurs, une conviction profonde motive tout un chacun : si vous le construisez, ils viendront." Cela signifie que si les ingénieurs peuvent construire quelque chose, alors les gens suivront, adopteront ce que les ingénieurs ont imaginé. Le problème n’est pas de savoir si les gens devraient ou non le faire, mais chacun estime que les gens finiront par s’adapter à ce qui leur est proposé. Et force est de constater que la plupart du temps, nous nous adaptons, estime la journaliste Claire Cain Miller. "Ce sentiment de malaise qui accompagne souvent notre première expérience avec une nouvelle technologie se dissipe rapidement et nous sommes conquis." C’est ce qui explique que nous soyons prêts à échanger nos données personnelles contre des outils si commodes, si "libérateurs"… en apparence. Qu’importe si les ingénieurs et concepteurs n’ont pas réfléchi aux conséquences, aux implications morales, sociales, personnelles, économiques ou politiques… La force du "progrès", des nouvelles propositions techniques, est de toujours parvenir à s’imposer, quelles que soient leurs conséquences, même si celles-ci s’avèrent finalement dramatiques.

Comme le disait avec beaucoup d’humour dans une très pertinente fable l’informaticien Laurent Chemla cet été, ou comme le résume très bien Alexis Mons, directeur général délégué d’Emakina et auteur de Marketing et Communication à l’épreuve des foules intelligentes : "Le numérique nous façonne. Il nous amène à penser les choses, à faire les choses d’une certaine façon. Et s’il y a des services ou des produits à succès sur le net, ce n’est pas simplement de l’économie, ils nous amènent à penser autrement."

La connectivité, les services et produits que nous utilisons, nous transforment. Et le plus souvent c’est cette transformation que nous appelons progrès, quand bien même ses effets ne seraient pas tous positifs, tant s’en faut, comme l’exprimait déjà Jacques Ellul dans le Bluff technologique : "Nous sommes situés dans un univers ambivalent, dans lequel chaque progrès technique accentue la complexité du mélange des éléments positifs et négatifs."

La connectivité, l’accès ne sont pas un outil du progrès, ils sont devenus le progrès lui-même. »

Dans ce processus du "progrès", notre adaptation se fait en grande partie à notre insu, comme malgré nous, petit à petit, en toute inconscience et souvent dans une grande insouciance.

 
 
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