Rupture

Sur le peuple souverain

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dimanche 15 avril 2007

Bon, cela fait quelques semaines que je me retiens de livrer le fond de ma pensée concernant les élections, et en particulier les élections présidentielles. Mais là, je craque ; je viens de lire sur une banderole (une photo d’une banderole, prise lors d’une manif), je viens de lire ceci : « Voter ! C’est exister ».

Trois types d’électeurs, disais-je dans mon précédent post, le solidaire, l’égoïste et le rapace. Evidemment, en grattant un peu, il est possible d’en trouver d’autres, mais ce ne sont que des variantes. Par exemple, le chasseur, une variante de l’égoïste (même s’il existe des amateurs de chasse rapaces, ou même solidaires, qui ne font donc pas de leur goût pour la chasse une raison politique).

Trois types d’électeurs, donc, des électeurs dont la plus grande partie ne sont convaincus par aucun candidat et se contenteront de voter l’un pour éviter l’autre, ou l’autre pour éviter l’un. Comme si la passion dominante était la crainte (craindre, c’est exister ?).

Et cet ensemble (?) sans volonté propre, cet assemblage hétéroclite de désirs contradictoires sans dialogues, sans débat, sans dialectique, c’est cela qui constituerait le peuple souverain ?

Le vote n’a de sens que lorsqu’il intervient pour clore (momentanément) une discussion, afin de décider, afin d’agir, et il est le moment le moins démocratique d’une assemblée. L’assemblée, c’est le dialogue, c’est la parole ; le peuple, c’est la parole, c’est le verbe.

Et qu’observons-nous ? des candidats qui causent à la télé et dans des meetings, et qui parfois vont écouter des habitants d’un quartier, des employés d’une usine…
Mais ces habitants, ces employés, parlent-ils entre-eux en ce moment ? le vote de dimanche prochain viendra-t-il conclure leur débat ? Est-il même possible qu’un tel vote, qu’une semblable élection puisse conclure leur improbable débat ?

Si ce n’est pas le cas, alors le peuple n’a pas réellement d’existence maintenant ; il est dans le coma.

Toutes ces affiches sur les portes des granges !…
Y aurait-il quelque baladin aujourd’hui dimanche
Qui danse sur des cordes au-dessus de la place ?
Non, c’est pas ça !… Tantôt on vote à la mairie
Et les grands mots qui flottent sur le dos du vent qui passe :
Dévouement !… Intérêts !… République !… Patrie !…
C’est le Peuple souverain qui lit les affiches et les relit…
 
(Les vaches, les moutons,
Les oies, les dindons
S’en vont aux champs, ni plus ni moins que tous les autres jours
En chiant de loin en loin le long des affiches du bourg.)
 
Les électeurs s’en vont aux urnes en se rengorgeant,
« En route !… Allons voter !… Nom de nom ! les bonnes gens !…
C’est nous qui tenons maintenant les mancherons de la charrue,
Allons la faire aller à droite ou bien à gauche !
Pas d’abstentions !… [C’est vous idé’s qui vous appellent…]
Profitez de ce qu’on a le suffrage universel !… »
 
(Les vaches, les moutons,
Les oies, les dindons
Pâturent dans les chaumes d’orge à belles goulées tranquilles
Sans seulement songer qu’ils sont privés de leurs droits civils.)
 
Y’a M’sieur Chose et M’sieur Machin comme candidat
Les électeurs n’ont pas les mêmes paires de lunettes :
– Moi, je voterai pour celui-là !… Ben, moi, je voterai pas pour lui !…
C’est une foutu crapule !… C’est un gars qui est honnête !…
C’est un partageux !… C’est un cocu !… C’est pas vrai !…
On dit qu’il fait élever son gosse chez les curés !…
C’est un blanc … C’est un rouge !… – qu’ils se disent les électeurs :
Les aveugles se chamaillent à propos des couleurs.
 
(Les vaches, les moutons,
Les oies, les dindons
Se foutent un peu que leur garde ait nom Paul ou nom Pierre,
Qu’il soit noir comme une taupe ou rouquin comme carotte
Ils meuglent, ils bêlent, ils gloussent tout comme les gens qui votent
Mais ils ne savent pas ce que c’est que gueuler : « Vive Monsieur le Maire ! »)
 
C’est un tel qui est élu !… Les électeurs vont boire
D’aucuns comme à la noce, d’autre comme à l’enterrement,
Et le soir le peuple souverain s’en retourne en vacillant
Il y a du vent !… Il y a du vent qui fait tomber les poires !
 
(Les vaches, les moutons,
Les oies, les dindons
Prennent saoulés d’herbes et de grains tous les jours de la semaine
Et ne se mettent pas à choire parce qu’ils ont la panse pleine.)
 
Les élections sont terminées, comme qui dirait
Que voilà les semailles faites et qu’on attend les moissons…
Il faut que les électeurs tirent écus blancs et jaunets
Pour les porter au percepteur de leur canton ;
Les petits ruisseaux vont se perdre dans le grand fleuve du Budget
Où les malins pêchent, où naviguent les gros.
Les électeurs font leurs corvées, cassent des cailloux
Sur la route où leurs représentants passent en carrosses
Avec des chevaux qui se font un plaisir – les sales rosses ! –
De semer des crottes à mesure que le peuple souverain balaie…
 
(Les vaches, les moutons,
Les oies, les dindons
Se laissent dépouiller de leurs œufs, de leur laine et de leur lait
Aussi bien que s’ils avaient pris part aux élections.)
 
Boum !… V’là la guerre !… V’là les tambours qui frappent la charge…
Portant drapeau, les électeurs avec leurs gars
Vont tasser les champs de blés qu’ils ne moissonneront pas.
– Feu ! – qu’on leur dit – Et ils font feu ! – En avant Arche ! –
Et tant qu’ils peuvent aller, ils marchent, ils marchent, ils marchent…
… Les gros canons dégueulent ce qu’on leur pousse dans le ventre,
Les balles tombent comme des prunes quand le vent secoue les pruniers
Les morts s’entassent et, sous eux, le sang coule comme du vin
Quand trois, quatre poignes solides, serrent la vis au pressoir.
V’là du pâté !… V’là du pâté de peuple souverain !
 
(Les vaches, les moutons,
Les oies, les dindons
Pour le compte au fermier se laissent crever la peau
Tout bonnement, mon dieu !… sans tambour ni trompette.)
 
…Et voilà !… Pourtant les bêtes ne se laissent pas faire des fois !
Des fois, le taureau encorne le saigneur de l’abattoir…
Mais les pauvres électeurs ne sont pas des bêtes comme d’autres
Quand le temps est à l’orage et le vent à la révolte…
Ils votent !…

(Gaston Couté, Les électeurs , petite traduction – imparfaite et incomplète – du parlé beauceron par mes soins.)

Sinon lors d’assemblées générales diverses, je n’ai encore jamais voté de ma vie, je n’ai jamais pu m’y résoudre. Cependant, il y a quelques années, lors de l’arrivée au pouvoir de la bande à Bush junior et de celle de Sharon, je me suis dit que certains candidats étaient tout de même plus dangereux que d’autres, et qu’il n’était pas certain que leurs crimes feraient se réveiller le peuple. Alors, peut-être faut-il parfois se résoudre à cette mascarade pour, un temps, éviter le pire. Peut-être, ou peut-être pas, peut-être n’est-ce que reculer pour mieux sauter ?

Quoi qu’il en soit, le peuple sera sans doute amené à s’en débarrasser, de notre futur président, s’il se décide à prendre véritablement la parole ; si, refusant de se laisser diviser, de rester divisé (comme dans les catégories des sociologues et des sondeurs – qui apportent des divisions même au sein de chaque individu : les banlieues, les ouvriers, les étudiants, les ménagères…), si, refusant de se laisser décortiquer et dépecer par ses maîtres, le peuple se réveille enfin.

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