Rupture

Travail-panique et travail-jeu

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mardi 22 octobre 2013

« Merci à tous ceux qui ont soutenu ma protestation contre l’arbitraire régnant dans les camps de Mordovie, un arbitraire cynique qui se cache derrière des slogans sur l’efficacité économique. L’être humain ne peut pas être un moyen, il doit constituer un but. »
Nadejda Tolokonnikova, 11 (ou 12 ?) octobre 2013, hôpital pénitentiaire n°21. Traduction Tania Moguilevskaia.

Cette remarque de N. Tolokonnikova ne concerne pas seulement le camp 14 de Mordovie, mais le monde entier. A ceci près qu’en général, aujourd’hui, l’arbitraire cynique et l’objectif d’« efficacité économique » ne font qu’un.

L’être humain n’a pas à être un moyen pour l’économie. C’est l’économie qui doit être un moyen pour l’humain. Comment cela peut-il n’être pas évident pour tout le monde, aujourd’hui ? Quel lavage de cerveau subissons-nous pour que cela ne soit pas évident pour tout le monde ?

Que l’économie doit être un moyen pour l’humain implique diverses choses. Entre autre, que la nécessité pour tous de disposer de salaires, ou d’autres moyens de subsistances, ne justifie jamais nos productions. Nos productions doivent avoir en elles-mêmes leur utilité pour l’humanité. Pour l’humanité et pour le reste du monde vivant. Il faut donc dissocier revenu et activité économique, l’un n’a pas à être la contrepartie de l’autre. Un être seul sur son île, sa planète, agit pour lui seul, et son propre bénéfice est donc légitimement la fin de son action. Ainsi que sa cause. Il tire un bénéfice psychique de l’action elle-même, puis un bénéfice matériel, biologique (chaleur, aliment…), de son résultat. Mais le membre d’une collectivité contribuant à une œuvre collective, ne doit pas avoir à le faire avec pour ligne de mire son seul bénéfice personnel, son salaire (ou sa libération anticipée) déconnecté du but global collectif. Il ne doit pas être mis dans une telle situation, jamais, car cela rompt le lien nécessaire, et d’abord psychiquement nécessaire, entre l’acte libre et son résultat, entre l’œuvre et l’ouvrage.

L’action de production est autant une nécessité, pour l’être humain que l’est son revenu de subsistance. Sinon plus. Le revenu n’a pas à être récompense de l’action. Pas plus que l’action n’a à être punition. Le travail n’est pas souffrance par fatalité. Il n’est pas naturellement antinomique avec le jeu, c’est l’exploitation des uns par quelques autres qui l’a rendu ainsi. Pour l’enfant, le jeu est l’apprentissage du travail créateur, en même temps que recherche et que découverte. Par le biais du jeu d’imitation et aussi par goût d’aventure. Le travail de l’adulte s’inscrit naturellement dans cette continuité, en même temps que dans la nécessité, lorsqu’il n’est pas perverti.

Il est possible de distinguer le travail-jeu des années d’abondance – où il n’est même pas besoin de chercher les fruits pour les cueillir, tellement il y en a pour tout le monde –, et le travail-panique des années de disette. Les puissants de ce monde nous maintiennent, par tous les moyens, dans un état de travail-panique dans une société d’abondance.
 

Intégrale de la lettre de Nadejda Tolokonnikova disponible sur Russie-Liberté, reprise sur Œuvres Ouvertes. Voir aussi sa lettre annonçant son entrée en grève de la faim, dans une traduction présentée par André Markowicz sur Médiapart.

 

(note ajoutée le lendemain) : Le "redressement productif" est à la guerre économique ce que le réarmement est à la guerre militaire. Nous n’avons pas plus besoin de l’un que de l’autre, nous avons besoin de l’instauration de la paix économique et d’une réorientation productive. Nous avons besoin d’une économie de paix.

Mais établir la paix économique, c’est aussi établir la paix militaire, puisque la guerre économique et la guerre militaire ne sont que les deux faces – ou plutôt les deux moments –, d’une même chose : les rivalités de pouvoir entre "puissances".

 
 
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