Peuples sans limites

Trouble identité

Accueil > Points de vue > Peuples sans limites > Trouble identité

samedi 26 octobre 2013

Comme me revenait à l’esprit un titre lu récemment, une petite recherche sur l’expression "la fabrique de l’identité" m’a mené sur un texte, curieux mais pas atypique, de psychologies.com. Il s’agit d’un article d’Hélène Fresnel intitulé "Je n’aime pas mon nom" et paru, je crois, en mars 2013 dans la revue Psychologies. Selon Hélène Fresnel, « notre patronyme est un pilier qui nous fonde et nous ancre, parce qu’il participe symboliquement, mais aussi physiquement, à la constitution de notre identité ». Et d’appeler à la rescousse la psychanalyse pour soutenir son propos qui, en effet, en a bien besoin [1].

Voici ce que cela donne : « Le nom évoque en nous une condensation extrême, proche en termes d’intensité de celle du phénomène des trous noirs décrit par les astrophysiciens. C’est un point de très haute intensité psychique : il donne à notre vie une profondeur qui ne s’arrête pas à l’ici et maintenant. Il nous rattache à notre arbre généalogique. Sans patronyme, nous serions comme un électron libre qui, n’ayant pas de passé, n’aurait pas de futur. » Dixit le psychanalyste Jean-Pierre Winter.

Qu’est-ce à dire ? Que notre mémoire serait toute entière incluse dans notre patronyme ? Voilà qui serait bien étrange… Où était celle des gens du Moyen-Age européen qui, au lieu d’un patronyme, étaient dotés d’un surnom [2] ? Et comment expliquer les cas d’amnésie de personnes pourtant dotées d’un patronyme ? Il est vrai qu’en cas d’amnésie totale, elles savent qu’elles en ont un seulement par ouï-dire, mais elles en ont un !

Non, ce n’est pas cela que Winter voulait dire, il pense à notre généalogie. Lorsqu’il parle de notre passé, il songe à la période d’avant notre naissance, et lorsqu’il dit "notre futur", il parle des événements qui suivront notre mort. Quelle étonnante largeur de vue, je dois modestement avouer que la mienne ne va pas aussi loin ! Sans doute me souciai-je trop de ma propre vie et de celle de mes contemporains.

Notre psychanalyste prétend alors, comme l’indique plus loin l’article, que nous ne serions que des passeurs de nom ! Qui suis-je donc, moi qui ne me suis jamais soucié de mes arrières grands-parents (jamais connus), qui n’ait point d’enfants et ne songe point à en faire ? Rien, sans doute. Ou alors un moyenâgeux. Un peu comme les femmes, du reste.

Il paraît aussi, selon cet article, que pour nous approprier notre nom il nous faudrait "tuer le père", et que nous refoulons tous le fait que nous serions de petits parricides. La réalité de cette nécessité est au moins aussi douteuse que la nécessité de "s’approprier son nom", mais si c’est vraiment le cas, alors il faut au plus vite supprimer le patronyme et, peut-être, revenir à l’ancien usage !

C’est d’ailleurs une expérience de ce genre que raconte ensuite Hélène Fresnel, avec le cas d’une femme dont le nom avait été francisé par sa mère et qui ne s’y faisait pas. Elle a donc choisi un nouveau patronyme, sans rapport avec les deux précédents. Cela n’a en rien amélioré son confort psychique, mais ne lui a pas non plus coûté autant d’efforts et d’argent qu’un changement de sexe, ou même qu’un changement chirurgical de voix. C’est toujours ça, car certains perdent gros à la recherche de "leur identité". Jusqu’à s’y perdre eux-mêmes, parfois.

Puis l’article nous dit, en citant un autre psychanalyste, que la plupart du temps nous pensons et ressentons sans en avoir exactement conscience, que la conscience de nos propres sensations, de nos propres réflexions, surgit seulement quand nous pensons et ressentons "en notre nom". Ah ! Alors ce nom aurait bien quelque chose à voir avec notre mémoire, notre mémoire dite "de travail" ou "à court terme", en tout cas ! L’on réalise alors à quel point la vie devait être différente au Moyen-Age, et combien il serait facile de la changer aujourd’hui ! Mais je suis dubitatif. Que signifie "penser en son nom" et, surtout, "ressentir en son nom" ? Gérard Pommier, le psychanalyste en question, précise texto : « C’est cela la conscience, le moment où nous nous apercevons que nous portons un nom, le moment où nous quittons une sorte de position d’extériorité par rapport à notre corps ». Ainsi donc, sans ce patronyme, nous ne serions pas vraiment bien incarnés ? Nos sensations, pourtant, viennent de notre corps. Et nos humeurs sont celles de notre corps tout autant que celle de notre esprit.

Ne serait-ce pas plutôt le contraire, ne serait-ce pas que notre attachement à un nom et, plus généralement, à une identité reçu, nous désincarne ? Hélène Fresnel souligne avec raison que tout ce qui figure sur notre carte d’identité – notre date de naissance, notre prénom, nos empreintes, notre nom de famille –, est ce qui ne dépend pas de nous. En d’autres termes, et mis à part des détails corporels pas forcément essentiels, cette identité n’est pas nous, notre nom n’est pas nous. Pas plus que notre environnement de naissance et d’apprentissage – et je ne parle même pas de nationalité –. L’un et l’autre, au fil des années, vont nous influencer, nous changer quelque peu, mais ce n’est pas nous. Il serait cependant bon d’avoir cette influence sous contrôle ou, tout au moins, d’en avoir bien conscience, une conscience bien incarnée. Et que pendant notre enfance nos tuteurs aient aussi cette conscience. La conscience de l’influence possible [3] du prénom, également.

Essayons de résumer le contenu de cet article. Le nom de famille est une condensation extrême. En se permettant d’user de deux métaphores à la fois, on peut dire qu’il est la cristallisation, en un point, de la vie de tous nos ancêtres et de tous nos descendants, comme en un trou noir avalant et retenant tout ce qui l’entoure, en l’occurrence tout ce qui l’entoure dans le temps.
En même temps et paradoxalement, pour "s’approprier" ce nom, il nous faut tuer notre ancêtre immédiat (et peut-être aussi, logiquement, nous défendre de notre progéniture immédiate ?). Ce n’est pas rien, mais le jeu en vaut la chandelle car cette appropriation nous donne enfin la conscience. La conscience de nous-même d’abord et, sans doute, si je devine bien l’auteur, la conscience tout court. Ouf !

Tout cela est bien étrange mais pas sans conformité avec d’autres aspects de la "pensée" contemporaine – ou faut-il plutôt parler ici de "l’imaginaire contemporain" ? Cela rappelle en effet ce fameux "enracinement" qui se ferait dans le passé et non dans le présent, et surtout dans ce qui ne fut jamais notre présent : le passé d’avant notre naissance. Ce passé, bien entendu, est largement ignoré. Ce que l’on nomme ainsi n’est que reconstitution et reconstruction, mais ce serait cependant nos racines.

S’il est important de s’interroger en profondeur sur de telles questions qui, en elles-mêmes, n’ont pas plus d’intérêt que les vieux débats sur l’hypothétique sexe des anges, c’est que l’on meurt parfois pour des choses qui n’existent pas, et que l’on tue même, parfois, pour des choses qui n’existent pas.

[1Si l’invention d’un concept ouvre un nouveau champ d’exploitation à la littérature marchande comme à la propagande, l’invention d’une science est le fin du fin en la matière, car c’est alors tout un ensemble de concepts qui s’offre à l’exploitation (et leur inventeur pourra longtemps être le seul spécialiste de cette science-là) !

[2C’était vrai, en France au moins, jusqu’au début du XIVe siècle (source : L’Histoire n°393, novembre 2013, p.6). Et même alors, l’existence d’un nom individuel (prénom actuel) et d’un surnom constituait un luxe par rapport à ce qui se faisait à d’autres époques en Europe, hors la période romaine (voir "Origine des noms de famille" sur geopatronyme.com).

[3Influence possible dans certaines conditions : le prénom Marie n’aura pas la même influence en milieu profondément chrétien ou profondément musulman, en milieu profondément bouddhiste ou profondément athée ; il peut même ne pas avoir d’influence particulière.

 
 
LE DEVENIR
SPIP | Se connecter | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0