Peuples sans limites

Trouble identité (2)

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dimanche 27 octobre 2013

A lire sur Mediapart, un long et très intéressant article de Joseph Confavreux sur la Jérusalem de 1900. Court extrait :

“Dans la Jérusalem de 1900, d’autres lignes de force traversent les habitants que celle des assignations ethniques ou religieuses. Les parentés linguistiques des citadins de langue arabe regroupaient « au moins les Arabes de religion musulmanes et les Arabes de religion chrétienne, auxquels il faudrait adjoindre, jusqu’à la Première Guerre mondiale au moins, certains Juifs de culture et de langue arabes ».

Et les distinctions se faisaient parfois moins entre communautés « ethnico-religieuses » qu’en fonction de l’origine géographique et culturelle des habitants « en distinguant par exemple les natifs de Jérusalem (de religion juive, chrétienne ou musulmane) des immigrés récents », faisant « apparaître des distinctions juridiques décisives en terme d’accès à la nationalité ottomane, et donc d’accès à la propriété, au corps électoral et à la conscription militaire ».

On constate ainsi les porosités « entre les immigrés russes de religion chrétienne orthodoxe et les immigrés russes de religion juive », entre les « immigrés des États-Unis d’Amérique, de religion juive et de religion chrétienne » ou entre des grandes familles d’origine libanaise, syrienne ou jordanienne « qu’elles soient musulmanes, chrétiennes ou juives ».

Et on remarque aussi que des Juifs d’Orient pouvaient se sentir plus proches des Arabes musulmans, vivant à leurs côtés depuis des décennies, que de leurs coreligionnaires fraîchement arrivés.

Il existait, donc, parmi les « gens de Terre sainte », qu’ils soient juifs, chrétiens ou musulmans, une « identité mixte » dont les assignations postérieures ne sont que des « réductions tardives et finalement secondaires ».”

Une identité mixte ? Peut-être n’existait-il pas d’identité du tout, pourquoi faire ? Nous, êtres humains, avons besoin d’action, d’un sentiment de prise sur notre destinée, et de riches échanges émotionnels avec nos semblables ; mais nous n’avons point besoin d’une identité, elle nous enfermerait ! Ce qui se cache derrière ce soi-disant besoin d’une identité, c’est le besoin de se sentir une appartenance, de se sentir appartenir à une communauté, c’est-à-dire à l’ensemble des personnes que chacun est amené à côtoyer dans sa vie quotidienne. Ce besoin est justement satisfait par les échanges avec ces personnes, essentiellement par les échanges émotionnels, les partages de joies et de peines et les ouvrages faits en commun. Nulle idée d’identité là-dedans ! Il s’agit bien d’un enracinement, mais pas d’un impossible enracinement dans un passé plus ou moins mythique, non ! Il s’agit de l’enracinement vivant de chacun dans sa communauté de vie. Ou plutôt dans ses communautés de vie.

C’est à cause de ce besoin véritable d’appartenance que cette idée absurde de besoin identitaire a été si largement acceptée sans examen, mais les mouvements identitaires ne sont pas plus capables de le satisfaire que n’importe quel autre mouvement sociopolitique. L’identité ? Un concept qui ne peut servir à rien d’autre qu’à compliquer à l’infini notre vision du monde, notre manière de nous y sentir inséré, notre manière de nous y insérer ; autrement dit, un concept qui ne peut servir à rien d’autre qu’à foutre la merde.

Pour qualifier l’état des relations humaines et sociales dans cette Jérusalem "ottomane", il n’y a pas non plus lieu d’avoir recours à l’idée d’un "ottomanisme" en formation. Cette idée pouvait être utile au pouvoir ottoman, comme en général toutes les idées identitaires sont utiles aux pouvoirs existant ou se cherchant, car les pouvoirs ont tout intérêt à favoriser l’unité en créant des ensembles fictifs de personnes oubliant leurs particularismes multiples, oubliant ce qu’elles sont, pour n’être effectivement, au bout du compte, personne, c’est-à-dire des unités de combat, de la chair à canon n’ayant plus droit à la parole autrement que pour crier les slogans venus d’en haut.. Ce sont ces créations d’unité que l’on nomme "mouvements identitaires" (il y en a d’autres sortes) ; elles se font au détriment de l’union des peuples réels, des communautés réelles riches de leur diversité, communautés elles-mêmes unions d’individus aux mœurs, croyances, pratiques et opinions divers.

Les pouvoirs, en place ou en devenir, offrent des mots et des idées prêts à l’emploi aux peuples qu’ils veulent asservir, et les peuples, faisant face à des réalités nouvelles souvent provoquées par ces pouvoirs et pour lesquels ils n’ont pas encore de mots, s’en saisissent avidement. C’est que les pouvoirs ne sont pas si mauvais : ils détruisent, certes, les cohésions sociales anciennes ; mais, en donnant un nouveau langage aux peuples, ils apportent l’oubli de ces anciennes cohésions : celles-ci deviennent soudain incompréhensibles, elles sont indescriptibles avec le nouveau vocabulaire des idées en vogues qui, très rapidement, semble là de toute éternité.

Comme je l’écrivais dans Peuples perdus, « en Israël le Hamas brandit Dieu, le Fatah la Nation, le Likoud et le Kadima brandissent, eux, la force et une mixture de Peuple Elu, de Nation et de Shoah. Tous ils apportent un immense problème en guise de solution ! » Pour sauver la Jérusalem du XXIe siècle, il ne faut pas créer un deuxième Etat, un deuxième pouvoir, il faut détruire l’Etat existant sans le remplacer. A la manière ancienne : son incorporation dans un empire, sous un pouvoir de préférence étranger à la région. Ou d’une manière encore à inventer (voir une piste de recherche ). Ou peut-être encore d’une manière que l’humanité a déjà essayé par le passé, puis plus ou moins effacé de sa mémoire.

 
 
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