Peuples sans limites

L’appartenance heureuse

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mercredi 30 octobre 2013

Tentons dès à présent, car le temps presse, une rapide synthèse. Les frontières ont été inventées et construites par les pouvoirs car chaque pouvoir a besoin d’un territoire pour s’exercer. Les frontières n’ont point d’autres causes. Comme le dit Anne-Marie Thiesse dans La création des identités nationales, « [cette] lente constitution de territoires au hasard des conquêtes et des alliances n’est pas genèse des nations : elle n’est que l’histoire tumultueuse de principautés ou de royaumes. La véritable naissance d’une nation, c’est le moment où une poignée d’individus déclare qu’elle existe et entreprend de le prouver. Les premiers exemples ne sont pas antérieurs au XVIIIe siècle : pas de nation au sens moderne, c’est-à-dire politique, avant cette date. »

Ceci est la source volontaire, du haut de la pyramide vers la base, des identités nationales. Elle rencontre une autre source, une source réflexe située en l’âme de chaque individu : le meurtre instinctif de l’autre, de celui qui n’est pas de notre communauté. Car si les véritables communautés de vie se constituent par enracinements mutuels, enracinement des uns aux autres par les œuvres communes et les partages émotionnels, il arrive de temps en temps qu’un rejet instinctif de l’autre, qu’un rejet de celui, de celle, qui n’est pas avec nous, entre en jeu pour renforcer momentanément une cohésion. Mais ce renfort-là, contrairement à celui basé sur la coopération et les échanges quotidiens, s’il peut être très puissant sur le coup – grâce, aussi, au partage émotionnel, passionnel –, ne tient pas sur la durée, car son centre est quelque chose d’extérieur à l’ensemble humain ainsi constitué (communauté ou simple unité) : l’ennemi.

L’ennemi sera choisi parmi des "étrangers", des exclus. Il existe plusieurs manières d’être exclu : l’exclusion de la vie quotidienne commune, de la vie sociale, par l’entourage ; l’exclusion de la richesse par les propriétaires ; l’exclusion des droits nationaux par l’Etat ; l’exclusion pour cause de différence physique (handicap…) considérée incompatible, ou pour cause d’une appartenance autre (par exemple religieuse) considérée comme incompatible. Et j’en oublie sans doute.

L’exclusion de la vie sociale se produit au cours même du processus de formation des communautés. Par exemple, les travailleurs qui se retrouvent quotidiennement au labeur aspirent individuellement à s’approprier, affectivement et symboliquement, le fruit de leur travail (ils veulent pouvoir se dire « ceci est mon œuvre, ceci est mon ouvrage »). En même temps, ils tendent, par goût et par nécessité, à coopérer ensemble, c’est-à-dire à former un groupe où chacun a sa place particulière, sa place en tant qu’individu créateur capable d’initiatives essentielles, et non simplement en tant qu’unité élémentaire de production. Ces travailleurs tendent ainsi à former un collectif qui veut pouvoir se dire à la fin de la journée en contemplant son travail « ceci est notre œuvre, ceci est notre ouvrage » [1]. L’intérimaire fraîchement débarqué peut rapidement y trouver sa place s’il montre un minimum d’intérêt pour l’ouvrage en question, mais celui qui a d’autres préoccupations, d’autres soucis, qui n’attache pas d’importance à cet ouvrage (peut-être parce qu’il en a un autre qui lui tient à cœur)… Bref, celui d’une autre église, celui-là pourrait bien demeurer étranger. Et lui-même se sentira étranger, n’acquerra pas de sentiment d’appartenance.

L’exclusion par les propriétaires est cependant de plus grande ampleur et a des effets plus facilement remarquables. Nos sociétés hautement hiérarchisées génèrent automatiquement, et en grand nombre, des gens qui ne sont pas des nôtres. Elle les forme par couches : les couches sociales. Selon Robert Muchembled, (cf son ouvrage intitulé La sorcière au village), les personnes désignées comme sorciers ou, plus souvent, sorcières, dans les villages de l’ouest européen des XVIe-XVIIe siècles, étaient membres des couches inférieures, et leurs accusateurs généralement des couches supérieures : « à la différence de ce que disent les démonologues et les théologiens, le "diable" c’est l’autre : celui qui vous jalouse, le parent, le voisin et l’ami qui ne peut supporter le spectacle de votre réussite ! Plus encore que leur âme, les paysans qui possèdent des biens au soleil veulent les sauvegarder, veulent éloigner de leur maisonnée et de leur étable la maladie et la mort, veulent figer leur situation de supériorité, fût-elle relative, alors que le monde change autour d’eux et que la société rurale française évolue. » Celui qui, aujourd’hui, désigne l’immigré comme responsable de sa relative précarité économique et sociale, voit le monde qui l’entoure changer à grande vitesse, il a donc besoin d’une clé de compréhension et d’un moyen d’agir contre les maux qui le menacent, il s’invente un moyen d’action illusoire afin de ne pas se sentir plus longtemps impuissant, afin de ne pas désespérer. Il s’invente un sortilège, un sorcier, un bûcher [2].

Cette tendance à lyncher plus faible que soi et à prendre pour modèle, au contraire, le plus fort, celui qui a grimpé en vous marchant dessus, est une bizarrerie de la nature humaine qu’il nous faudrait mieux éclairer. Il est clair qu’elle favorise la constitution et le renforcement de tous les pouvoirs, de toutes les hiérarchies. Qu’elle favorise aussi, dans un même mouvement, l’écrasement de millions d’êtres peu favorisés par les hasards de l’existence. Cette tendance est la source profonde du cercle vicieux qui veut que le riche s’enrichisse et que le pauvre s’appauvrisse.

Les inventeurs des nations ont beaucoup utilisé ce réflexe de meurtre de l’autre, ce réflexe de protection contre l’inconnu, cet instinct ancestral de peur donné à tous les humains mais avec son nécessaire antidote : l’empathie. Cependant, les inventeurs des nations ont pris la peur de l’autre en oubliant l’antidote. Voulant former une unité derrière un drapeau, un drapeau cachant un maître, ils ne pouvaient faire autrement, ils ne pouvaient s’appuyer sur l’autre forme de rassemblement des êtres humains : les communautés existantes, trop aléatoires, trop libres. Comme a bien su le dire en raccourci le poète Gaston Couté, « la patrie ? C’est tuer des prussiens ! » Voilà, en effet, qui est très simple, voilà qui est dirigeable, commodément manipulable.

Les nations étouffent l’empathie et glorifient la peur de l’autre. L’idée même de nation étouffe l’empathie et glorifie la peur de l’autre. Or, l’empathie a une sœur jumelle qui ne la quitte guère, c’est le courage de coopérer avec l’autre au lieu de chercher à s’en débarrasser. C’est l’empathie qui permet la naissance des communautés, sans elle nous serions tous étrangers les uns aux autres. Malheureusement, on a mis la gloire du côté d’une peur que l’on a qualifié de courage, et on a mis la honte du côté d’un désir de coopération que l’on a qualifié de lâcheté. Et toute l’économie devint champ de bataille.

L’empathie ne nécessite nullement la ressemblance. On peut éprouver une certaine empathie pour un chimpanzé ou pour une hirondelle. Il existe une grande diversité entre les individus d’une même communauté, quel que soit cette communauté. C’est vrai, a fortiori, pour les grandes unités de combat que sont les nations. Cela dit, à force de vivre ensemble on acquiert tout de même quelques habitudes communes, quelques traits communs, des traits assez superficiels mais remarquables tout de même, comme le port d’une barbe ou d’un couvre-chef. C’est-à-dire qu’en étant longtemps rassemblés, l’on finit par se ressembler un petit peu.

Il y a aussi l’exclusion par l’identité dite "nationale", ou encore "ethnique", ou "religieuse" – lorsqu’il s’agit de se mortifier, l’imagination humaine n’a pas de limites. Nos papiers d’identité parlent surtout d’altérité : mis à part quelques données corporelles qui, effectivement, nous appartiennent mais ne nous sont pas essentielles (empreintes digitales…), ils disent ce que nous ne sommes pas ("Nationalité Française" signifie que je ne suis ni grec, ni turc, ni belge, ni étasunien… ; "Sexe M" signifie que je ne suis pas femelle ; etc.). L’identité nationale est un travail bureaucratique de classement des unités élémentaires de production que l’on cherche à exploiter (les producteurs), travail qui dut, à regret, se limiter suite aux dérives que connut en ce domaine le XXe siècle. Pourtant, ce travail bureaucratique a pris une telle ampleur qu’il a envahi le champs des représentations au point d’en chasser l’idée d’appartenance, même s’agissant de communautés. Nous ne nous disons plus appartenir, nous n’avouons plus de sentiment d’appartenance ; mais, à ce qu’il paraît, nous nous identifions. Ce n’est pas là seulement question de mots. Le fait d’appartenir à une famille, un mouvement, une communauté, ne remet pas en cause ce que je suis : une totalité indivisible absolument unique et en continuel devenir. L’identité, elle, tend à figer cette réalité que je suis et à la réduire à un moment particulier vu à travers des filtres, des cadres de description bureaucratiques.

Trois mille ans de réflexion humaine n’ont pas permis de mettre en évidence un besoin "identitaire" chez les humains. Il existe un sentiment d’appartenance, associé à un sentiment d’étrangeté, mais c’est tout autre chose ! L’appartenance se forge de l’intérieur par la coopération et l’enracinement des uns auprès des autres, l’union, qui n’a pas d’autres buts qu’elle même. L’identité est forgée de l’extérieur par une autorité qui impose un modèle, une figure de rattachement… dans le but de former une unité de combat. Ainsi en est-il des nations, en particulier.

Le plus fort, c’est que les individus se sont saisis de ce mouvement d’identification et cherchent maintenant à se forger une "identité" au lieu de vivre en ne se demandant pas qui ils sont mais ce qu’ils font. Qui, aujourd’hui, se pose des questions sur ce qu’il fait ? Dans les conditions présentes de production, il n’est pas tenable de se poser longtemps cette question ! Or, en répondant à cette deuxième question l’on répond aussi à la première : nous sommes ce que nous faisons et nous sommes par ce que nous faisons (d’où, au moins en partie, l’importance de la dimension communautaire, collective, de ce "faire").

"Les individus se sont saisis…" Non, ils ont été saisis par ce mouvement d’identification et ne se voient plus, aujourd’hui, que comme support d’une ou plusieurs identités, et non comme une totalité unique et indivisible, membre constitutif de communautés, s’accomplissant dans les réalités collectives alimentées par la lumière des échanges humains et le feu des partages émotionnels. La froide identité s’oppose à la chaleur humaine.

Le rejet pour cause de handicap ou simplement d’anormalité physique ou psychique a également quelque chose à voir avec la notion d’identité. Il existe des normes de santé, des normes de sociabilité, des normes corporelles esthétiques… Il faut s’aligner. L’identification est un alignement : il s’agit de couper pour que rien ne dépasse. De couper ou, à défaut, de masquer.

Oui, l’identité est malheureuse, forcément malheureuse. Elle est à combattre. Elle se combat par l’appartenance heureuse, l’appartenance qui n’est rien d’autre que la vie, la vraie vie. L’apport de la modernité à la vraie vie sera peut-être la découverte que chacun peut pleinement appartenir à diverses communautés, communautés de croyances, de production, etc. Et que chacune de ses communautés peut elle même appartenir, c’est-à-dire être membre actif, d’autres communautés. Les communautés n’ont pas à être ennemi, ni même à se regarder en chiens de faïence, elles peuvent et ont intérêt à coopérer elles-mêmes ensemble, c’est-à-dire à former des communautés d’un niveau supérieur. A tous les échelons de ce puzzle anti-pyramides, les communautés peuvent s’imbriquer et se chevaucher de mille façons. Pas une communauté mondiale, donc, mais des communautés a-nationales diverses, territoriales (mais enveloppées de zones d’échanges et non entourées de frontières), des communautés a-territoriales aussi, et culturelles, religieuses, de production, etc.

Je garde à l’esprit ces propos d’Yves Charles Zarka lus un jour de 2008 dans Le monde des livres :

Si l’on demandait à Montesquieu quel est le couple de concepts qui définirait selon lui le champ politique, il répondrait, je crois, par l’opposition entre liberté et servitude : il y a des gouvernements qui conduisent à la liberté et d’autres à la servitude. Toute la question étant de savoir comment promouvoir les uns et se défendre des autres. Liberté et servitude sont en effet selon moi les concepts majeurs de la politique, ceux par lesquels il est possible de déterminer si une question est politique ou non. Contrairement donc à ce qui est souvent dit et même ressassé aujourd’hui, ce n’est pas le couple ami/ennemi, mais le couple liberté/servitude qui est le critère déterminant du politique. Cela veut dire simplement que l’essence du politique ne doit pas être pensé en fonction de l’ennemi (intérieur ou extérieur), c’est-à-dire de la guerre, mais en fonction de la liberté et de la paix. La politique ne disparaît pas quand la guerre cesse, ce que pourtant certains s’ingénient à nous faire accroire.

[1Nos maîtres ne les laissent pas faire, loin de là, mais ceci un autre sujet.

[2En fait, seuls les sortilèges et les sorciers étaient des inventions populaires, les bûchers sont une invention religieuse. Le peuple n’a pas plus besoin de cérémonial que de procès pour ses exécutions sommaires. La "chasse aux sorcières officielle fut donc une avancée de l’Etat de droit dans la mesure où les accusateurs, au lieu de "faire justice" eux-mêmes, se contentèrent alors de dénoncer aux autorités. Mais les boucs-émissaires potentiels n’y furent pas forcément toujours gagnant ; accusés, ils avaient un peu plus de chance de s’en sortir à peu près vivant, mais n’étaient-ils pas plus nombreux à être accusés et poursuivis lorsque l’Etat et l’Eglise ressentaient le besoin de contrôler certaines effervescences populaires ?

 
 
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