Rupture

Rêve d’avenir

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lundi 14 mai 2007

N.B. : Ce texte date de l’automne 1998 et fut publié (et diffusé à une poignée d’exemplaires) dans l’unique numéro de ce qui ne fut donc jamais vraiment une revue (elle se nommait Le Devenir, avec comme sous-titre "un témoignage sur l’origine et quelques manifestations du désir", février 1999).

 

Et maintenant, un peu de science (et politique)-fiction :

A LA RECHERCHE DE VILLEJEAN-LA-MAGNIFIQUE

Comme chaque matin, la Cité-Suspendue élevée à l’est de Dublin projette son ombre immense sur la ville, et comme chaque matin, maître Swift démarre son cours en se promenant le long des promontoires, au pied des hautes flèches qui supportent les câbles de suspension, sur des allées qui dans une heure seront noires de la foule des fonctionnaires venus soigner leur mal de mer. Car la Cité-Suspendue abrite la pléthorique administration irlandaise. Maître Swift, qui en est le concepteur, prétend que les grands administrateurs y prennent chaque jour des leçons d’équilibre.

 
Je m’en souviens comme si c’était hier. Dans l’ombre gigantesque de l’un des quatre cônes, maître Swift se mit à nous conter ce qu’il savait des Quatre-Bandes-Joyeuses que nous allions fêter le lendemain, ces quatre bandes si renommées que personne ou presque ne connaît quoi que ce soit de leur véritable existence. Il avait lu tout ce qui pouvait se lire sur l’année 2036, année d’apparition de la première bande dans un obscur quartier de la périphérie de Rennes. Puis, comme il savait bien que les livres ne suffisent jamais à la connaissance, il s’était rendu en ce lieu qui n’est autre aujourd’hui que la prestigieuse Villejean-la-Magnifique. Il en avait parcouru les rues vastes et peuplées, et les ruelles qui se glissent dans l’ombre des petits immeubles pour éblouir le passant en débouchant sur la lumière d’un vaste marché, ou d’un petit verger d’agrément, ou encore de la façade d’une de ces légendaires demeures vastes comme des châteaux. Maître Swift avait entendu les appels des mères par les larges fenêtres ouvertes vers les enfants jouant sur les rues et les places, les bruits des conversations s’échappant des nombreuses boutiques et des cafés, et deux ou trois chansons dont il aurait aimé localiser les sources qui s’étaient avérées inaccessibles. Est-ce à cause de ces chants qu’il aimait appeler Villejean : la Ville des anges ?

Son émotion grandissait au fur et à mesure que son récit avançait, la même émotion qui l’avait saisi lorsqu’il avait eu sous les yeux, bien vivant, ce qu’il s’attendait à trouver sur d’anciens monuments et dans les archives poussiéreuses de la cité : les origines, les raisons du Villejean contemporain. Entre la case 2036, disait-il, et la case 2063, année où la quatrième bande joyeuse s’édifia une immense demeure avec les matériaux des ruines, les rayons des archives sont vides. Mais je ne l’écoutais plus guère, je songeais aux vastes jardins où les enfants jouent, entre rosiers et mûriers, à effrayer les linottes, avant de laisser place, au crépuscule, à leurs aînés venues pour les jeux d’ombres et de lumières de l’éclairage artificiel, propices à d’autres jeux. Je me mis à rêver…

Mes lectures depuis lors m’ont souvent ramené à l’histoire de Villejean. Récemment, alors que je me promenais par hasard dans Dinan-la-Neuve, j’entrai dans une librairie admirablement située sur les hauteurs de Lanvallay, et je ne cache pas que j’y venais plus pour jouir du paysage que pour y chercher des livres. C’est là que je tombai sur un vieil ouvrage électronique daté de 2057 et intitulé simplement "La publicité à travers les âges". On y racontait l’attaque de la première bande contre la publicité (les bandits de 2036 mirent hors circuit, et en moins d’une heure, la totalité des affichages et sonorisations publicitaires du quartier). Sur le moment, je ne compris rien à cette histoire, et je réalisai combien le mot Publicité avait dû changer de sens depuis [1]. Dans l’index de l’ouvrage, il y avait une liste de bibliothèques dans laquelle Villejean figurait au premier rang.

 
Aujourd’hui, tandis que le mobisphère me conduit au stratoport de Coquelande, Rennes-Sud, je me remémore les étonnantes paroles de mon vieux précepteur. « Tu n’arriveras pas là-bas par les airs, disait-il, les habitants refusent tout atterrissage autre que celui du service médical ; on n’entre à Villejean qu’à pied ou à cheval et les premiers bâtiment qu’on y découvre, lorsqu’on arrive par le nord, sont les écuries. » Je me souviens qu’à ce point du récit j’avais sursauté, j’ignorais en effet que les plus illustres citoyens de notre temps préféraient les chevaux aux excellentes machines de transport créées depuis un siècle. Mais ce n’était là que le début de mes surprises.

Je vois encore, comme si elles étaient toujours sous mes yeux, les cartes que maître Swift me montra, les mises à jour annuelles du plan de Rennes de ces années là. Un ami fit un montage animé de ces plans. On y voit des blancs apparaître sur Villejean, vers 39-40. Puis, dans les années suivantes, ce sont des rues qui semblent avalées par les bâtiments qui les bordent, comme si d’immenses constructions avaient été dressées là. A partir de 2050, les transformations se font plus nombreuses et plus intenses : Villejean disparaît entièrement, avec même un morceau de la rocade et deux échangeurs ; puis des constructions, qui existent toujours, apparaissent dans les parcs ; en 2054 les contours de la rue Saint-Hélier deviennent flous, des taches vertes ou bleus la parsèment ; 2055, c’est au tour de la rue d’Antrain de se volatiliser dans le brouillard ; 2056, de vastes portions de la carte deviennent illisibles, il semble que les traceuses automatiques ne recevaient plus des satellites que des données incomplètes, ou des données d’un genre nouveau qu’elles ne savaient pas traiter. Bientôt j’allais peut-être comprendre : « Il existe, tout près du centre de la ville, un jardin dans lequel tu trouveras une stèle riche d’enseignements sur la mystérieuse période 40-60 » avait dit mon maître…

Mais déjà l’appareil descend et j’aperçois par la paroi transparente la majestueuse allée de verdure qui, partant des vergers de Saint-Grégoire près du vieux canal, dessine un S végétal à travers l’ouest de la ville jusqu’à La-Vilaine. D’après le périodique L’Architectonique, ce S, nommé Voie de Saint-Malo, est un alignement d’érables, de chênes, de peupliers, d’autres essences très communes avec, par endroits, en taches élargissant la ligne principale, des associations de pins ou bien de frênes, de faux acacias et de ces curieux platanes aux feuilles argentés dont on n’arrive plus à établir la filiation – elle fut très bien connue, parait-il, mais les documents la concernant disparurent un jour dans l’incendie d’un antique laboratoire. L’une de ces taches vertes, située du côté des Troix-Croix, s’ouvre sur un autre alignement beaucoup plus large et presque rectiligne : l’immense Avenue d’Armorique qui, des confins ouest de Villejean à la cité blanche [2] de Maurepas, aligne non seulement une grande variété d’arbres d’ornements, mais aussi, en son vaste milieu, des châtaigniers, des noisetiers et toute une gamme de rosacées. C’est un parc, un grand chemin, et c’est un verger entretenu par des riverains et fréquenté par tous. Son dessin, qui recouvre exactement celui d’un ouvrage très ancien, est un témoignage de la vision tout aérienne des planificateurs qui régnèrent, disent les livres, vers la fin du deuxième millénaire, et qui avaient parait-il les poches très terre-à-terre, ce qui est naturel, mais l’imagination dans les nuages virtuels de leurs infographistes, ce qui l’est moins. Curieusement Villejean, qui n’a que quelques décennies de moins, ne présente au contraire, de là où je me trouve, aucun contour net, tout semble flou, de sorte que je ne devine presque rien de ses habitations bien que je sois à moins de deux milles mètres d’altitude. L’Avenue d’Armorique elle-même semble s’y fondre, comme si ses arbres fruitiers envahissaient Villejean. Seules des formes vaguement géométriques, bleues nuit et grises, signalent que par là les arbres laissent progressivement la place aux hommes. Croirait-on qu’il y a là plus de vingt milles habitants ?

 
Sortant de Coquelande par un chemin couvert d’une pelouse, je glisse rapidement (plus de dix mètres à la seconde !) avec mon petit lévitor, à trente centimètres du sol, au- dessus des microtondeuses solaires en pleine activité à cette heure de la journée (il est presque midi). Le chemin mène à la porte de Bréquigny, la plus proche des vingt-trois entrées de la ville. Bréquigny est l’un des parcs qui furent colonisés dans ces formidables années. On dit qu’il n’a pas beaucoup changé depuis.

Sans doute à cause du temps ensoleillé, je croise un grand nombre de personnes à pied ou motorisées. Les discussions vont bon train entre les passants nonchalants. J’entends au loin passer un train, sans doute un convoi de ravitaillement.

L’arrivée à Bréquigny est progressive : l’herbe se fait plus belle, les arbres plus variés, puis une première maison apparaît… Une rue, puis deux, et soudain c’est la campagne, un petit étang entouré d’une riche végétation de joncs et d’iris des marais, de féviers aquatiques, de cyprès chauves et autres saules, s’étale sous mes yeux. De l’autre côté j’aperçois à travers les arbres le centre de Bréquigny, une rue circulaire avec ses bâtiments de deux étages, ceux-là même qui s’élevèrent vers 2052 si j’en crois mon vieux maître. Je traverse ces rues paisibles sans m’attarder car j’ai hâte d’aller voir la stèle qui, me dit un passant, se trouve dans le jardin muré sur une hauteur dominant le quartier de la vieille gare.

Je décide par curiosité d’utiliser l’antique ligne de métro. Jadis ce souterrain, et c’est à peine croyable, servait à transporter les habitants, tandis que les matériaux, aliments et tous les objets nécessaires ou agréables à la vie avaient droit, durant leurs déplacements, à la lumière du jour. Aujourd’hui le bon ordre est rétabli, mais il est cependant possible d’emprunter ce moyen de transport, cela dépanne quelquefois, en particulier lorsqu’on traîne avec soi de lourds bagages.

Je quitte Bréquigny par la rue Pierre Gilles où l’on peut voir un immeuble avec balcons de la fin du XXe. Puis la rue du Bosphore, rectiligne, plantée d’arbres et de riches maisons, me conduit au marché Henri-Fréville. C’est là qu’un ascenseur me descend au métro qui ne tarde pas à arriver. La machine est récente, elle vole au-dessus des rails, et je comprends que c’est elle que j’ai entendue tout à l’heure près de Coquelande. Je prends le wagon de queue, le seul accessible aux utilisateurs occasionnels. Personne à l’intérieur. Dans un coin du wagon, un empilement de caisses marquées "Fosse-de-Mars, Mr Valère".

Cinq minutes plus tard j’émerge par un petit escalier presque au sommet de la rue de l’Alma. Le Jardin Muré est tout près, j’en aperçois déjà les vieux murs. A gauche, à hauteur du jardin, l’entrée de la rue Rivière offre une vue sur un quartier du début du siècle : pierre et béton rougeâtre, bois et verre, rues et ruelles, nombreux ateliers s’ouvrant sur des cours animés, bancs et tables sous des arcades nombreuses où l’on s’arrête pour converser les jours de pluies. Je lui tourne le dos et franchis le mur du petit parc.

 
C’est là, sous une pergola couverte de rosiers, que se trouve la stèle sur laquelle on peut encore lire, malgré le siècle écoulé :

« Ici fut éteinte, le 3 mai 2040 au matin, la joie d’Anaïs et de ses amis. »
3 mai 2050

« Eteinte ? oui mais pas pour toujours ; deux fois encore, d’autres sont venus avec la même joie au coeur et dans leurs mains. Jusqu’à ce qu’ils puissent bâtir, ils sont revenus. »
3 mai 2070

 
Je restai longtemps planté là, à songer à ses années merveilleuses et tragiques… A Rennes, la seconde bande joyeuse a sa célébration particulière, ici, le 3 mai, parmi les muguets dont se couvre la ville.

 
Sortant du jardin par le nord, je me laisse conduire par une succession d’escaliers et de ruelles, fruit d’un amoncellement désordonné d’immeubles "baroques" datant, pour la plupart, de la colonisation des voies ferrées par les habitants vers 2100. Je monte un escalier étroit au sommet duquel se trouve une demeure ancienne aux toits étrangement découpés, et soudain je débouche sur une sorte d’abîme : un trou, un véritable trou béant ; d’où je suis, un dénivelé d’au moins trente mètres vers le fond où j’aperçois les quais du métro. Tout autour, disposés en gradins, des halles et des boutiques, des étals de produits de toutes sortes, le tout traversé de larges escaliers et parcouru par des plates-formes mécaniques. La foule, dans et aux abords de la fosse elliptique, est dense et variée. Le coup d’oeil valait le déplacement, mais le bruit incessant me distrait de mon but. Je remonte sur mon lévitor qui me suivait depuis Bréquigny.

Le lévitor est un véhicule particulièrement efficace et agréable le long des pentes. Je descend obliquement vers l’extrémité de la fosse située un peu plus bas à une centaine de mètres devant moi. Là je prends une rue qui semble copiée sur la construction voisine : les façades de cinq à six étages sont en gradins, ou plutôt en terrasses comme les cultures de montagne. Cela permet aux habitants de disposer chacun d’un espace en plein air, voire d’un jardinet, mais l’effet général est plutôt désagréable lorsqu’on se trouve au milieu de la rue. On se trompe presque toujours quand on se contente de copier, c’est un exercice qui devrait être réservé aux débutants et aux faussaires. Ici je comprend que la Fosse-de-Mars – c’est ainsi qu’elle se nomme – n’est agréable que tant qu’elle est pleine.

Je quitte cette rue, qui est la rue de Bréhat, pour prendre à droite un passage nommé Albert-Einstein du nom d’un scientifique injustement oublié. Ce passage se prolonge par la rue du Pré-Perché. L’endroit rappelle ce que l’on trouve à l’ouest du Jardin-Muré et dont j’ai déjà parlé. Je respire mieux, je ne suis dominé que par deux étages et la verticalité leur confère un aspect protecteur ; deux étages forment une mère, trois ? c’est un père, cinq ? c’est un patriarche, dix ? c’est un monstre. Encore faut-il que ces immeubles aient des traits, un visage, des symétries imparfaites. La symétrie absolu est semblable a l’insupportable néant [3].

Faisant face à ces rues, de l’autre côté du boulevard de La Liberté, une petite porte sur laquelle est écrit :

"rue Jean-Denis-Lanjuinais"

Très étonné, je descends de mon engin et franchis cette porte. C’est bien une rue qui se cache derrière. A son autre extrémité, j’aperçois un second mur avec porte. C’est donc ainsi que des rues disparurent des plans : en se transformant en cour intérieure !

Les rues adjacentes également sont closes, et finalement l’ensemble du quartier, à l’exception d’une ouverture à l’ouest sur la grande Place de Bretagne. Mais cette dernière est aussi fermée en partie. Qu’était-ce que tout cela, des défenses ? Contre qui ? elles sont si dérisoires !

Il y a tout autour de la place quelques fontaines avec tables et chaises. Je me dirige vers l’une d’elle qui est occupée, autant pour boire que pour me renseigner. Des bribes d’une conversation me parviennent.

– On prétend qu’à cette époque les machines parlaient et les hommes se taisaient.
– Bien sûr, ils se taisaient même à tel point qu’il y avait des personnes chargées de susciter la parole et de la recueillir. Plusieurs métiers avaient été créés à cette fin.
– Eh bien ! ils avaient donc peur de s’ennuyer en ce temps-là !
– De telle sorte qu’on se taisait encore plus, je suppose.
– A la publicité, ils opposèrent la parole sans médiation et sans autre médiatisation que celle de leur propre langage.
– Il ne peut y avoir démocratie que s’il y a peuple, et là où les voix sont éteintes il n’y a pas de peuple.

Je me sers un jus de fruit à la fontaine, puis je demande :

– Bonheur à vous ! Excusez-moi d’interrompre votre conversation, mais je suis intrigué par les murs qui ferment votre quartier, qu’ont-ils de démocratique ?
– Vous tombez étonnamment bien, vous, c’est justement de cela que nous parlions.
– C’était à la fin de la civilisation de la roue. Les gens d’ici, lassés des bruyants véhicules et de leurs dangers, possédaient tous des vélos. Un beau jour ils prétendirent n’avoir pas où les garer et ils se construisirent des garages à chaque extrémité de chaque rue.
– C’est parfaitement exact. Des hologrammes numériques relatifs à ces constructions viennent d’être retrouvés dans des caves de la rue Abélard, tout près d’ici.

Ma machine, muette, m’emmène quai Saint-Cast. De là je file sur le canal d’Ille-et-Rance en slalomant autour des barques des pêcheurs à la ligne, non sans entendre quelques protestations de leur part. Ce slalom n’est pas très recommandé mais c’est rapide et cela détend.

J’emprunte un peu plus loin la moderne rue du canal puis la rue Charcot. Celle-ci se distingue par ses petits immeubles XXe qui furent prolongés au siècle dernier afin de les relier par des arcades. De l’autre côté de cet ensemble ainsi unifié se trouve un petit parc donnant sur la Voie de Saint-Malo. Villejean devrait être assez proche maintenant. Je traverse la voie et monte quelques marches pour me retrouver rue de l’Institut. Elle est déserte. Sur ma droite j’aperçois les bâtiments vétustes du vieux Musée de l’Imagerie et de l’Imaginaire médical, qui s’était rendu célèbre dès son exposition inaugurale en 2067, exposition intitulée : "Aspects de l’ imaginaire technologique au XXe siècle : le corps automatique". Il est dans un triste état aujourd’hui.

La rue de l’Institut bifurque à droite en contournant le musée. Villejean devrait être tout près sur ma gauche. Il y a là l’entrée d’un parc. Je descend de mon lévitor pour cheminer plus tranquillement sans le léger ronronnement de l’engin. Alors je perçois un murmure. Il y a du monde par là. Je m’avance jusqu’à distinguer des voix.

– Il faut se débarrasser du musée. Plus personne ne vient par là, on évite sa laideur.
– Il est laid parce que personne n’a voulu l’entretenir ou le reconstruire. Ce qu’il contient est pourtant digne d’intérêt. A-t-on oublié que le citoyen est quelqu’un qui sort de ses intérêts particuliers pour se situer au niveau de la cité, du bien commun, qui se demande : qu’est-ce qui vaut pour l’intérêt général ?
– Mais as-tu oublié que ce qui caractérise le citoyen, c’est le refus de la domination d’autrui ? Or personne n’a eu le goût de s’occuper de cette horreur. Sauf toi peut-être. Qu’attends-tu ?
– L’assentiment général. Ici je l’obtiendrais facilement, mais les gens du canal, tu le sais bien, n’aiment pas beaucoup nos initiatives.

Je distingue mieux maintenant. J’aperçois cinq silhouettes humaines près d’un mur.

– Un vieil ami aimait à répéter que seules des relations sociales humaines peuvent assurer l’équilibre d’une ville, comme elles assurent ton équilibre et le mien. Je commence à comprendre vraiment ce qu’il voulait dire.
– C’est évident. L’absence de relations sociales véritablement humaines, directes, spontanées, crée un vide qui met en péril l’unité de l’ensemble et fait barrage aux relations sociales à venir. Entre Villejean et le quartier du canal, il faudrait une chose qui les intéresse et qui nous intéresse.
– « L’art d’être à soi n’empiète pas sur l’espace des autres ». C’est ce que disent nos vieux textes.
– Ils vont plus loin que cela, "nos vieux textes", comme vous dites. On y lit par exemple que les compétences sociales ne se développent que dans le mouvement de leur mise en jeu concrète et que l’appropriation de l’espace…
– Idéalement, l’espace ne se remplit que grâce à son utilisation effective, grâce aux expériences qui y sont vécues par les individus. Ceux-ci, d’ailleurs, se forment en même temps qu’ils forment le lieu de leur demeure, dans les relations humaines qui accompagnent toutes pratiques. L’expérience commune est la base de la citoyenneté et l’expérience commune par excellence est l’endroit où l’on vit, le lieu que l’on habite : la cité.
– Concrètement, ce musée est mort, alors détruisons-le avant qu’il ne nous détruise.
– Bonheur à vous ! Mais où est Villejean ?
– Vous y entrez. Bienvenue !

[1Dans la dernière actualisation du Dictionnaire des significations disparues, on peut lire à l’article publicité : « On a, un temps, distingué la publicité politique et la publicité d’affaires. De la première, on disait qu’elle avait "surgit spontanément de la Révolution" (de 1789) et qu’elle découlait naturellement de l’organisation de la souveraineté nationale. "Rien de factice ne peut réussir dans un pays où tout est soumis à la publicité" (Mme de Staël). Ce premier sens disparut petit à petit de l’usage pour laisser place au second. Un dictionnaire encyclopédique du XIXe siècle disait de la publicité d’affaires : "elle prit pour levier de sa puissance le journal politique, dans lequel elle a fini par s’incarner au point que, pendant longtemps, il ne put rien sans elle." Elle a mené ensuite une carrière autonome si éclatante qu’elle fit dire à l’un de nos contemporains "La publicité était plus une fin qu’un moyen", mais peu d’historiens partagent cet avis. »

[2La cité blanche est ainsi nommée en raison de la pâleur de ses façades, mais aussi en raison du faible métissage de sa population, métissage qui est à peine supérieur à ce qu’il était avant le "Grand-Sauvetage" (terme européen) des "Années de la Sagesse" (expression africaine).

[3[note ajoutée le 25 mai 2008] J’écrirais à peu près la même chose encore aujourd’hui, après mon premier (et unique) grand voyage à travers le monde qui m’a permis de voir des villes très différentes des notres : trois villes verticales en Chine du sud (Hong-Kong, Canton, Shenzhen) et trois villes horizontales (Christchurch en Nouvelle-Zélande, Bakersfield et Los Angeles en Californie), mais j’élèverais mes catégories de quelques étages (un ou deux de plus pour la mère et le père, plusieurs en plus pour le patriarche et le monstre) et j’insisterais sur la réelle présence, la consistance des rues, c’est-à-dire sur la présence de voies de cheminement pour piétons et deux roues de nature à constituer un véritable espace public.

 
En effet, chez nous, dès que l’on se met à construire très haut on fait disparaître la rue, le bâtiment est isolé au milieu de ce qui a tendance à n’être qu’un no mans land, quand ce n’est pas un parking ; de même, lorsque l’on construit des quartiers de maisons individuelles – les lotissements – les "rues" qui y serpentent, ne menant nulle part, ne servent que de voies d’accès aux riverains, ne sont guère utilisables même par les piétons et les deux roues et ne constituent jamais réellement un espace public vivant.

 
C’est très différent ailleurs dans le monde : au pied des grands immeubles et des tours passent de vraies rues ; essentiellement constituées de maisons individuelles (le plus souvent entourées d’une verdure qui ne masque pas la demeure, et non pas d’une haie taillée ou d’un mur entourant une grande pelouse isolante) les villes horizontales sont quadrillées par de vraies rues !

(Mais en Amérique, et même en Nouvelle-Zélande, l’omniprésente voiture casse tout, fait disparaître l’humain du paysage, hélas !)

 
 
LE DEVENIR
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