Peuples sans limites

A quoi sert le mot "génocide" ?

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samedi 14 décembre 2013

Au début de cette année, dans un coin de la France, un homme signale la disparition de sa femme un beau matin, et ameute la population afin que tout le monde se mette à sa recherche. Il se montre très inquiet et effondré. Comme on s’en doute, la police et la justice de ce pays ont tout de suite réagis en classant l’affaire dans la catégorie "disparitions inexpliquées"…

Euh, non, ce n’est pas cela qu’elles ont fait. Les pouvoirs centraux ne se comportent pas vis à vis de leurs ressortissants comme ils se comportent vis à vis d’eux-mêmes et des autres pouvoirs centraux. La police et la justice de l’Etat français ont au contraire tout de suite envisagé différentes possibilités : enlèvement, suicide, accident, crime, jusqu’à la découverte du corps indiquant qu’il s’agissait d’un crime. Ils ont cherché qui pouvait avoir un mobile et, dans le même temps, ils ont tenté de reconstituer l’enchaînement des faits sans s’en tenir au récit d’un seul témoin. Tout récemment, le mari et sa maîtresse ont avoué l’assassinat.

Il faut dire qu’il ne s’agissait que d’un banal crime commis par deux individus perdus, pas d’un massacre d’Etat. Parce que, s’agissant d’un massacre d’Etat, qui rechercherait les tenants et les aboutissants ?

Cette nuit, par hasard, je suis tombé sur deux documentaires consacrés à ce qu’il a été convenu d’appeler, dans le monde blanc chrétien tout au moins, le génocide arménien. Ils sont relativement divergents, a priori, et construit de façons fort différentes. L’un m’a séduit, passionné même, l’autre m’a beaucoup ennuyé. Mais ceci n’est sans doute qu’une affaire de goût et je laisse mes lecteurs faire leur choix s’ils en trouvent le temps.

 

 

 

Je disais donc que l’un de ces documentaires m’avait passionné et l’autre ennuyé. Affaire de goûts et d’aptitudes, sans doute. Mais ce qui n’est pas affaire de goûts, c’est l’aspect propagandiste et relativement mensonger de l’un et de l’autre de ces deux documentaires. Ils ont en effet en commun de mettre en avant certains faits et d’en occulter d’autres, afin que personne ne comprenne la suite des événements, c’est-à-dire afin que personne ne puisse distribuer les responsabilités, qui sont multiples.

Le premier documentaire, présentation turque des événements, dit probablement pas mal de vérités, mais en grossit certaines et en omet ou édulcore – pour le moins – quelques autres, non des moindres. Le second s’en tient à une seule vérité, du moins je veux bien croire qu’il s’agit d’une vérité. Il l’étale à coup d’images d’archives et de témoins ; uniquement occidentaux, les témoins, témoins morts rendus vivant (mais forcément différents) grâce à des acteurs. Il a moins recours aux historiens, ou bien cela ne se voit pas. Ce qui n’inspire pas vraiment confiance, pas plus que l’apparition, tout au début, du grand imposteur français (vous savez, le mari – ou l’ex.? – d’Arielle Dombasle). Même si les historiens intervenant dans le documentaire turc ne sont pas toujours très convaincant (Justin McCarthy, ne serait-ce qu’à la 33e minute) ; au contraire de ce qui se passe dans le film "Aghet", leurs interventions ne mentionnent pas de témoins, de documents, ou encore de traces matérielles à l’appui de leurs dires.

Je dois avouer que je n’ai vu que quelques passages de "Aghet" (un bon nombre, quand même), et en m’y forçant considérablement parce que je souhaitais en parler, je souhaitais mener une comparaison, je souhaitais comprendre. Mais c’est aussi parce que je souhaite comprendre que je ne supporte pas ce genre de film. Peut-être est-ce dû à une de mes déficiences [1] et que l’effet produit par ce film n’est pas du tout le même chez la plupart de mes contemporains, mais pour moi il est absolument insipide et incompréhensible. Ce que j’en retiens peut se dire mieux en moins de dix minutes, comme le montre le court métrage ci-dessous :
 

 

Ce petit film utilise un acteur, mais sans son visage, sans sa voix, et en l’indiquant en sous-titre au début de la séquence. Il n’y a dès lors aucun risque de confusion, contrairement à l’usage immodéré de cette technique pour le film "Aghet" ("Aghet", c’est-à-dire "Catastrophe", c’est l’équivalent arménien de "Shoah"). Ce court métrage, je l’ai regardé deux fois, ainsi que le film intitulé "La révolte arménienne (1894-1920)", dont j’ai même vu certaines séquences trois fois ; c’est que le film turc m’est intelligible, contrairement à "Aghet". "Aghet"… Peut-être n’ai-je pas l’esprit assez développé pour comprendre cette marmelade émotionnelle ; ou bien c’est parce que, pour me faire pleurer, il ne suffit pas de me montrer les cadavres, il faut me parler des vivants qu’ont été ces cadavres, il faut surtout me parler des vivants.

Bref, les deux longs métrages concourent chez moi au même résultat : me faire adhérer pleinement à la thèse turque. Ce dont je me garde bien, pourtant.

 

 
Si les races n’existent pas, les génocides n’existent pas. En revanche, il peut y avoir des mises en application de rêves "génocidaires" d’où résultent des catastrophes humanitaires souhaitées par des hommes [2]. On peut aussi, à peine moins méchamment, vouloir toute la puissance du monde et, en manœuvrant pour s’en approcher, entraîner des catastrophes humanitaires pas vraiment souhaitées mais qu’on n’a en rien cherché à éviter ; des "effets secondaires", du point de vue des buts poursuivis. M’avancerais-je beaucoup en prétendant que les grandes puissances européennes étaient alors en train de démanteler l’Empire Ottoman et de se partager ses ruines déjà toutes considérées comme acquises ?

C’est cette réalité, les rivalités de pouvoir passées, présentes et à venir, et surtout leur contribution capitale au désastre, que le mot "génocide" contribue à nous cacher. Il nous empêche de voir et de comprendre les grands massacres d’aujourd’hui. Nos maîtres peuvent dévaster l’Afrique, l’Arabie, le berceau mésopotamien de la civilisation, le Caucase et l’Asie Centrale si ça leur chante, du moment qu’ils n’organisent pas de génocides…

Le mot "génocide" nous sert, à nous, occidentaux qui avons su – un peu tard, il est vrai [3] – nous débarrasser du nazisme, il nous sert à signifier que le crime nous est étranger, qu’il y a un responsable, un seul, et comme ce n’est pas nous, nous n’y sommes pour rien. Il sert à signifier que nous ne saurions être responsable, ne serait-ce que partiellement, de pareilles horreurs. Il sert à rejeter dans un ailleurs nos massacres des Amériques, d’Afrique et du Pacifique, en ne les classant pas dans la catégorie "génocides" mais dans celle des accidents coloniaux malheureux. Il trace une ligne de séparation bien nette, quoique en grande partie illusoire, entre le nazisme et la "rationalité scientifique" de notre organisation socio-économique, entre les paradigmes nazis et ceux d’une civilisation perdue à la poursuite d’une croissance industrielle menant notre planète à sa perte après l’avoir fait briller de mille feux, en la faisant briller de mille feux. Ce mot magique parvient à faire tout cela en séparant l’événement qu’il désigne du cours historique, en l’isolant géographiquement et temporellement. Les "génocides" ne viennent de nulle part sinon de quelques esprits malades, et le reste de l’humanité est sain. On nous dit par là que la civilisation est saine et innocente, et nous nous empressons de le croire, trop heureux. La télévision et tous les médias peuvent, dès lors, et sans risque de provoquer des insurrections, nous montrer les massacres contemporains, des images analogues aux images d’agonisants des documentaires précédent. Sans risque, puisque nous sommes habitués à ne pas relier les événement, à ne pas voir les rapports entre les décisions économiques et diplomatiques prisent ici et leurs répercussions là-bas. Là-bas, ce sont des crises alimentaire, des crises économiques, des coups d’Etats, des révolutions, des génocides ; qu’y pouvons-nous ? L’Occident n’est pas responsable de la misère du monde, il est juste responsable de la richesse de l’Occident. Où a-t-il pris ces richesses, où les prend-il encore et par quelles méthodes ? C’est ce qu’il nous faut ne pas comprendre, surtout.

Comme l’indique, sans penser à mal, Marc Weltzman à la fin du petit film, c’est un monde fait par des méchants et des héros que l’on nous présente. Tel n’est pas ma vision de l’histoire humaine. Dans un passage au début de son beau livre intitulé "Pleure, ô reine de Saba !", Khadija Al-Salami raconte comment, jadis, des années de sécheresse pouvaient détériorer un climat politique et social :

« Pour se nourrir, les hommes recouraient au brigandage et écumaient les montagnes telles des meutes de hyènes. Ceux qui refusaient de se joindre aux bandes de voleurs passaient leur temps à préserver le peu qui leur restait.
Un climat d’extrême méfiance s’abattit sur la région. Quand deux étrangers se croisaient sur un chemin de montagne, ils vivaient un moment particulièrement pénible. Chacun s’attendait à ce que l’autre lui saute dessus pour lui voler le peu d’argent qu’il pouvait transporter, et chacun se préparait à devancer l’attaque à la moindre provocation, réelle ou imaginaire. »

Dans le monde hautement civilisé qui est le notre et celui du XXe siècle, des années de sécheresse ne sont pas nécessaire à l’obtention d’un pareil résultat, les rivalités entre puissances suffisent amplement. Elles entretiennent et manipulent, lorsqu’elles ne les créent pas elle-mêmes, des faims d’une autre nature : des rêves de paradis perdus ou à inventer – une "Grande Arménie" indépendante, communiste ou capitaliste, par exemple. Des rêves portés et propagés par des personnes cherchant la gloire pour eux et leur peuple, mais surtout pour eux, qu’ils se l’avouent ou non. Et nous savons ce que notre civilisation appelle "gloire", Simone Weil l’a fort bien expliqué au milieu de la catastrophe nommée XXe siècle :

« Comment un enfant qui voit glorifier dans les leçons d’histoire la cruauté et l’ambition ; dans celles de littérature l’égoïsme, l’orgueil, la vanité, la soif de faire du bruit ; dans celles de science toutes les découvertes qui ont bouleversé la vie des hommes, sans qu’aucun compte soit tenu ni de la méthode de la découverte ni de l’effet du bouleversement ; comment apprendrait-il à admirer le bien ? »
L’enracinement, prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain. On peut en lire deux extraits à propos du bien et de la gloire sur mon site : Admirer le bien ? L’Histoire, la grandeur et le bien.

[1L’auteur de "Peuples sans limites" a en effet, croit-il, une réelle déficience de l’écoute : il écoute comme il lit, c’est-à-dire lentement et en partant facilement dans ses propres pensées.

[2Et parfois des femmes, malgré leur asservissement qui se prolonge.

[3Nous n’avons d’ailleurs pas fait la guerre au nazisme parce qu’il était génocidaire, mais parce qu’il était, disons, un peu envahissant. En fait, nous n’avons même pas vraiment lutté contre le nazisme, à l’époque, mais contre un Etat dont les prétentions n’étaient plus du tout compatibles avec les intérêts des autres grandes puissances.
Lorsque je dis "nous", je parle bien sûr de nos Etats. Des individus ont lutté contre les totalitarismes sans attendre, y compris en Allemagne, bien sûr, mais absolument pas les Etats vainqueurs en 1945. Chacun le sait, chacun s’applique à ne pas s’en rappeler ; l’idée de "génocide" et ce qu’on nomme plaisamment "devoir de mémoire", nous aident à oublier, et même à ignorer, nos responsabilités.

 
 
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