Peuples sans limites

(Publié le 22 décembre sur blog.fr)

A quoi sert le mot "génocide" ? (2)

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lundi 23 décembre 2013

L’autre jour, en concluant mon précédent post sur le sujet, je disais que les rivalités entre puissances « entretiennent et manipulent, lorsqu’elles ne les créent pas elle-mêmes, des rêves de paradis perdus ou à inventer – une "Grande Arménie" indépendante, communiste ou capitaliste, par exemple ». Précisons deux ou trois choses.

D’abord, la création de ces rêves résulte de la transformation du besoin naturel, individuel aussi bien que communautaire, d’autonomie, de liberté, de maîtrise de son présent et de son avenir, en besoin artificiel de nation autonome rigoureusement identifiée avec son territoire autonome tout aussi rigoureusement délimité. Mais on peut être misérable ou despote dans un Kosovo ou une Herzégovine tout autant que dans une Yougoslavie ou un Empire Ottoman.

Ensuite, ce besoin artificiel ne s’est pas développé spontanément dans les esprits des élites au sein des multiples communautés humaines réparties dans le vaste monde, il a d’abord fallu que ces élites s’occidentalisent. Car l’idée nationale est purement occidentale et c’est sans doute la Révolution Française (et le mythe révolutionnaire qui suivit) qui l’a le plus auréolée d’une apparence vertueuse la rendant si virulente.

Au début de notre histoire, l’Empire Ottoman est en train de sombrer. Depuis longtemps. C’est un lent ensevelissement suivi d’un long démembrement. Déjà, la dynastie ottomane est pratiquement disparue, balayée par les Jeunes-Turcs (en français dans le texte [1]). Cette formation politique est, au moins partiellement, formée à Paris par une partie de la jeune élite ottomane souvent issue de régions balkaniques récemment perdues, et souvent passées par le lycée de Galatasaray, à Istanbul.

Le lycée de Galatasaray est créé par le grand vizir Ali Pacha en 1868, sur le modèle français, avec une partie de l’enseignement en français (alors que le pouvoir Ottoman utilise déjà, depuis toujours, trois langues : l’arabe, le persan et le turc). Le pouvoir ottoman a conscience de l’avance technologique de l’Europe, et donc de la supériorité économique et militaire de l’Europe. Acquérir la science européenne est devenue une question de survie pour l’Empire.

Il ne s’agit pas, ici, de faire le procès de la science ; chacun sait, aujourd’hui, que dans le même mouvement la science facilite l’avancée technique et la régression morale, la précision technique et le floue éthique, la fausse clarté des chiffres et la vraie disparition de la vie du champ de la conscience. Le 15 septembre 1915, le ministre de l’intérieur Talaat Pacha aurait écrit [2], dans un télégramme officiel, les phrases suivantes : « Le gouvernement a décidé de détruire tous les Arméniens résidant en Turquie. Il faut mettre fin à leur existence, aussi criminelles que soient les mesures à prendre. Il ne faut tenir compte ni de l’âge, ni du sexe. Les scrupules de conscience n’ont pas leur place ici. » Peu importe que ces phrases soient authentiques ou non, puisque les actes sont avérés. Dans les deux cas il est important de remarquer qu’elles n’ont rien de spécifiquement orientales, elles sont techniques, elles manifestent, selon l’expression utilisée par certains historiens [3], un souci d’ingénierie démographique. C’est la pensée scientifique à l’œuvre dans le champ politique, mise au service d’une volonté politique, d’un pouvoir politique. La même pensée qui anima, un peu plus tard, les autorités soviétiques déplaçant les peuples de leur empire, les affamant aussi, parfois.

La pensée technique considère l’être humain et les communautés humaines comme des objets non vivant mais possédant un ensemble de caractéristiques à maîtriser, des états – comme on dit d’un organe mécanique qu’il possède des états, par exemple "ouvert" et "fermé", "0" et "1", dans les machines binaires, ou"vide", "plein", "2%", etc. –. Le problème que se pose les Etats modernes occidentaux ou occidentalisés est la maîtrise des états. C’est ainsi que l’art de gouverner est devenu gouvernance, une gestion technique, une cybernétique socio-économique et socio-politique. L’esprit même qui a fait le succès des banques, de la grande industrie et des grandes entreprises commerciales. L’esprit qui a mis au monde et fait croître les multinationales toutes-puissantes, s’est emparé des gouvernements.

Alors, l’intervention d’une pensée raciste là-dedans n’a rien d’évident, bien que le racisme ait la même origine occidentale. Si les arméniens furent visés, et non les kurdes, c’est qu’il est difficile d’éliminer tout le monde et qu’il faut bien choisir. C’est parce qu’il est commode, aussi, au moins ponctuellement, de diviser pour régner. Eh puis, dans la mémoire ottomane, il reste encore les traces d’un lointain passé nomade où les hommes avaient pour habitude de choisir leurs compagnes parmi les populations sédentaires des régions traversées, en les kidnappant. Alors, la race…
Au moins, ils savent, eux, que l’hybridation (si j’ose dire) est une bénédiction. L’Empire Ottoman recruta ses futures élites politiques et militaires de la même manière, en retirant de force de jeunes hommes à leurs familles afin de les islamiser (car, souvent, ils n’étaient pas musulmans, ni même d’origine turque) et de les former à leurs futures fonctions [4].

En fait, un problème d’ingénierie démographique s’imposait bel et bien, de fait, aux Jeunes-Turcs, c’est le problème de l’intégration des centaines de milliers de musulmans qui avaient fuis les balkans pendant les dernières décennies, les muhadjir, dont faisaient parties bon nombre des membres des Jeunes-Turcs.
Puisqu’on envisage la nation comme une unité et non comme une totalité (voir mon post Peuple et identité), il faut unifier. La première unification qui vient à l’esprit, parce qu’elle a une forte incidence culturelle, donc politique, est l’unification de la religion. On imagine le raisonnement simpliste : les chrétiens occidentaux ont poussé les musulmans vers l’est, poussons les chrétiens orientaux (arméniens compris) vers l’est. Et peu importe que, plus à l’est, il y a un désert, ce n’est pas notre affaire !

Oui, les Jeunes-Turcs formés à Paris ont bel et bien choisi la mort de centaines de milliers de chrétiens, voire de millions : les arméniens, les grecs de la rive sud de la Mer Noire, les assyriens. Mais pourquoi parler de génocide, massacre ne suffit pas ? Certains diront que c’est une question juridique. Bien sûr, on en a fait une question juridique, on a inventé un délit plus grand que le massacre. Bon, alors va pour le génodice ! Cela ne favorise pas la clarté de la pensée, mais les pouvoirs ont toujours préféré les chiffres à la pensée. Un pouvoir, c’est d’abord un compte, c’est-à-dire une caisse. La quintessence du pouvoir, c’est la banque.

Tiens oui, au fait, et les banques dans tout ça ? Les banques ? Ben, elles engrangent.

Il est bon de séparer les choses en les nommant, cela permet en effet de mieux voir. Mais il faut aussi tracer des lignes entre elles, il faut relier.

[1Source : Les collections de l’Histoire n°45, octobre 2009.

[2Je ne cherche pas à mettre en doute quoi que ce soit, juste à noter qu’il est facile de trouver ce document sur Internet, mais beaucoup moins facile de trouver où se trouve le télégramme original, ou bien où se trouvent les traces de ce télégramme.

[3Comme Fuat Dündar. Source : Entretien avec François Georgeon (directeur de recherche au CNRS), Les collections de l’Histoire n°45, octobre 2009.

[4C’est le "Devchirmè". Source : Les collections de l’Histoire n°45.

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