Ames perdues

Une révolte absolument désespérée

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dimanche 29 décembre 2013

Dans les dernières pages de son Maigret et le Corps sans tête, un grand observateur des âmes humaines a écrit : « Ceux qui dégringolent, en particulier ceux qui mettent un acharnement morbide à descendre toujours plus bas et qui se salissent à plaisir, sont presque toujours des idéalistes. »

N’est-ce pas vrai ? Simenon n’a-t-il pas vu juste ? Par exemple, ma sexualité n’est-elle pas ainsi, celle d’un idéaliste qui se laisse couler ?
De toutes les personnes que j’ai connu et qui ont sombré dans l’alcool ou la drogue avant d’être livrées aux psychiatres (et à leurs drogues), plusieurs étaient des personnes trop idéalistes pour parvenir à se faire un chemin en ce monde, en ce monde ou contre ce monde qu’elles appelaient autant qu’elles le refusaient, instinctivement, sans même en avoir bien conscience. Elles ont chuté ; elles se sont un peu consolées, et enfoncées, en regardant leur chute comme une protestation. Une révolte instinctive absolument désespérée, sans perspectives.

Sans perspectives… Ou bien avec de mauvaises perspectives. Regardant le ciel par dégout du monde et de soi, puis regardant la cave par peur du ciel. C’est un cercle extrêmement vicieux, car il n’y a rien de tel qu’une vision d’un ciel chimérique associée à la réalité de la cave pour nourrir un dégoût du monde et de soi.

Cet idéalisme est-il surtout cause ou surtout effet ? Ou bien est-il seulement l’aspect spirituel d’une insuffisance psychique, une simple couleur ?

Combien de ceux et celles qui, un soir et un matin, font la une des médias, sont des idéalistes qui, en d’autres circonstances, dans une autre société, ou même simplement par le miracle d’une rencontre opportune, seraient devenu, selon la belle terminologie turque, des amoureux (des êtres parcourant le monde à la recherche de leur bien-aimé(e) [1]), c’est-à-dire des bardes, des chansonniers conteurs et poètes ? Au contraire de Georges Simenon, les médias pressés y jettent un coup d’œil rapide et ne voient que la scène finale associée à un épithète lié aux dernières circonstances du drame – par exemple, "forcené". Alors, le lecteur et surtout spectateur, tout aussi pressé, ne fera pas le rapport avec sa propre vie, il n’en a pas envie et n’en voit pas l’intérêt.

Bien sûr, tout ce que je dis-là n’est qu’une façon parmi d’autres de voir certains déséquilibres mentaux…

Une lecture trop rapide de l’extrait d’un poème de Veysel Satiroglu, publié ce mois-ci dans Manière de voir, m’a fait venir cette pensée : notre propre feu maudit nous dévaste, notre seul moyen de salut est de l’étreindre [2].

[1Des "maîtres de la parole" que l’on les désignait par le terme d’âsik (amoureux) «  parce que chacun d’eux était censé avoir acquis le don poétique à la suite d’une vision initiatique où lui apparaissait la bien-aimée à la recherche de laquelle il devait parcourir le monde  ». Source : Un barde anatolien, article de Pertev Naili Boratav paru en 1973 dans Le Monde Diplomatique et réédité ce mois-ci dans le Manière de voir n°132, consacré à la Turquie.

[2Le poème dit : éteindre

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