Rupture

Cadences infernales ? non, juste capitalistes

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samedi 15 septembre 2007

Il est un important sujet que je n’ai pas encore beaucoup étudié au cours de mon existence, malgré mon côté un peu "touche à tout", c’est l’économie. J’avoue être assez ignare en la matière et il m’arrive de le regretter amèrement. Ce fut le cas, par exemple, après avoir lu, dans Le Monde daté du 4 septembre, les incongruités suivantes :

Les travailleurs américains demeurent les plus productifs du monde, largement en tête (63 885 dollars soit 46 838 euros de valeur ajoutée) devant les Irlandais (55 986 dollars) et les Luxembourgeois (55 421 dollars).

Selon le rapport du Bureau international du travail (BIT) publié dimanche 2 septembre et intitulé Les Indicateurs-clés du marché du travail, ce classement tient compte du nombre d’heures travaillées, où les Etats-Unis excellent. En revanche, par heure travaillée, c’est la Norvège (37,99 dollars) qui arrive en tête, devant les Etats-Unis et la France.

En 2006, la production des travailleurs français par heure s’élevait à 35,08 dollars contre 35,63 dollars pour la production de leurs collègues américains. En dix ans, le produit national brut par heure travaillée en France s’est accru de 2,2 % en moyenne annuelle entre 1980 et 2006, alors qu’il progressait de 1,7 % aux Etats-Unis.

Je parle d’incongruités, mais pourtant l’article dit certainement la vérité, et le BIT également, sans doute. Et pourtant l’article du Monde ment, il ment parce que, sans le dire explicitement, sans faire de distinguo, il parle de productivité financière, alors que dans l’esprit de la plupart des gens ordinaires – généralement salariés – le mot productivité a un tout autre sens. En fait, l’article parle de rentabilité, et cette rentabilité n’est pas nécessairement proportionnelle à la productivité dans le sens courant du terme, loin de là. Les Etats-uniens peuvent travailler moins intensément que les Français tout en produisant plus de bénéfices à leurs employeurs, mais, bien entendu, les disparités au sein d’un même pays sont toujours possibles.

 
Deux flux traversent le monde du travail, celui des capitaux et celui des matières premières, l’argent et les choses. Pendant la traversée, le capital se transforme quantitativement tandis que les choses sont transformées qualitativement (les matières premières deviennent des produits finis). Au passage, il y a aussi production d’un certain "niveau de vie" chez tous les joyeux participants à la manœuvre, faible ici, élevé là…
Comment tout ceci fonctionne-t-il ?

 
Il existe une hiérarchie en rapport avec le type de transformation des choses (il y a des "produits à haute valeur ajoutée" et d’autres), en rapport également avec l’équilibre des monnaies, et l’existence de cette hiérarchie signifie que dans certains pays, à certaines époques (car tout évolue), en certains secteurs (car tout n’évolue pas en même temps), le travail fourni par les salariés produira beaucoup d’argent par heure travaillé même avec un travail de basse intensité (il parait que dans les bureaux et usines des USA la productivité – au sens des salariés – est moins élevée qu’en Europe).
Inversement, on aura beau travailler à de très fortes cadences ailleurs, la productivité financière n’en sera pas forcément élevée, les salaires non plus d’ailleurs.

 
Schématiquement, au moins en première approximation, on peut dire que l’intensité du travail (C, pour "cadences") est le produit de la pression (P) des donneurs d’ordres par le niveau de vie (N) des salariés :

C = N x P

et que le rendement financier (B, pour bénéfice) est inversement proportionnel à la pression des donneurs d’ordres (lorsqu’un travail donné produit un bon pourcentage de bénéfice, on pousse moins le salarié).
Les monnaies, c’est-à-dire les banques centrales, interviennent comme régulateur dans le système.

B = k / P
où k est fonction de l’équilibre des monnaies.

Autrement dit, les Chinois ne travaillent pas forcément à des cadences plus terribles que les nôtres (je ne suis pas allé voir) [1], s’ils ont des salaires dix ou cent fois inférieurs, etc. [2]

 
Sans le savoir, il y a bien longtemps déjà, j’ai expérimenté du travail de moyenne et basse intensité. La moyenne, c’était dans les champs de fraises et dans les vignes à la fin des années soixante-dix ; la basse, chez Thomson-CSF au début des années 80, juste avant une série de restructuration dont le moindre des objectifs n’était sûrement pas celui d’augmenter les cadences – justement – et donc de changer la culture d’entreprise.
Et puis j’ai même expérimenté une plus basse encore, pendant quelques mois. C’était au milieu des années 80 dans une filiale de Dassault. La boite concevait des simulateurs de conduite de chars. Les Etats-Unis faisaient partie des clients.

 
Tout cela pour rappeler, maladroitement, que les cadences et les niveaux de vie, si étrangement répartis de par le monde, ne sont pas des nécessités imposées par la nature, par la vie, ni même des choses résultant du mérite plus ou moins grands des salariés, mais des constructions artificielles de nos maîtres destinées à maximaliser leurs profits. Je parle bien des cadences et des niveaux de vie.

 

note : Est-ce que quelqu’un, parmi mes quelques lecteurs, pourrait décrire ces mécanismes avec plus de clarté que moi-même et, surtout, plus complètement ? si oui, qu’il ne se gêne pas pour laisser un commentaire. Il y a, en particulier, une question d’importance à laquelle je n’ai pas répondu : qu’est-ce qui fait qu’un produit est à haute valeur ajoutée ou pas ?

 

A Canton en décembre 2007

 
PS [note et photos ajoutées du 28 mars 2008 au 8 avril] Ben j’y suis finalement allé, en Chine, en décembre dernier, et je me suis baladé à Canton, à Shenzhen et aussi dans la montagne peuplée de minorités Dong et Yao au nord de la province du Guangxi, et mon impression a été bien différente. Il m’a semblé, en effet, que la pression y était bien moins forte que chez nous. Je ne suis pas allé dans les usines, c’est vrai, mais j’ai vu dans un hypermarché Carrefour de Canton un personnel plus nombreux et moins poussé à bout que dans les hypers français (voir par exemple dans Le Monde du 24 mars l’article "Au grand bazar du temps partiel", sur la vie des caissières d’un Carrefour de Marseille).

A Canton en décembre 2007

J’ai aussi observé quelques chantiers de bâtiments et travaux publics, mon impression a été la même. L’ambiance dans le métro cantonnais est moins triste que dans celui de Paris ; c’est un peu moins vrai pour celui de Shenzhen - la ville champignon voisine de Hong-Kong, et beaucoup moins vrai pour le métro de cette dernière cité (mais il est vrai que beaucoup de travailleurs à Canton ou Shenzhen utilisent le vélo et non le métro).

A Canton en décembre 2007

Cela dit, je ne connais pas les nombres d’heures effectuées là-bas par jour et par semaine, mais je crois qu’ils sont nettement plus élevés que chez nous, ceci expliquant en partie cela.
Et puis j’ai vu du linge en train de sécher sur des fils suspendus entre des cabanes que j’avais d’abord supposé être de simples cabanes de chantier, à Canton (dans la rue - les rues et les trottoirs sont très larges en général) et à Shenzhen (dans un parc où des travaux étaient effectués). Je n’ai pas pris de photos de ces "habitations", pas plus que du magasin Carrefour, c’est dommage mais j’ai du mal à photographier les gens, cela me gêne, et a fortiori cela me gêne de photographier la pauvreté.

De plus, il existe de telles disparités en Chine - par exemple se côtoient ici des techniques très modernes et d’autres d’un autre âge (j’ai vu par exemple des hommes casser des rochers à coup de masse),

extraction de cailloux dans la rivière près de Longsheng (Guangxi)

il y a de telles disparités que l’existence de très fortes cadences dans certaines usines n’est pas invraisemblable malgré tout.
Mais alors, si de telles usines existent, ce ne sont plus simplement des usines, car des rythmes de travail comparables aux plus fortes cadences que l’on trouve en France mais soutenu pendant soixante-dix ou quatre-vingt heures par semaines garantissent une usure extrêmement rapide de la main d’œuvre, une usure telle que du coup cette main d’œuvre doit être considérée comme une sorte d’intrant, et même de matière première : arrive un jeune être vivant et quelques matériaux, sort un vieillard prêt à jeter dans la tombe, d’autres déchets divers et le produit fini. Et sans doute est-ce là le rêve secret de pas mal d’entrepreneurs de par le monde.

[1(note ajoutée le 6 novembre 2007) Je ne suis pas allé voir, mais d’autres l’ont fait, et je viens de lire ceci :

…le système des permis de résidence (hukou) permet la surveillance étroite des mouvements de population des campagnes vers les villes […] La Chine passe actuellement du socialisme au capitalisme et les permis de résidence temporaire font office de vanne de contrôle pour les migrations campagnes-villes. Le hukou permet de réguler les déplacements des travailleurs au gré des besoins : on les fait venir lorsqu’on a besoin d’eux et on les renvoie vers les campagnes lorsqu’ils sont en surnombre ou qu’on ne peut plus les accueillir. Quand un travailleur est victime d’un accident du travail ou quand il est trop "vieux" (en général vers la trentaine, étant donné le rythme épuisant des cadences), le hukou permet de le renvoyer vers sa campagne : en effet, un travailleur migrant n’a pas le droit de rester en zone urbaine s’il ne peut justifier d’un emploi. On comprend aisément que de telles règles de flexibilité de l’emploi seraient bien difficile à faire accepter à la population urbaine.

Ce texte est extrait de Toujours plus bas  !, un article d’Anita Chan paru dans Perspectives chinoises n°75, 2003. [note ajoutée vers le 30 mars 2008 : je mets la photo suivante pour l’illustrer, bien que je n’ai demandé à aucune des personnes en attente devant cette gare pourquoi elle s’apprêtait à prendre le train - je ne parle même pas l’anglais]

Devant la gare principale de Canton
(C’était un dimanche de décembre 2007, mais il y a tous les jours beaucoup de monde devant cette gare)

Cet article explique comment les pratiques chinoises tirent aussi les conditions sociales au Mexique vers le bas (car la Chine et le Mexique sont concurrents sur le marché du textile à destination des USA).
Je ne sais pas ce que vaut cette revue mais ce que dit cet article sur la vie – la survie – de ces immigrés de l’intérieur – parfois aussi immigrés sans papiers, car il leur faut des papiers qu’ils paient chers… quand ils peuvent les payer – ce que dit cet article sur les salaires parfois non payés, sur les brimades policières… semble, hélas, assez vraisemblable et cohérent.

[2(le 27/12/2015) Il résulte de ces équations que la cadence du travail est inversement proportionnelle au rendement financier (C=kN/B). Cela paraîtra un non sens à qui continue de mesurer le travail en heures, mais l’heure n’est pertinente comme unité de mesure du travail que parce qu’elle est commode. Très commode, trop commode  ! Ici, le rendement financier (B) considéré est celui du travail efficace réel qui, en général, ne peut être considéré comme proportionnel au temps de travail – bien que l’organisation du travail tende, depuis que l’on a adopté cette méthode de mesure, à le rendre effectivement proportionnel au temps (dans un domaine et dans un pays donné, ou tout au moins au sein de l’atelier, en mécanisant la production d’une façon qui permet de régler la cadence et l’efficacité par celles de la machine – à ma connaissance, on n’a pas encore tout-à-fait l’équivalent pour le travail de bureau).

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