Peuples sans limites

L’identité nationale israélienne et notre modernité

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lundi 13 janvier 2014

On ne connaît pas bien les origines du judaïsme, ni comment cette religion s’est retrouvée pratiquée par de nombreuses petites communautés disséminées à travers le monde. On ne sait pas plus de quelle façon ces communautés se sont misent à considérer leur religion comme un héritage à transmettre de génération en génération mais pas aux autres populations.

 

Musique et danse juives typiques

 
A ce propos, j’avais il y a quelques mois émis une hypothèse qui, éclairée sous un autre jour, me paraît aujourd’hui presque saugrenue. J’écrivais ceci :

Il y a bien longtemps existait, du moins je le suppose, une "ethnie" juive, même si elle était déjà en partie dispersée au temps de Jésus de Nazareth. Tandis qu’il n’a jamais existé d’ethnie chrétienne ou musulmane. L’islam, au contraire, fut dès ses débuts un vecteur d’unification des peuples – tout au moins des tribus arabes. Tel que je le comprends maintenant, l’islamisme est ainsi une arme politique avant d’être une philosophie de l’existence, tandis que le christianisme est philosophie de l’existence avant d’être instrument politique. Le judaïsme, pour son malheur, n’a pu s’affirmer ni comme l’un ni comme l’autre parce qu’il porte l’idée de "peuple élu". C’est donc bien le judaïsme qui a inventé, ou réinventé, le juif ; c’est comme si cette religion était née au sein d’un peuple pour entretenir le souvenir de ce peuple jusqu’à la fin des temps. Le judaïsme est donc, pour son malheur, identitaire, et l’exil y a certainement contribué.

Et s’il y avait eu à certaines époques des missions juives, comme il y eut des missions chrétiennes, c’est-à-dire des hommes et de minuscules communautés se déplaçant et prêchant leur foi ? L’existence des Beta Israël (les israélites d’Éthiopie) semble témoigner en faveur de cette dernière hypothèse.
Et s’il y avait eu des conversions de peuples par le haut, c’est-à-dire entraîné par des rois ou des chefs de tribus pour des raisons essentiellement politiques ? La naissance et la propagation des religions ont toujours été des phénomènes essentiellement politiques.
L’historien israélien Shlomo Sand semble savoir quelque chose de ce genre :

La victoire de la religion de Jésus, au début du IVe siècle, ne met pas fin à l’expansion du judaïsme, mais elle repousse le prosélytisme juif aux marges du monde culturel chrétien. Au Ve siècle apparaît ainsi, à l’emplacement de l’actuel Yémen, un royaume juif vigoureux du nom de Himyar, dont les descendants conserveront leur foi après la victoire de l’islam et jusqu’aux temps modernes. De même, les chroniqueurs arabes nous apprennent l’existence, au VIIe siècle, de tribus berbères judaïsées : face à la poussée arabe, qui atteint l’Afrique du Nord à la fin de ce même siècle, apparaît la figure légendaire de la reine juive Dihya el-Kahina, qui tenta de l’enrayer. Des Berbères judaïsés vont prendre part à la conquête de la péninsule Ibérique, et y poser les fondements de la symbiose particulière entre juifs et musulmans, caractéristique de la culture hispano-arabe.

La conversion de masse la plus significative survient entre la mer Noire et la mer Caspienne : elle concerne l’immense royaume khazar, au VIIIe siècle. L’expansion du judaïsme, du Caucase à l’Ukraine actuelle, engendre de multiples communautés, que les invasions mongoles du XIIIe siècle refoulent en nombre vers l’est de l’Europe. Là, avec les Juifs venus des régions slaves du Sud et des actuels territoires allemands, elles poseront les bases de la grande culture yiddish (4).

Ces récits des origines plurielles des Juifs figurent, de façon plus ou moins hésitante, dans l’historiographie sioniste jusque vers les années 1960 ; ils sont ensuite progressivement marginalisés avant de disparaître de la mémoire publique en Israël. Les conquérants de la cité de David, en 1967, se devaient d’être les descendants directs de son royaume mythique et non — à Dieu ne plaise ! — les héritiers de guerriers berbères ou de cavaliers khazars. Les Juifs font alors figure d’« ethnos » spécifique qui, après deux mille ans d’exil et d’errance, a fini par revenir à Jérusalem, sa capitale.
Shlomo Sand, Comment fut inventé le peuple juif, in Le Monde Diplomatique, août 2008.

 

Conférence de Shlomo Sand à l’ENS, 2009 - Comment le peuple juif fut inventé ?

 

Dans ce précédent billet je disais donc une demi-bêtise à propos du judaïsme. Sans doute, "c’est comme si cette religion était née au sein d’un peuple pour entretenir le souvenir de ce peuple jusqu’à la fin des temps" ; sans doute, "le judaïsme est donc, pour son malheur, identitaire, et l’exil y a certainement contribué" ; mais il s’agit pour une bonne part d’un phénomène récent, contemporain des autres mouvements nationaux ; c’est-à-dire qu’il s’agit d’un processus de construction nationale parmi d’autres, c’est tout. Il n’y a pas plus de Peuple Élu que de Peuple Français. Ni moins.

 

Shlomo Sand dans Là-bas si j’y suis, 17 août 2008 - Comment le peuple juif fut inventé ?

 

Ce n’est pas propre à Israël, mais le processus de construction nationale israélien n’est pas sans avoir de forts relents racistes, pour le moins. Pourquoi le nier ? Il y a du racisme dans le sionisme.

Avez-vous des racines juives ? Êtes-vous ashkénaze ou séfarade ? Êtes-vous un Levi ou un Cohen ?

Un test ADN par iGENEA vous permettra de préciser une éventuelle origine juive. Selon vos caractéristiques génétiques spécifiques, nous pouvons déterminer si vous êtes d’origine juive, et à quelle lignée appartient votre origine juive (paternelle, maternelle ou les deux) et même dans quelle proportion vous êtes juif. De plus votre profil sera comparé à plus de 600 000 personnes dans notre base de données.

Il en coûte de 200 à 1100€. Mais précisons tout de suite que la société iGENEA, qui propose ces tests génétique, peut également rechercher des origines basques, germaines, celtes et vikings (elle est pour le moment focalisée sur la population européenne).

Je n’ai pas entendu dire, par contre, qu’au Pays Basque l’on refusait les dons du sang des noirs, comme en Israël (sous prétexte que les noirs en question viennent d’un pays à risque pour le sida, même s’ils l’ont quitté dans leur enfance vingt ans auparavant). Voir ces articles de RFI, et de fait religieux.com.
Ni entendu dire qu’en Irlande ou au Pays-de-Galle l’on imposait la contraception aux immigrés de couleur (voir cet article du Point).
Shlomo Sand continu :

Les tenants de ce récit linéaire et indivisible ne mobilisent pas uniquement l’enseignement de l’histoire : ils convoquent également la biologie. Depuis les années 1970, en Israël, une succession de recherches « scientifiques » s’efforce de démontrer, par tous les moyens, la proximité génétique des Juifs du monde entier. La « recherche sur les origines des populations » représente désormais un champ légitimé et populaire de la biologie moléculaire, tandis que le chromosome Y mâle s’est offert une place d’honneur aux côtés d’une Clio juive (5) dans une quête effrénée de l’unicité d’origine du « peuple élu ».

Cette conception historique constitue la base de la politique identitaire de l’Etat d’Israël, et c’est bien là que le bât blesse ! Elle donne en effet lieu à une définition essentialiste et ethnocentriste du judaïsme, alimentant une ségrégation qui maintient à l’écart les Juifs des non-Juifs — Arabes comme immigrants russes ou travailleurs immigrés.

Israël, soixante ans après sa fondation, refuse de se concevoir comme une république existant pour ses citoyens. Près d’un quart d’entre eux ne sont pas considérés comme des Juifs et, selon l’esprit de ses lois, cet Etat n’est pas le leur. En revanche, Israël se présente toujours comme l’Etat des Juifs du monde entier, même s’il ne s’agit plus de réfugiés persécutés, mais de citoyens de plein droit vivant en pleine égalité dans les pays où ils résident. Autrement dit, une ethnocratie sans frontières justifie la sévère discrimination qu’elle pratique à l’encontre d’une partie de ses citoyens en invoquant le mythe de la nation éternelle, reconstituée pour se rassembler sur la « terre de ses ancêtres ».
Shlomo Sand, Comment fut inventé le peuple juif.

Il y a du racisme dans la construction nationale identitaire (et coloniale) israélienne, le sionisme, il peut donc y avoir de l’antiracisme dans l’antisionisme. Être sioniste et antiraciste, en revanche, est particulièrement incohérent.
Bien évidemment, traiter de ces choses difficiles demande de la précision et, autant que possible, de la sérénité. Cela exige aussi que l’on n’en fasse pas son gagne-pain, car le commerce s’accommode trop bien d’un flou "artistique" qui tend à agrandir la clientèle. C’est le côté juif, comme on dit, de l’humoriste Dieudonné M’bala M’bala – dont on peut se demander si son prénom ne lui a jamais donné le sentiment d’être lui-même élu de Dieu. Et c’est dommage, parce que son public attendait quelque chose qu’il a été le seul à lui apporter, à part Shlomo Sand – mais Shlomo Sand n’a pas été beaucoup relayé auprès du grand public, et d’autre part il ne s’est attaqué qu’à l’un des deux volets de la propagande israélienne, le peuple élu, pas à l’autre volet, le peuple martyr.

J’ai lu ces jours-ci sur un blog Mediapart ces propos étonnants :

- A défaut d’avoir été précédé par une pédagogie incluant un rappel à l’histoire dédié à ceux qui payent pour se régaler des propos négationnistes, antisémites et haineux du « comique », rien n’est aujourd’hui prévu pour lutter contre l’oubli de la Shoah.
Pire, dans les programmes scolaires publiés dans le Bulletin officiel spécial n°9 du 30 septembre 2010, la seule référence à la Shoah figure sous l’intitulé "La Seconde guerre mondiale : guerre d’anéantissement et génocide des Juifs et des Tziganes".

La Shoah qui a fait plus de 5 millions de victimes ne figure "de façon explicite" que dans peu de pages de manuels scolaires : Belin (page 96), Bordas (p. 112), Hachette (p. 101 et 104 selon les éditions, il y en a deux), Hatier (p.106), Nathan (p.100 et 114 selon les éditions) et Magnard (p.84)…

Oui, ce sont des affirmations étonnantes ! A rapprocher de ce passage de l’article du Monde Jeunes, de gauche et fans de Dieudonné :

"La Shoah, on en a mangé jusqu’à la terminale. Je respecte ce moment de l’histoire, mais pas plus que d’autres. Le génocide rwandais, je n’en ai pas entendu parler", avance Guillaume, effaçant d’un trait tout le débat, toutes les recherches, sur la spécificité de la Shoah.

"La spécificité de la Shoah"… C’est peut-être bien là que le bât blesse. Les persécutés juifs ne seraient pas des persécutés comme les autres ? Bien sûr que les massacres de masse effectués par le régime nazi ont une spécificité, mais cette spécificité est le fait des criminels et du régime criminel, pas des victimes ! De plus, comme toute chose, chaque massacre a ses spécificités, et les massacres de masse perpétrés par les nazis ont en même temps des caractéristiques communes avec d’autres événements et s’inscrit dans des phénomènes contemporains plus globaux. Le racisme, bien sûr, qui n’est pas une spécificité nazi (on vient de le voir). La vision "scientifique" de l’histoire et une manière technique de conduire un pays en considérant les populations comme des éléments désirables ou indésirables, en particulier avec le souci d’une construction nationale sans faille – ce point constitue une ressemblance avec le massacres des chrétiens dans la Turquie en gestation au début du XXe siècle. Le caractère industriel du massacre qui, lui, est comparable avec notre manière de traiter nos animaux d’élevages ; et que, toute proportion gardée, l’on peut aussi rapprocher de la "gestion des ressources humaines" dans les entreprises capitaliste (l’adoration des chiffres et le mépris de la vie).

Le régime nazi n’est pas une anomalie de l’histoire ; il n’est pas le fruit amer d’une intervention de "la barbarie", monstre mythique venu de nulle part, mais un produit malade de notre culture ; il s’inscrit dans un mouvement général, le même mouvement que celui qui a donné naissance par ailleurs au sionisme et qui a pris la forme, aujourd’hui, de ce qu’il est convenu d’appeler "la modernité". Adolf Hitler et ses acolytes ont, certes, développé une folie, mais à partir de la pensée de notre temps. Les Jeunes-Turcs responsables du massacre des arméniens également. Ainsi que les sionistes qui, eux, sont encore à l’œuvre aujourd’hui ; et qui ne lâcheront pas facilement sur le terrain idéologique parce que, dès lors que les pouvoirs économiques internationaux ne seront plus de leur côté, il ne leur restera que cela pour tenir ; cela, c’est-à-dire un énorme mensonge, du vent.

Malgré qu’il y ait mis beaucoup de violence et une maladresse commercialement bienvenues pour lui, il faut reconnaître à Dieudonné M’bala M’bala le mérite de nous avoir crié, avec son public, que le sionisme est un crime, un crime raciste. Et qu’on en a assez de manger tous les jours de la Shoah pendant que toutes les banques, tous les Etats, toutes les multinationales, assassinent impunément et avec entrain partout dans le monde, conduisent des peuples entiers à la famine, et traitent avec un mépris particulier la plupart des peuples indigènes des continents du sud, ainsi que quelques autres.

Cela dit, j’ai peur par avance de ce qu’il va nous sortir, M’bala M’bala, avec le nouveau spectacle qu’il annonce. Parce que l’empathie ne semble pas être dominant en lui, ni la subtilité. Lorsqu’on est capable de s’acoquiner avec un Faurisson et un Alain Soral…
Il ne m’a jamais fait rire. Mais c’est un autre débat, étant donné que je peux en dire à peu près autant de tous les comiques contemporains des puissantes chaînes télé et radio. J’ai été éduqué par les Shadoks.

 

 

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