Rupture

Renforcer l’âme de l’atelier et casser la logique du palais

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dimanche 19 janvier 2014

J’ai toujours à l’esprit ces propos d’Yves Charles Zarka que j’ai déjà cités [1] :

« Si l’on demandait à Montesquieu quel est le couple de concepts qui définirait selon lui le champ politique, il répondrait, je crois, par l’opposition entre liberté et servitude : il y a des gouvernements qui conduisent à la liberté et d’autres à la servitude. Toute la question étant de savoir comment promouvoir les uns et se défendre des autres. Liberté et servitude sont en effet selon moi les concepts majeurs de la politique, ceux par lesquels il est possible de déterminer si une question est politique ou non. Contrairement donc à ce qui est souvent dit et même ressassé aujourd’hui, ce n’est pas le couple ami/ennemi, mais le couple liberté/servitude qui est le critère déterminant du politique. Cela veut dire simplement que l’essence du politique ne doit pas être pensé en fonction de l’ennemi (intérieur ou extérieur), c’est-à-dire de la guerre, mais en fonction de la liberté et de la paix. La politique ne disparaît pas quand la guerre cesse, ce que pourtant certains s’ingénient à nous faire accroire. »

L’essence du politique ne doit pas être pensé en fonction de l’ennemi, c’est-à-dire de la guerre… Et si nous nous étions fourvoyés il y a bien plus de deux mille ans, en Grèce ?

C’est la position de Christophe Dejours. Dans son ouvrage heureusement intitulé Travail vivant, il affirme ceci [2] :

« Sortir de la crise où la politique s’est enlisée n’est possible qu’au prix d’un conflit théorique avec la tradition philosophique, celle qui depuis les Grecs s’est inlassablement dressée en contemptrice du travail et de la vie pour leur opposer le courage d’affronter la mort et la virilité du guerrier.

Cette tradition méconnaît le pouvoir gigantesque du travail vivant et ce que toute civilisation lui doit. Elle n’a cessé d’en escamoter la génialité et d’exalter l’idée d’une liberté dont la conquête ne serait permise qu’aux hommes ayant commencé d’abord par se débarrasser du travail.

Le monde du travail, aujourd’hui, ne peut être reconnu comme un monde. »

Notre idéal démocratique est encore aujourd’hui basé sur la liberté du propriétaire-guerrier, citoyen qui consacre son temps à la vie politique, sa subsistance étant assurée par le travail des esclaves qu’il maîtrise. Idéalement, le citoyen grec ne se confrontait pas lui-même au réel par un travail productif, la pratique de la sculpture ou de la peinture ne faisant même pas exception. Si la réalité était, bien sûr, plus nuancée, il n’en reste pas moins vrai que l’artisanat, y compris ce qu’aujourd’hui nous appelons "arts plastiques", n’était pas a priori considéré comme une activité d’« hommes libres ».

Aujourd’hui, le travail productif est considéré comme une activité d’« hommes libres » ; malheureusement, la liberté n’est plus considérée comme politique : elle est devenue liberté d’entreprendre et de jouir, et de s’habiller comme on veut.
Pourtant, comme le précise plus loin Dejours, « le "travailler", dans la mesure où l’on prend au sérieux ses deux registres fondamentaux : le rapport subjectif à la tâche qui relève de l’ordre strictement individuel d’un côté, la coopération qui relève de l’ordre collectif de l’autre, est de part en part politique. »

Le "politique" du propriétaire-guerrier, sous le régime duquel nous croupissons encore, est le "politique" tel que vu et pratiqué par les pouvoirs, dans la lutte pour acquérir, conserver et étendre des pouvoirs. Son maître-mot est "puissance".

Le "politique" du travailleur libre, lui, est ce qui se dégage naturellement de la coopération nécessaire entre artisans et du désir naturel de produire quelque chose dont on puisse tirer fierté.

La logique de pouvoir du propriétaire-guerrier ne peut engendrer une démocratie, elle est antidémocratique ; l’âme sensible et créatrice du travailleur libre est, par essence, démocratique.

Aujourd’hui encore, la démocratie est essentiellement absente de l’usine et, plus généralement, des activités économiques. Du coup, le politicien n’accède à l’économie (et au social) qu’à travers des études statistiques, c’est-à-dire à peu près comme les physiciens accèdent aux réalités de l’infiniment petit. A ceci près que, de temps en temps, une catastrophe économique ou un combat social lui ouvre un instant les yeux. Un bref instant, avant qu’il ne replonge dans ses statistiques. Curieux qu’aucun mathématicien ne lui ait inventé une fonction d’onde pour l’aider à appréhender ces étranges réalités élémentaires humaines qui font parfois si désagréablement irruption dans son monde fantasmagorique…

L’action politique démocratique ne se base pas sur la conquête mais sur la coopération, elle ne vise pas l’appropriation mais la création, ses lieux ne sont pas le palais et le champ de bataille mais l’atelier et le champ de blé. Je crois me rappeler avoir écrit, par le passé, qu’il fallait introduire le politique dans l’usine ; je me trompais, il faut extraire le politique de l’usine.
Ce qui suppose, bien entendu, de chambouler l’usine. Et tout l’environnement de l’usine.

P.-S.

Le couple ami/ennemi est axé sur le territoire (et l’identité, manière paralysante de s’identifier par rapport à "l’autre"), le couple liberté/servitude l’est sur l’activité (et l’ipséité, où l’on reconnaît être soi-même aujourd’hui un autre qu’hier et pourtant toujours soi-même). D’un côté une vision statique de choses mortes, de l’autre une vision dynamique de la vie.

[1Lus un jour de 2008 dans Le monde des livres (ce lien est mort, Le Monde n’avait sans doute pas fait exprès de laisser cette page disponible aux fureteurs. Mais ces propos d’Yves Charles Zarka sont cités dans l’article wikipedia sur Carl Schmitt).
Rectificatif (juin 2015) : le premier lien n’est pas mort, mais la page où il mène ne mentionne toujours pas le nom (l’identité) de l’interviewé !

[2Travail vivant, tome 2, p.196.

 
 
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