Peuples sans limites

La culture

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dimanche 9 mars 2014

L’important est de penser les choses et non les mots. Mais nous pensons à l’aide de mots qui sont eux-mêmes des choses, et choses capables d’engendrer…

Il paraît, selon Christophe Dejours, « que l’être humain, par le truchement de la sexualité, possède en lui une aptitude à la violence dont les développements possibles sont aussi illimités que ceux du fantasme » [1]. Christophe Dejours est psychanalyste, sa longue étude des milieux du travail a beau l’avoir conduit à remettre timidement en cause un ou deux points de l’enseignement du prophète (justement sur la centralité du rôle de la sexualité), sa culture intellectuelle est dominée par les idées, les mots de la psychanalyse. Sexualité, fantasme… Dans le même ouvrage joliment intitulé Travail vivant, il ajoute : « Nous avons vu que le pouvoir de la violence de s’amplifier de façon redoutable vient des risques de collusion imaginaire entre les individus, lors de la formation d’une masse, dans la mesure où cet imaginaire de toute puissance peut faire sauter les barrières qui s’opposent habituellement aux déchaînements de la barbarie. »

Deux grands mots sont ici lâchés : "barbarie", "imaginaire". Qu’est-ce que la barbarie ? Selon la psychanalyse, en tout cas selon Dejours et beaucoup d’autres, c’est ce qu’il advient lorsque les forces obscures retenues dans l’être humain par la Culture sont libérées. L’être humain a pour moteur le Mal, pensent-ils, le Mal, qu’ils préfèrent appeler "sexualité" ; mais heureusement, la Culture, pourtant produit de l’humanité, est là pour convertir cette énergie maléfique en construction bienfaisante. « Partir de cette base anthropologique [la connaissance des implications anthropologiques de la psychanalyse], dit Dejours, c’est tenir pour banal, attendu et logique le déferlement de la violence parmi les êtres humains. C’est, a contrario, tenir la Culture pour une anomalie… »
La majuscule à "Culture" n’est pas de Dejours, mais le psychanalyste, tout en se plaçant à un niveau anthropologique, emploie clairement le mot "culture" dans le sens de "production des œuvres et de la civilité" (ces mots sont de lui), et ces œuvres elles-mêmes, et non dans son sens anthropologique [2], différencions-donc par l’écriture ces deux sens du mot "culture", ce sera plus commode.

La Culture, donc, c’est ce qui empêche la barbarie. Et la barbarie est ce qu’il advient lorsque la Culture est trop faible pour l’empêcher de survenir. Mettons donc une majuscule à cette Barbarie qui s’avère être, en pratique, l’opposé de la Culture. Et remarquons au passage que l’ancêtre latin de ce mot, barbaria, signifiait "pays étranger", cela nous aidera à comprendre pourquoi la Culture, n’est-ce pas, est uniquement nôtre…

Cette carte fait peut-être partie de notre imaginaire (inconscient mais culturel).

Pourtant, si la Culture joue réellement un rôle de talisman contre la violence, comment ne pas supposer aux Mbuti (voir ce billet précédent), ou aux Huaorani (ci-dessous), une Culture au moins aussi efficace que la nôtre, vu qu’ils n’ont pas plus sombré que nous, occidentaux civilisés, dans la violence ?

 

 Peut-être comme aux premiers jours de l’Humanité… » Dès le début, le commentateur enlève aux Huaoranis toute histoire et, donc, toute acquisition, toute invention culturelle !)

 

Ou bien cette histoire de Culture magique est de la blague et il faut considérer les choses autrement. Comme je le disais ici, « le régime nazi n’est pas une anomalie de l’histoire ; il n’est pas le fruit amer d’une intervention de "la Barbarie", monstre mythique venu de nulle part, mais un produit malade de notre culture ; il s’inscrit dans un mouvement général, le même mouvement que celui qui a donné naissance par ailleurs au sionisme et qui a pris la forme, aujourd’hui, de ce qu’il est convenu d’appeler "la modernité" ». Le racisme est entré dans notre culture contemporaine hautement civilisé, je doute qu’il soit présent chez les Mbutis et les Huaoranis (en revanche, ils connaissent sûrement la peur de l’autre, eux-aussi ; ils y ont intérêt, d’ailleurs).

Dans le passage précédemment cité de "Travail vivant", Dejours parle des risques de collusion imaginaire entre les individus puis précise qu’il s’agit d’un imaginaire de toute puissance. Qu’est-ce qu’un imaginaire ? C’est la culture de base des individus, celle acquise pendant la prime jeunesse et souvent longtemps fortifiée par la suite, c’est le socle de la culture, non une création démoniaque. Le psychanalyste ne semble pas s’intéresser aux origines des contenus de l’inconscient, la sexualité individuelle et son histoire étant censée expliquer à elle-seule ce contenu ou tout au moins en quoi et pourquoi il diffère d’un contenu moyen, l’Inconscient, considéré comme déjà connu.

L’une des principales sources d’enrichissement de notre Culture, au XXe siècle, de notre Culture mais aussi et surtout de notre culture, fut la psychanalyse. La psychanalyse a modernisé quelques vieilleries religieuses : la source du Mal n’est plus le diable mais "la sexualité" alliée avec "l’Inconscient", une chose bien "naturelle", donc ; la source du bien n’est plus Dieu mais… la sexualité, grâce à la "sublimation" permise par la Culture et engendrant la Culture ; les inspirations des démons sont devenus des fantasmes tout ce qu’il y a de plus "naturels" aussi.

La psychanalyse a ainsi désacralisé la sexualité : tout ça est devenu, comme qui dirait, "scientifique". Cette désacralisation ne se fit pas sans un phénomène oscillatoire de la pensée et de l’imaginaire occidentale (en un mot, de sa culture), car elle s’accompagna rapidement d’une déification de l’orgasme, déification qui eût même, un temps, son sorcier, Wilhem Reich, et qui a toujours ses grands prêtres.
Mais la psychanalyse a ainsi, surtout, consacré la Culture dans son rôle de gardienne de la civilisation (civilisation qui dans une telle logique ne saurait, en tant que telle, engendrer l’apocalypse).

Dans le même temps exactement, le sionisme et l’antisémitisme se développaient, et le taylorisme, et puis le stalinisme, et l’on berçait tendrement dans leurs berceaux la cybernétique et la bombe atomique. Rien à voir avec la Barbarie, bien entendu, puisqu’il s’agit-là des produits sophistiqués de la grande civilisation occidentale. Mais aussi, rien à voir avec la Culture : parlez-moi plutôt de Van Gogh, de Picasso, de Heidegger (pas trop quand même), d’Einstein, de Chaplin, de Proust, de "Voyage au bout de la nuit" (mais pas de son auteur)…
Qu’ai-je écrit là ! L’antisémitisme, rien à voir avec la Barbarie ?!! Excusez-moi, il s’agit bien d’une intervention de "la bête immonde", évidemment !
Bon, passons…

La Culture est un phénomène et une activité politique et culturel, cultuel aussi, contemporain (pour l’aspect cultuel, voir conférence plus loin). C’est un phénomène typiquement humain, et même de l’humain hautement civilisé. La culture, en revanche, s’observe déjà dans le règne animal : deux peuplements d’une même espèce d’oiseau ne construisent pas forcément leurs nids de la même façon ni ne chantent tout à fait les mêmes ritournelles, même dans des environnements similaires. La culture, contrairement à la Culture, désigne pour l’essentiel à peu près la même réalité que ce que notre époque s’entête à nommer "racines". Plus exactement, ces soit-disant "racines" correspondent à notre culture de base, celle acquise pendant la prime jeunesse (et peut-être même en plus une culture innée, si elle existe ; et il existe au moins celle résultant de l’expérience intra-utérine : du ventre, et dès lors que l’on est doté d’oreilles fonctionnelles, le bébé entend la voix de sa maman).

Cette culture d’origine est comme un dépôt alluvionnaire, un fond culturel statique (mais pouvant s’éroder) résultant des siècles passées ainsi que, plus particulièrement, des dernières décennies jusqu’à notre jeunesse. Né en 1957 dans une ferme de l’Ouest de la France, je suis enfant de deux guerres mondiales et de mai 68, et aussi du syndicalisme paysan chrétien de gauche, des processions annuelles dans la campagne avec bannière et chants religieux, des litanies religieuses de ma mère et du curé du village. Il ne s’agit pas de "racines", ou plutôt, le cas échéant, il ne s’agit plus de racines, car cela a pu me nourrir (ou m’empoisonner) par le passé, mais cela ne m’alimente plus, c’est maintenant un fond, un enregistrement de fond, un bruit de fond ; c’est aussi une sensibilité particulière au monde, une manière de le voir et de ne pas le voir, un filtre difficile à corriger, et même, dans une certaine mesure, une matrice.

Il ne faut pas confondre racines et origines. Mes racines encore vivantes, celles qui comptent, mes racines actuelles sont du XXIe siècle, elles me sont contemporaines, évidemment. Si mes racines sont mortes, alors je suis mort. Pensez à cela, chercheurs d’identité : notre culture de base, fondamentale, a beau venir du passé, nous ne pouvons nous enraciner que dans le présent. De plus, il peut y avoir autant de choses mortifères que de choses saines dans cette culture de base ; s’il fallait s’en défaire pour mieux s’enraciner, il ne faudrait pas hésiter à s’en défaire dans la mesure du possible. Avez-vous besoin d’une identité, ou avez-vous besoin d’être bien enraciné, c’est-à-dire d’éprouver un fort sentiment d’appartenance à une ou plusieurs communautés vivantes (voir mon billet L’appartenance heureuse) ?

C’est la vie toute entière qui m’apporte et renouvelle ma culture, grâce à mon enracinement dans les communautés humaines où je vis, c’est-à-dire tout simplement grâce à mes liens à la fois participatifs et affectifs. Plus les liens de participation ont une dimension affective, plus il y a enracinement – c’est pourquoi l’enracinement est devenu difficile dans le monde contemporain.

Dans le monde d’aujourd’hui, l’affectif a mauvaise presse là où nous avons le plus besoin de lui : l’éducation, le monde du travail, la médecine, voire même la cellule familiale. Tandis que par ailleurs il est utilisé à des fins manipulatoires. Show business et publicité manipulent les cœurs à leur profit et au mépris de la vie. Ils manipules des cœurs passifs, réduits à la passivité – typiquement celle que l’on a devant un téléviseur –, non des cœurs participatifs. Le monde politique aussi, qui les imitent.
Les mondes où nous pouvions nous enraciner ont été défaits, des illusions ont été mises en place pour les remplacer. De sorte que nous cherchons maintenant à nous enraciner dans du vent, comme des ombres.

Le coté affectif de l’enracinement n’empêche pas, et ceci peut être malheureux, la formation d’une culture proprement intellectuelle à côté de l’autre. Avec l’explication psychanalytique du monde, par exemple, et l’explication cybernétique du monde. Cette culture intellectuelle n’est pas nécessairement toujours consciente, c’est parfois à notre insu qu’elle nous donne nos grilles d’interprétation de notre environnement et de nous même. Ce qui, selon les circonstances, peut être commode ou fâcheux, commode et fâcheux.
La partie consciente de la culture intellectuelle semble recouvrir en partie le concept de Culture. Notre culture intellectuelle politique est ainsi riche de grands mots qui sonnent bien : Culture, Barbarie, Nation, Patrie, Gauche, Droite, Révolution, Réaction… Ces mots sont comme des noms de couleurs, ils nous permettent de décrire approximativement l’apparence des choses, mais nous savons bien que les couleurs n’ont pas de réalité objective.
L’apparence des choses dépend de l’éclairement et du point de vue, et le point de vue se transforme parfois en point d’aveuglement, là où l’on est constamment ébloui. Ce sont les mots qui éclairent ou éblouissent, selon leur pertinence et leur richesse d’évocation. Ou plutôt, c’est avec les mots que l’on éblouie, souvent en toute conscience, par la manière d’en user. Une Barbarie qui serait opposée à une Culture, cela n’existe que dans nos livres et nos têtes ; notre violence est engendrée par notre culture bien plus que par notre sexualité.

Si, le plus souvent, on parle de culture à propos de communautés, la culture est si fortement présente à l’échelle individuelle qu’elle recouvre partiellement la notion de "mentalité". La mentalité d’un individu donné dépend de son caractère (de son psychisme, de son tempérament), mais aussi de ses représentations mentales, donc de sa culture. Pas de sa Culture, sinon dans ce qu’elle a de culturelle. Il est possible de considérer la culture, ou tout au moins la partie inconsciente ou à fleur de conscience de la culture, comme une seconde nature. Comme dans le mimétisme (voir plus loin).
La Culture, quant à elle, se tient bien entendu très au-dessus de tout cela : dans le ciel étoilé de la civilisation où, étrangement – mais tout est possible dans le monde des idées –, elle se forme par sédimentation…

« Les milliers de concepts abstraits qui s’imbriquent et se pénètrent les uns les autres sont souvent comme les alluvions que le grand fleuve dépose sur chacune de ses rives. Quand on nage au milieu, dans l’eau vive, ils importent peu et ça ne vaut vraiment pas la peine de s’en préoccuper ; il est certes troublant de voir tous ces gens qui se chamaillent pour des concepts comme des chiens autour d’un vieil os et l’on n’ose pas considérer comme nulle toute cette bagarre. Et pourtant on devrait. La plupart des gens ne vivent pas dans la vie mais dans une apparence, dans une sorte d’algèbre où rien n’existe et où tout n’est que signification. J’aimerais sentir puissamment l’être de toute chose et, plongé dans l’être, la vraie signification profonde. Car l’univers entier est plein de signification, il est le sens devenu forme. La hauteur des montagnes, l’immensité de la mer, le noir de la nuit, la façon qu’ont les chevaux de regarder, comment nos mains sont faites, le parfum des œillets, comment le sol se déploie en vagues, en creux ou en dunes ou bien encore en falaises abruptes, un paysage vu depuis une montagne, comment on se sent quand, par une journée de grande chaleur, on passe sous un porche frais aux pierres luisantes d’humidité, ou quand on mange quelque chose de gelé : partout, dans toutes les innombrables choses de la vie, dans chacune d’elles, est exprimé de façon incomparable quelque chose qu’on ne peut rendre avec des mots mais qui parle à notre âme. Et ainsi le monde entier est une parole de l’insaisissable adressée à notre âme ou une parole de notre âme adressée à elle-même. La tristesse est un concept dans la langue réelle ; dans la langue de la vie, il existe des milliers de tristesses différentes… »
Hugo von Holfmannsthal, Lettre à Edgar Karg, in Les mots ne sont pas de ce monde [3].

Selon les circonstances, les professions et les modes, quelques autres concepts recouvrent en partie celui de "culture". C’est le cas du concept d’univers mental, de celui d’imaginaire, ou encore d’imaginaire collectif. Christophe Dejours, dans la citation faite plus haut, parlait d’un imaginaire de toute puissance qui n’est clairement pas du côté de la Culture. Ailleurs, par contre, il emploie le concept d’imaginaire social pour parler d’un ensemble de mots qui ne sont pas de ce monde :

« Il revient par ailleurs à la philosophie de mettre en évidence les pièges que l’imaginaire social place sur le chemin de la pensée. L’imaginaire social contemporain serine le mépris du travail, annonce la fin du travail, s’emballe pour l’économie virtuelle et célèbre un monde réduit à n’être que la chose des gestionnaires. »
Travail vivant, P. 190 dans la Petite Bibliothèque Payot

"La chose des gestionnaires…" Là, tout en ayant encore un pied dans la culture, nous sortons des domaines de la Culture pour entrer dans ceux de la CULture…
 

Incultures (I), conférence gesticulée de Franck Lepage

 
(Si cette vidéo a disparu voir note [4])

Avant son accident de parapente, Franck Lepage avait pour métier de répandre les mots choisis par le ministère de la Vérité, ce ministère qui, en France, s’occupe du Culturel et du CULturel, mais fort peu du culturel. S’il s’occupait de culture, il lui faudrait chapeauter la mode (l’industrie textile), les arts culinaires (la restauration et la filière agroalimentaire), la sexualité (l’industrie pornographique et les activités matrimoniales et de rencontres sexuelles), et j’en passe (il ne pourrait s’en tenir aux monuments historiques – mais eux ne sont culturels que dans la mesure où le ministère de la Vérité s’en occupe [5]).
Comment ces industries ont-elles une influence sur la culture ? Eh bien, par exemple, l’industrie pornographique induit une pratique masturbatoire d’un certain genre (une masturbation assistée) et, plus généralement, des pratiques sexuelles d’un certain genre (le Sexe décrit par Dominique Folscheid dans "Sexe mécanique" et par avance sanctifiées – c’est-à-dire aujourd’hui naturalisées – par la psychanalyse), voire des pratiques sociales d’un certain genre. Ce ne sont pas la Culture ni la CULture qui influencent la pornographie, c’est la pornographie qui influence la Culture et la CULture. Et qui influence aussi la publicité qui, elle, se situe dans une autre sphère culturelle et industrielle, la Qlture (voir plus bas).

Le ministère dit "de la Culture", donc, avait sûrement d’excellentes raisons de préférer, comme nous le conte Franck Lepage, le mot "défavorisé" au mot "exploité" ; cela dit, si les mots du capitalisme ne sont pas de ce monde, les mots du marxisme ne le sont pas plus. Si l’on utilise toujours les mêmes mots, ceux qui ont cours dans son camp, c’est qu’on ne pensent plus depuis longtemps mais qu’on prêche (pendant que le monde court, lui, loin en avant). Je ne sais pas aujourd’hui, mais en 2007 Franck Lepage est toujours prophète. Ce qui n’empêche pas l’auteur de ce billet d’admirer sa conférence, de l’aimer, de la trouver extrêmement intéressante, de rire aux larmes en l’écoutant, d’en être ému aussi, et de regretter qu’il n’ait pas continué dans le conte (mais pratiqué sans éclairage, dans de petites salles, dans la rue, dans des usines en grève – ou pas –, et pourquoi pas, sur internet).

Franck Lepage, en 2007, n’a pas abandonné le couple moteur des propriétaires guerriers, amis/ennemis, pour le couple moteur des libres artisans, liberté/servitude [6]. Il ne s’est en rien aperçu, non plus, apparemment, que les pauvres, s’ils n’ont pas la Culture de l’élite, n’en ont pas moins une culture parfois riche, plus intéressante que l’Art Moderne, comme s’il mettait lui aussi la Culture sur un piédestal. Après tout, l’idée d’une éducation populaire relève aussi de ce culte de la Culture et de la croyance que la culture de l’élite vaut plus que celle du bas peuple. S’il faut bien défendre une éducation qui ne serait plus dédiée aux besoins de l’industrie capitaliste mais à ceux de la communauté humaine, c’est-à-dire aux besoins de chacun, il n’y a pas à se soucier le moins du monde de Culture, ni même d’éducation politique, pourquoi faire ? L’éducation politique se fera toute seule chez ceux qui pourront et sauront être réellement actifs au sein des débats agitant leurs communautés. Les personnes demeurant politiquement inactives dans une société débattante, c’est-à-dire dans une société réellement démocratique et que l’on peut qualifier de libre, le demeurent par inintérêt ou par inaptitude sociale ; dans les deux cas, un programme d’éducation politique ne leur sera d’aucun secours – et je me demande bien, d’ailleurs, ce que l’on peut mettre derrière cette expression, "éducation politique", et ce que le marxiste Franck Lepage y met [7]
Quand à la culture, laissons libre cours à la vie et elle se fera toute seule, elle aussi, comme elle l’a toujours fait. C’est une volonté bien peu démocratique que celle qui veut tout produire volontairement, c’est-à-dire tout contrôler, et qui tente, précisément, d’empêcher son libre cours à la vie, tout en organisant un ministère et des infrastructures culturelles.

A ce propos… Loin des hautes sphères où Lepage navigua jadis, il y a les êtres modestes vivant au ras du sol. Pas seulement les pauvres auxquels il fut chargé d’apporter de la CULture, mais les modestes, comme ceux avec qui je plantais des poireaux lorsque j’étais saisonnier ; par exemple, de ceux qui ne sont pas trop souvent au chômage, qui possèdent une maison, qui vont en vacance une semaine, parfois même jusqu’en Espagne (en des temps matériellement plus faciles)… Je pense là plus aux ouvriers permanents qu’aux autres saisonniers, je pense aux ouvriers de toutes les industries (le maraîchage d’aujourd’hui est une industrie).
Le ministère de la CULture semble assez peu préoccupé par les ouvriers, il sait qu’ils sont entre les mains de toutes les entreprises de l’image : le cinéma, la télévision, auxquels il faut ajouter les grands centres commerciaux, les grandes marques et leurs affiches. Car l’industrie publicitaire alimente la culture au même titre que la télévision. Tout cela est de la culture prémâchée artificielle de masse, de la culture industrielle pour les employés industriels. C’est celle qui a fabriqué et que fabriquent les amuseurs publics contemporains – qui remplissent les salles de spectacles et ménagent du "temps de cerveaux disponible (pour recevoir et intégrer la pub) à la télévision –, celle des émissions de téléréalité – curieux concept que celui-là, "téléréalité" !
Toutes ces entreprises de l’image nous fabriquent une fausse réalité : des scènes jouées, du théâtre que l’on fait passer pour la réalité, ou qui prend la place de la réalité même lorsqu’il nous est proposé comme fiction.

« — Vous avez vu ce qu’il a collé à ses murs ?
Il avait vu, de loin, à travers les vitres. C’étaient des photographies de gangsters, qui avaient paru dans les magazines à l’époque de la prohibition, tous les grands, Al Capone, Gus Moran, et surtout l’ennemi public N°1, Dillinger, plusieurs fois représenté, notamment au moment de son arrestation, flanqué de deux policiers qui lui tenaient familièrement l’épaule et qui plaisantaient avec lui, fiers de se montrer en compagnie d’un personnage aussi célèbre. Il y avait aussi des photos extraites de films policiers et qui représentaient invariablement des mauvais garçons, des durs, et cela donnait au billard une atmosphère à la fois vulgaire et équivoque.
[…]
Le coup des photographies sur le mur était génial. Si on avait eu le temps d’observer les gosses jour par jour, on aurait pu les voir prendre peu à peu, autour des billards, les poses et les expressions de physionomie des gangsters affichés, et ils devaient imiter leur langage ; ils avaient déjà une façon particulière de se saluer, de laisser pendre un bout de cigarette à leur lèvre, de tenir leur main droite dans leur poche comme si elle serrait la crosse d’un automatique. »

Le récit qui précède n’est qu’une fiction tirée du roman de Georges Simenon "Un nouveau dans la ville", mais je tiens Georges Simenon pour un excellent observateur de l’âme humaine. J’ai d’ailleurs moi-même observé, par le passé, un cas intéressant de mimétisme par un adulte à partir d’une photo, une photo parue peu auparavant d’une célébrité qu’il admirait. Un mimétisme physique, à travers l’attitude corporelle et les gestes, mais pas seulement. Un jour, fugitivement, j’ai vraiment eu l’impression d’avoir en face de moi le personnage sur la photo.
Si le mimétisme corporel est si puissant, le mimétisme de la pensée l’est au moins autant (nous savons, aujourd’hui, la force des liens biologiques qu’il y a entre les deux).

La classe moyenne, même la classe moyenne supérieure, n’est pas indemne de ce déferlement d’images imbécile et nauséabond ; mais elle a la CULture, cet autre déferlement imbécile, pour souffler, ou tout au moins changer d’air toxique ; et même elle a un peu, elle a parfois beaucoup, de Culture. Elle a les livres, et des revues et journaux plus intellectuels, plus documentés et moins émotionnels que la presse lue par les ouvriers (par ceux qui lisent, tout au moins, car beaucoup semblent avoir peur de l’écrit ; sans doute ne l’ont-il abordé, enfants, qu’à travers des études mal-aimées).
Mais ces lectures mêmes exposent la classe moyenne à des injonctions type "les enquêtes qu’il ne fallait pas manquer cette semaine" ou "les trois livres qu’il faut lire ce week-end", comme si la presse était dominée par un esprit totalitaire. Heureusement, ce que les gens de la classe moyenne ont de Culture leur permet de regarder cela de plus haut, voir, pour certains, avec un léger dédain. Même ceux qui, comme moi, ont jeté leur téléviseur, lisent malgré tout la presse, mais en évitant autant que possible les listes type "les enquêtes qu’il ne fallait pas manquer". Ils tiennent à ce que leur propre culture leur soit vraiment propre, qu’elle vienne d’eux-mêmes et de leurs racines vivantes, c’est-à-dire de leur propre point-de-vue, de leur vie, de leurs désirs et, surtout, de leurs actes, pas des hautes sphères des pouvoirs (selon quelles critères ne fallait-il pas manquer ces enquêtes ou faut-il choisir ces lectures ? Vos critères du moment ne sont pas forcément les miens en ce moment, vos enquêtes peuvent attendre, et je ne m’en porterai pas forcément plus mal si je les ignore pour l’éternité).

Il y a donc la CULture du pouvoir d’Etat et la Culture antiBarbarie (en vente libre dans toutes les bonnes pharmacies librairies). Il me faut maintenant nommer ce que délivre les industries de l’image et du divertissement et qui fait aussi partie de l’offre culturelle – car il y a une "offre culturelle", la "culture" est devenue marchandise, elle aussi.
A ce propos… Cette curieuse idée que la culture serait quelque chose à produire et pas simplement quelque chose qui accompagne naturellement la vie consciente ou même un simple aspect de cette vie, cette idée relève, peut-être autant que la pensée scientifique et l’esprit cybernéticien, de cette métaphysique occidentale décrite, à ce qu’il paraît, par Heidegger et que Michel Henry, dans "De l’art et du politique", qualifie de métaphysique de la volonté :

« C’est une métaphysique de la volonté – de la volonté de volonté – […] elle fait de tout ce qui est un objet, un objet pour un sujet, un objet offert à la domination et à l’action d’un sujet […] Voulant se rendre maîtresse des choses, la volonté ne veut rien d’autre que le règne de son propre vouloir, et c’est pourquoi elle est bien une volonté de volonté » [i].

Et c’est une volonté bien peu disposée à la démocratie que celle qui veut tout produire volontairement, c’est-à-dire tout contrôler.

En attendant que me vienne à l’esprit un mot qui convienne, je nommerai Qlture, avec un Q comme Quenelle, toute cette culture en conserve type TF1 et supermarchés… La culture préfabriquée du journal télévisé, des émissions de variétés et des magazines, proposée aux modestes qui se jettent dessus parce qu’on leur interdit toute vie communautaire pendant leur journée de travail (sans y parvenir totalement, heureusement !), et qui n’en ont presque pas non plus les soirs de semaine mais seulement pendant les week-ends. Il n’y a plus de veillées, juste des écrans allumés, et les paysans ont perdu leur science du ciel diurne qui leur permettait, jadis, de prédire un peu le temps qu’il fera ; ils l’ont troqué pour le "bulletin météo" quotidien, comme jadis ils avaient perdus leur science du ciel nocturne qui leur permettait de se repérer dans les saisons, lorsqu’ils eurent accès à un calendrier performant (c’est-à-dire se recalant périodiquement "sur le soleil"). Le bulletin météo, comme le calendrier grégorien, est une belle invention, mais il serait souhaitable que le temps et le pouvoir de pensée et d’observation qu’il libère ne soient pas accaparés par des distractions artificielles conçues par des pouvoirs pour servir les intérêts de ces pouvoirs, mais remplies par la vraie vie, c’est-à-dire par de nouvelles confrontations aux réel. Confrontations qui, n’en déplaise à Christophe Dejours, sont le sel de la vie [8].

A ce stade, mesdames, messieurs (comme dirait Franck Lepage), simplifions un peu afin de rendre un tant soit peu utilisables nos nouvelles distinctions. Masculinisons la CULture et la Qlture, en distinguant la première de la seconde par une majuscule et en qualifiant de "cultural", et non de "culturel", ce qui leur est relatif – cela fera agricole et c’est tant mieux ! En résumé, nous obtenons :

  • La Culture : la Culture, Culturel, le Culturel.
  • La CULture : le Culture, Cultural, le Cultural.
  • La Qlture : le culture, cultural, le cultural.
  • La culture : la culture, culturel, le culturel.

C’est un peu tordu, il est vrai, mais les réalités que nous cherchons si péniblement à appréhender ne le sont pas moins. Il faudra encore simplifier, mais en taillant dans la réalité, cette fois-ci, plutôt que dans le vocabulaire.
Justement, qu’en est-il de la réalité culturelle vivante ? Que donne, actuellement, ma confrontation au réel ?

Beaucoup de ceux que j’ai côtoyé, et que je côtoie encore dans mes occupations d’ouvrier, ont une culture très supérieure à la mienne dans quelques domaines importants. La faune et la flore, par exemple, ou les arts culinaires. Je me rappelle d’un type qui m’impressionnait par sa facilité à reconnaître un oiseau de loin, oiseau que, parfois, je ne saurais même pas nommer vu de près. Cela, c’est de la culture qui n’a pas été octroyée par les ministères, de la culture sauvage, en somme. De la culture pas très régulière sur laquelle l’école s’assoit au lieu de s’agripper.

Je ne peux parler en détail des banlieues, n’y ayant jamais vécu, mais cela se voit de loin que là-bas aussi l’école s’assoit dessus des réalités culturelles vivantes auxquelles, dans l’intérêt des écoliers comme de l’Humanité, elle devrait s’agripper, plus encore qu’à la campagne ! L’école tue autant de culture qu’elle n’en donne : la culture dominante, officielle, chassant l’autre considérée comme Barbare, au lieu de s’en enrichir.

Tout cela est normal puisque le rôle du mouvement républicain occidental n’a jamais été d’instaurer une démocratie réelle mais d’ouvrir les êtres et la société à la marchandise et à sa production, et ainsi d’uniformiser les mondes, de les formater, de les normer, de les neutraliser. Toutes les écoles de la République étaient et demeurent, fondamentalement, des écoles coloniales.

Il est de bon ton d’opposer l’universalisme aux communautarismes. Mais c’est parce que l’universalisme en question possède à la fois la puissance (la force) de la pyramide occidentale des pouvoirs et la faiblesse (intellectuelle et, comment dire… "spirituelle") du tourisme (lui-même en principe universel, mais en réalité occidental et d’esprit occidental [9]).
Peuples du monde, nous sommes tous dans le même bain ; il faut détruire les pyramides. Et le tourisme.


(cette figure ne repose sur aucunes données véritables et est donc arbitraire, elle est là pour indiquer une vision des choses, un principe ; de plus, elle devrait être plus ou moins de type "fractale", car dans la réalité de la culture comme du vivant, on retrouve des motifs semblables à différentes échelles : ici, à plus petite échelle, les cultures rurales et les cultures urbaines, les cultures professionnelles, les cultures liées à des activités sociales non professionnelles, enfin les cultures familiales et les cultures individuelles – cette liste imprécise n’étant pas exhaustive et ne pouvant l’être)

Les peuples sont essentiellement des réalités culturelles avant d’être politiques (créations politiques). Même s’il peut arriver que, chronologiquement, ils se constituent politiquement avant de devenir plus ou moins réalités culturelles (en passant par le Culturel, le Cultural et le cultural, c’est-à-dire en passant par la volonté des pouvoirs – et leur volonté de volonté). Le culturel est un aspect de la vie, le politique une manifestation de la volonté humaine. Le culturel peut hériter du politique qui, lui, aime à instrumentaliser le culturel.

Je le disais, il n’y a plus de veillées et les économies locales ont toutes été ruinées. Il ne reste plus pour faire vivre économiquement les cultures locales, sur un mode plus ou moins muséographique, qu’un phénomène culturel très contemporain qui, par sa nature globale, universelle, uniforme et passive, s’y oppose le plus : le tourisme. Et, en France, les intermittents du spectacle, auxquels ce pays doit en partie son grand succès sur le marché mondial du tourisme. Oui, la Tour Eiffel et le Mt St Michel, la montagne et la mer… sans un bon nappage "culturel", c’est vite ennuyeux.
Cela dit, ce nappage "culturel" n’est pas vécu ainsi par tout le monde, heureusement. Il se trouve que, souvent, il sait s’intégrer dans la vie, en particulier la vie festive. Ceux qui vivent réellement, pleinement, ces moments, ne se préoccupent point de la culture puisqu’ils ne sont pas en train de faire œuvre d’anthropologue, ni du Culture puisqu’ils ne font point œuvre de politicien, ni non plus du culture, du moment qu’ils ne sont pas en train de compter les sous de leur société ou de leur "collectivité locale". Ils ne sont pas en train de mesurer ; Ils dansent, ils aiment, c’est tout. Et c’est beaucoup, car nous avons besoin de nous rassembler autrement que pour travailler – surtout lorsqu’on ne nous laisse pas nous rassembler pour travailler comme nous le ferions librement. lls dansent, ils aiment, donc, et si, ce faisant, ils créent de la culture, c’est à la manière de M. Jourdain produisant de la prose.

Il n’y a pas plus une vie culturelle qu’une vie qui ne le serait pas. S’il y a une vie qui ne relève pas de la nécessité économique ou de subsistance, il s’agit d’une vie qui relève d’autres nécessités : psychiques et sociales. Nous avons besoin de créer autrement que pour manger, afin de partager sans soucis une action, d’où le jeu, la danse et la musique (en tant qu’action collective). Nous avons besoin de parler autrement qu’en raisonnant et calculant, d’où la poésie, le théâtre, le conte, la chanson, et maintenant la photographie, le cinéma… Je ne suis pas sûr qu’en classant toutes ces activités dans la catégorie "culture", on prenne bien la mesure de leur importance et de ce qu’elles sont pour nos âmes. Et cela n’est d’aucune utilité, sauf pour les pouvoirs qui se servent de cela pour manipuler les âmes.

Mais la nature même du tourisme ne permet pas d’espérer qu’il fasse vraiment revivre les cultures locales. Pour qu’elle vivent, il faudrait que les économies locales correspondantes revivent également, ce qui ne surviendra pas. Sans doute des économies locales refleuriront, mais elles seront bien différentes de celles qui avaient donné naissance aux cultures du passé.

Il y a des alternatives. Passons sur les mouvements identitaires ; si, eux aussi, aident à la survie des cultures locales, les mouvements identitaires ont eux-mêmes quelque chose de profondément muséographique. Ce sont des réactions désespérées sans avenir. Beaucoup de passé, certes, bien que très souvent mythique, mais des racines vivantes trop faibles pour assurer un avenir à long terme.

Plus encourageant sont les mouvements dits "revivals" qui, loin de s’enliser dans la nostalgie, s’approprient des traditions en les faisant à nouveau vivre, vraiment vivre, mais d’une façon en quelque sorte délocalisée puisqu’il n’y a plus comme base une communauté de vie économique et culturelle installée sur un territoire, mais une communauté ou un réseau communautaire non territorialisé. Cela est plus en phase avec notre monde, plus enraciné dedans, donc plus viable à long terme, logiquement.
Eh puis, rendre tout à fait accessoire la notion de territoire n’est peut-être pas un rêve imbécile, je ne sais… Tout a été colonisé, avalé, détruit, et tout renaîtrait enfin, mais sur un mode brisé, parce que les moyens rapides de communication et de déplacement ont permis l’émergence de réalités culturelles transversales ? Ces moyens rapides, cependant, menacent de s’éteindre à moyen terme…

Le monde réel étant d’une complexité infinie, il est évident que tous ces types de mouvements, y compris le tourisme, se croisent, s’entrecroisent, s’emmêlent et parfois s’étripent joyeusement. Et tant mieux. C’est la vie. D’autant plus qu’il n’est pas seulement question, ici, de musiques et de danses, mais aussi de pratiques agricoles et artisanales, de médecines, de cuisines, etc. Toutes les habiletés, tous les savoirs anciens, n’ont pas définitivement sombré dans l’oublie et tout n’est pas condamné à une mort prochaine, loin de là !

Dans le Culture, la technique occupe un strapontin, et dans la Culture elle se contente des derniers rangs – bien qu’elle remplisse la salle des machines des industries correspondantes. Mais dans la culture de notre temps, la technique est très largement dominante, parce qu’elle est l’enfant chéri de la métaphysique occidentale dont Michel Henry nous parlait plus haut – Michel Henry qui écrivait aussi, toujours dans la pensée de Heidegger, « La théorie ne regarde plus la vérité, elle vise à dominer le réel et pour cela à le saisir selon certains caractères qui rendent possible cette domination. La théorie dira par exemple avec Max Planck : "Est réel ce qui est mesurable". » Michel Henry ajoute « S’il s’agit dans la pratique de réaliser certains buts, de disposer les choses selon un ordre qui nous convienne et qui nous donne prise sur elles, qui nous permette de transformer le monde à notre convenance, alors il faut dire : la théorie [occidentale] a déjà fait tout cela. »
La transmission de cette culture technique, pourtant très largement mise en œuvre pour les industries et spectacles dits "culturels" (qui sont largement, mais pas exclusivement, culturals ou encore Culturals), ne passe guère par eux, elle est plus essentiellement le fait des écoles, des formations professionnelles et de la vie professionnelle. Ainsi que de quelques musées, et peut-être un peu de l’usage des jeux vidéos (l’industrie de l’image interactive, de la fausse réalité interactive) et de toute l’instrumentation électronique de loisir [10]. Et s’il y a énormément de livres techniques, ainsi que beaucoup de magazines spécialisés, et quelques reportages techniques ou scientifiques, les lisent et les regardent surtout ceux qui ont été sensibilisés de bonne heure à ces techniques.

Le reportage sur les Huaoranis nous montre que leur propre culture technique est loin d’être négligeable. En fait, dans toutes les civilisations, chez tous les peuples, la culture technique est centrale. Dans le monde occidentale, cette culture a été phagocytée par la science et le mouvement industriel, qui en fait ne forment qu’un seul mouvement, dont les expressions "technoscience" et "complexe militaro-industriel" peinent à donner l’ampleur. Notre culture technique est telle et d’une importance telle qu’elle exige deux ou trois ministères pour elle toute seule, complètement indépendants du Ministère de la Culture.

Il est un autre aspect important de notre culture qui reste indépendant de ce ministère et de ses subventions, le marché suffisant à sa prospérité, c’est notre culture pornographique. Elle est si puissante, si centrale, qu’elle est le point où le Culture et le culture se rejoignent, dans la région du bas-ventre, unissant les différentes couches sociales dans le culte de la marchandise orgasmique. Les anciennes certitudes, les anciennes craintes détruites, la sexualité légitimée, naturalisée mais demeurant du côté des forces obscures, l’orgasme déifié, l’essor gigantesque des industries de l’image et le perfectionnement de leurs techniques, tout nous amenait à ce déluge du Sexe qui accompagne l’Occident dans sa course inutile et désespérée.

Bien sûr, il est envisageable de voir la culture pornographique d’un point de vue positif, en se disant qu’enfin l’humanité assume son animalité. Mais d’autres signes montrent que, hélas, il n’en est rien, et qu’au culte de l’orgasme se joint le culte de la machine (voir mon billet (déconseillé aux sexoliques par images sur écran) : "Notre libération").

[1Travail vivant, T.II, p.79 dans la Petite Bibliothèque Payot.

[2Et aussi, aujourd’hui, éthologique.

[3Les mots ne sont pas de ce monde, Lettres à un officier de marine ; traduit de l’allemand et préfacé par Pierre Deshusses. Editions Payot & Rivages, 2005.

[4Le texte qui suit cette vidéo d’une "conférence gesticulée" de Franck Lepage est en partie un commentaire de cette vidéo ; au cas où elle disparaîtrait, il demeurera sans doute possible de la visualiser sur le site de la Scop Le Pavé ou sur celui des Conférenciers Gesticulant (sur facebook), ou encore de s’en procurer le texte ou l’enregistrement DVD sur l’un de ces mêmes sites, ou même une date de passage près de chez soi.

(ajouté le 17 janvier 2016) Il existe maintenant une version deux fois plus longue : https://www.youtube.com/watch?v=ixSI7qD-Z1s

[5(note ajoutée le 13 mars) Les "monuments historiques" sont essentiellement cultuels. Pendant que le mouvement industriel capitaliste ronge et détruit tout sur son passage, l’on met de côté quelques reliques que l’on isole soigneusement de toute vie spontanée et que l’on réserve, au contraire, à des activités dûment estampillées par le Ministère de la Vérité. Ces monuments deviennent autant de temples où les bonnes gens viennent adorer "leur" glorieux passé – celui-là même qui se profile, lorsqu’on regarde bien, dans l’ombre du mot "Culture" ; ô, Culture, un artiste viendra-t-il enfin dresser ta statue ?
L’ennui c’est que, du coup, tout le monde veut son "glorieux passé et sa Culture, et ce mouvement d’adoration est donc parfois détourné par des mouvements identitaires…
Les adultes, décidément, sont bien plus navrants que les petits enfants !

[7Même s’il nous le montre en partie avec cette conférence. A ce propos, je ne peux faire la publicité de cette magnifique conférence sans en indiquer autant que possible quelques-uns de mes points de désaccord. Une conférence est aussi faite pour cela : provoquer une confrontation des pensées. Du moins lorsqu’on ne souhaite pas seulement produire des graines à partir des graines, mais bel et bien obtenir des oignons.
Selon le conférencier (vers 02:00:00, le marxisme serait "la seule critique efficace du capitalisme"). J’aimerais qu’il nous explique en quoi elle a été efficace jusqu’à présent ! Et aussi en quoi les autres critiques du capitalisme seraient forcément inefficaces. Le bougre prend un ton moqueur pour affirmer que si l’on ne pouvait penser le monde d’aujourd’hui avec les catégories d’hier on ne pourrait plus penser du tout, mais le problème est mal posé. Il n’y a pas des catégories d’hier et des catégories d’aujourd’hui, il y a des catégories de différents systèmes de pensée qui doivent être, ou rejetés, ou sans cesse remis en cause. Le concept de lutte des classes donne-t-il vraiment envie de penser ? Cela m’étonnerait fort, mais personne ne lui en demande autant, on lui demande d’aider à penser, c’est tout. Mais est-ce qu’il aide vraiment ? Et si oui, quoi ?

[iPhénoménologie de la vie, T.3, De l’art et du politique, p.15, éditions PUF, épiméthée.

[8Franck Lepage n’a pas entièrement raison de dire que nous pensons toujours à partir des mots (ça, c’est la Culture), il arrive que des mots naissent de la nécessité de penser la vie, la vie réellement vécue. Cette situation de nécessité est familière au psychanalyste Christophe Dejours qui, pourtant, ne la comprend pas bien : lorsque, dans le travail quotidien de Dejours "le réel se fait jour sous la forme de l’échec", comme il dit, Dejours ne remet pas en cause ses grilles d’analyse, ou si peu. Il est comme les frères Colomb devant les Amériques, qui ne savaient voir en Cuba autre chose qu’une péninsule du sud-est asiatique.
Quand le réel se fait jour sous la forme de l’échec, il faut chercher de nouveaux concepts et, au besoin, inventer des mots, au lieu de généraliser son expérience négative et prétendre, comme le fait Dejours, que pour tous les travailleurs, le réel se fait jour uniquement sous la forme de l’échec, et donc que le travail comporte nécessairement, voire essentiellement, de la souffrance. « Le réel, c’est la vérité qui se révèle par la négative. Il se fait donc d’abord connaître à celui qui travaille sous la forme de l’échec, c’est-à-dire comme une expérience désagréable, pénible, ou comme un sentiment d’impuissance ou d’angoisse, voire d’irritation, de colère ou de déception, de découragement » (Christophe Dejours, Travail vivant, T.1, p. 28 dans la Petite Bibliothèque Payot). Il y a beaucoup d’une culture religieuse, beaucoup d’une illusion, dans la psychanalyse.

On peut aussi soigneusement éviter d’être confronté au réel… Dans sa "conférence gesticulée", Franck Lepage raconte : « c’est un vrai savoir, le jardin. J’ai trouvé beaucoup plus difficile de faire pousser un poireau que d’expliquer la crise de la démocratie de représentation dans un capitalisme financiarisé. » Si les mots et les concepts du discours sont suffisamment flous, le discours ne se heurte jamais frontalement au réel. Et moins encore si l’objet du discours n’a pas grand chose à voir avec la vie ou si tout le monde s’en fout. Tandis qu’avec le poireau…

[9Lorsque nous qualifions quelque chose d’occidental, il est bien entendu que cela correspond à un moment de l’Histoire d’une région du monde, et non à quelque chose d’intrinsèque aux peuples de cette région du monde. La métaphysique occidentale dont il est un peu question ici, par exemple, n’a pas été et ne sera pas "européenne" de toute éternité.

[10J’oubliais l’automobile ! Ainsi que le "bricolage" qui, souvent, n’est pas un simple bricolage.

 
 
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