Rupture

Les échanges

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samedi 15 février 2014

Dans le dernier numéro de Sciences Humaines (n°256), plus précisément dans le compte-rendu d’un bouquin de Laurence Fontaine, Le Marché, histoire et usages d’une conquête sociale, se trouve mise en relief une importante caractéristique de l’économie du don. L’économie du don ne se fonde pas sur la valeur des choses mais sur la valeur des personnes impliquées dans l’échange (les aristocraties pratiquaient une économie du don, c’est-à-dire "une économie de l’honneur et du prestige : il s’agit de faire de l’autre son obligé"), tandis que l’économie de marché se fonde sur la valeur des choses, d’où l’égalité théorique des personnes impliquées dans l’échange, ou en tout cas leur neutralité théorique garantit par le système des poids et mesures, l’organisation monétaire et diverses normes. C’est pourquoi Laurence Fontaine soutient la thèse selon laquelle l’économie de marché est celle du peuple et celle qui a permis au peuple de s’émanciper, tandis que l’économie du don sert les aristocraties et les Eglises.

Nous savons que d’autres, encore, opposent à ces deux modes d’échanges le communisme, c’est-à-dire la mise en commun des biens, en particulier des moyens de productions (parce que la pomme que je suis en train de manger n’est pas, tout au moins à l’heure qu’il est, un bien commun, tandis que le pommier peut, lui, rester à la communauté). Mais faut-il vraiment opposer ces trois modes d’échanges ? N’avons-nous pas, au contraire, besoin des trois ? Une économie du don dans l’environnement proche et familier de chacun, une économie de marché pour les échanges lointains, un communisme pour certaines catégories de biens : l’air et l’eau, bien sûr, les terres cultivables et les prairies naturelles, les ressources énergétiques [1]

C’est d’ailleurs un peu ce qui s’est toujours fait en pratique, plus ou moins. Mais le couple-moteur ami/ennemi règne tant, aujourd’hui, dans nos esprits, que chacun a encore tendance à rester enfermé dans le dogme où il est tombé dans sa jeunesse et ne voit comme alternative que la possibilité de "passer à l’ennemi", changer de "camp". Cela restreint beaucoup le champ de vision de chacun et tend à éliminer bien des possibles. En particulier les meilleurs, probablement.

Bien sûr, l’harmonisation de ces trois formes n’est pas simple, et il est illusoire de vouloir tout maîtriser par avance. Mieux vaut introduire de la souplesse dans nos pratiques économiques, dans nos modes d’échanges, en nous débarrassant de cette tare héritée de la pensée scientifique qu’est la volonté de vouloir tout maîtriser par avance, tout planifier. La pensée politique s’est laissé polluer par la pensée scientifique parce que nous ne nous sommes pas rendu compte que cette pensée est, par essence, totalitaire : elle veut maîtriser l’expérience. Et aussi parce que "le marché" pouvait facilement s’en arranger.

La pensée scientifique est un monstre utile qu’il faut garder soigneusement enfermé dans le laboratoire, faute de quoi nous laissons à l’avidité, via la corruption et le mensonge, le soin de tempérer ce totalitarisme que nos institutions dites "démocratiques" sont incapables de combattre elles-mêmes, l’esprit scientifique (ou son sous-esprit : l’esprit de la calculette), régnant maintenant partout où règne le "devoir" – je veux dire le goût du travail bien fait allié à la conscience du bien commun –, et plus encore là ou règne, si je puis dire, cette autre conception du devoir qu’est la servilité.

[1(ajouté le 25 septembre 2014) Il y a quelques jours je me disais au contraire que, peut-être, c’est pour les échanges proches que le marché est profitable, et le don pour les échanges lointains, mais pour l’heure je n’arrive pas à me rappeler pourquoi je me disais cela, ni comment j’entrevoyais cette pratique du don à l’échelle globale – si jamais je l’entrevoyais. Peut-être délirais-je… (sourire)

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