Rupture

Le faux et le vrai paradoxe du "marché de l’emploi"

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dimanche 6 avril 2014

"Il est scandaleux que le chômage touche une jeunesse dont les études sont validées par le système", lisais-je tout récemment dans un commentaire de billet sur un tout jeune blog Médiapart. Sans doute, mais si nous considérons que cela concerne un marché de l’emploi, il est bien évident que les employeurs chercheront à ce que sur ce marché la demande soit nettement supérieure à l’offre, afin que les prix baissent.

Le marché de l’emploi est une création bizarre ; à première vue, sur ce marché, ce n’est pas celui qui demande qui paie (le prix d’une marchandise qu’on lui offre), mais celui qui offre (un emploi, mais aussi un salaire). Est-ce qu’il n’y aurait pas là quelque chose qui gêne notre raisonnement, notre compréhension du phénomène ? Oui, la nature du paiement et la nature de l’offre nous gênent et nous détournons le regard. En réalité, c’est bien celui qui demande qui paie, par son travail, ce qu’il demande : une place dans la société. Mais alors nous parlerions plus clairement si nous parlions de "marché de la place dans la société", concept montrant mieux que nous ne travaillons pas dans le but de produire les biens qui nous sont nécessaires tout en nous faisant du bien (car vivre, c’est agir), mais pour nous intégrer (dans la plus parfaite des soumissions), ce qui change tout.

C’est l’économie qui a inventé le marché de l’emploi. L’économie est le phénomène par lequel apparaissent ou disparaissent des bénéfices et des déficits, choses que les humains de ce temps jugent respectivement nécessaires et nuisibles à leur civilisation (tandis qu’ils se montrent indifférents à la qualité de l’air qu’ils respirent).
La théorie économique se propose de maîtriser l’apparition ou non des bénéfices et des déficits, c’est donc une théorie des échanges de valeur, voire une théorie de la valeur, et non une théorie des échanges. Une théorie des échanges se proposerait de décrire comment peut apparaître ou disparaître une équitable répartition des choses nécessaires à la vie et viendrait compléter une théorie du travail, c’est-à-dire une théorie de l’action des humains sur la transformation et la répartition des choses nécessaires à leurs propres vies.

En général, les théories se proposent au départ de comprendre des choses existantes, faisant déjà partie de la réalité. Cependant, en manipulant les concepts qui lui sont nécessaires mais qui ne peuvent être que des représentations imparfaites des réalités, elles ont tendance à engendrer les choses qu’elles décrivent et à créer ainsi un monde parallèle au monde des vivants, un monde irréel animé par le monde des vivants, par les vivants. Ainsi en est-il, tout au moins, de l’économie, ainsi est née une économie capable de créer un marché de la place dans la société, dans une société qui proclame que tous les humains naissent libres et égaux en droits. Mais il faut dire que la théorie économique avait au départ choisi de s’occuper de l’accessoire – le tiroir-caisse –, et non de l’essentiel : les besoins de la vie. La théorie économique a donc construit un monde centré sur le tiroir-caisse, de sorte que le tiroir-caisse, tel un trou noir, s’accapare tout le vivant de la planète Terre, et tout le reste aussi.

Les humains d’aujourd’hui règlent leurs vies en fonction d’un monde qui n’est pas le leur. Ils se mettent en quête d’une place dans la société sur un marché, après s’être formé afin de valoriser leur travail selon des critères économiques – puisque c’est ce travail qui est la monnaie d’échange leur permettant d’acheter leur place dans la société. Or, il se trouve que dans la réalité, dans le monde réel, le travail de chacun est un besoin éprouvé par chacun, non une monnaie ; la vie humaine, et même la vie tout court, est désir et activité, et désir d’activité, en plus d’être sens (faite de sensations). On peut même dire, plus profondément, que dans le vrai monde des humains, dans la société réelle vivante, le travail et le travailleur ne font qu’un ; ou plutôt que l’activité d’un être – activité qui, bien sûr, ne se limite pas aux activités de survie – est essentiellement inséparable de cet être, qu’ils sont une totalité, et que cette totalité est par essence partie de la société, formatrice de cette société. Non seulement la place de chacun dans la société ne peut s’acheter ni se vendre, mais elle n’est pas réductible à un emploi, elle est même antagoniste avec tout emploi. L’emploi n’est qu’au service de l’économie, ce trou noir qui s’accapare tout le vivant de la planète, et le reste aussi [1].

[1L’emploi est au service de l’économie ou d’une administration, mais dans la civilisation contemporaine les administrations sont de plus en plus souvent au service de l’économie. D’autre part, même lorsqu’elles ne sont pas au service de l’économie, les administrations servent un pouvoir : elles sont les machines qui organisent et transmettent les ordres et les forces de coercition du sommet à la base, et qui font remonter les données et les impôts de la base au sommet, du monde des ordinaires à l’élite. Des machines constituées d’organes humains déshumanisés, dévitalisés.
Avant le capitalisme, le monde des ordinaires – qui était aussi le monde du travail, le monde de la production –, échappait en partie à l’emprise du monde irréel des pouvoirs (qui n’était alors que celui de l’administration), c’est-à-dire que ce monde réel pouvait encore exister, dans une certaine mesure, indépendamment. Avec l’économie, toute la réalité se trouve étouffée et masquée par ce monde fantasmagorique où le tiroir-caisse a pris infiniment plus d’importance que l’atmosphère.

 
 
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