Ames perdues

Comment faire des gonades un problème

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jeudi 1er mai 2014

Tous ceux qui, comme moi, possèdent un tempérament de timide et qui se sont de bonne heure très largement retirés en eux-mêmes, se trouvent au moment de la puberté confrontés à un énorme problème : le besoin sexuel de l’autre. Le besoin de l’autre, de la présence de l’autre, existait déjà, mais on avait appris à s’en passer, avec souffrance. Avec le problème sexuel, il fallait tout recommencer.

Parce que la présence des autres m’angoisse, je me tiens en retrait, aussi le désir sexuel me met-il en position de voyeur, moi qui depuis mon premier jour ne désire qu’échanger/partager des caresses, des regards, et puis des mots et des actes, et puis des actes et des mots. Comme tout le monde, car les purs voyeurs n’existent pas.

Vu sous cet angle, le seul dont je dispose, la vie de chacun n’est qu’une succession de facilités et d’obstacles à l’accomplissement de ces désirs d’échange/partage non sexuels et sexuels, et la personnalité de chacun n’est que le façonnage psychique opéré par les stratégies successives misent en place pour contourner les difficultés et profiter au maximum des facilités.

Jamais je n’aurais prêté attention à cette mise en position de voyeur sans l’apparition en moi d’une accoutumance organique dû à ma pratique de la masturbation. Cette pratique étant (presque) toujours associée à une position de voyeur – par des images –, toute position de voyeur peut faciliter la réactivation organique de l’excitation associée.

Avant, je n’avais même pas conscience de l’existence d’un tel état d’excitation sexuelle. C’est que, normalement, il apparaît en des circonstances telles qu’on le fait rapidement disparaître sans même avoir l’occasion de le constater et d’y songer. Tandis que là non, pas forcément. Là, cela apparaît en n’importe quelle circonstance. Ou plutôt, cela apparaît en n’importe quelle circonstance de voyeurisme, même en l’absence de désir (et sans même amener le désir). Or, mon tempérament et la société dans laquelle nous vivons se liguent pour me placer très souvent en situation de voyeurisme.

Le voyeur dont je parle n’a rien à voir avec le spectateur. Le spectateur n’est pas un être passif, il est aussi acteur, comme on peut le voir sur les gradins des stades autour des matchs de foot. Il n’est pas acteur du spectacle mais acteur du public. Le voyeur, lui, est passif et ne fait pas corps avec le public : il ne communie pas. Le spectateur s’enthousiasme, il s’échauffe là où le voyeur reste froid, l’esprit indifférent. L’esprit indifférent. Ce voyeurisme-là n’est pas du tout particulier à la sexualité. Le voyeur est celui ou celle qui ne peut pas être acteur du public (il n’intervient pas en réunion, par exemple), qui ne vibre pas avec la foule. A la limite, le voyeur n’est que spectateur du public : absorbé par la vision de la foule qui lui fait peur, il ne voit pas le spectacle. Le voyeur est essentiellement seul, il peut même n’être parfois que le spectateur de lui-même.

 

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Il n’y a pas que les tempéraments individuels à pouvoir placer les êtres humains en position de voyeurisme, il y a également les tempéraments des sociétés. En particulier, les sociétés où pour d’obscurs motifs religieux ou de pouvoir règnent une stricte séparation des sexes, placent les hommes (et les femmes) souvent en position de voyeurisme sexuel. A peu près de la même façon que la timidité, que l’enfermement sur soi. La séparation physique et la division sexuelle des tâches, autrement dit la séparation des corps et la séparation des esprits, place les âmes en position de voyeuses.

(voir aussi "Le problème, c’est les couilles !", ainsi que la suite à "L’habit fait l’homme et défait la femme")

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