Peuples sans limites

Comment les mots accroissent les maux

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dimanche 11 mai 2014

Début 2003 la Cour européenne des droits de l’homme débattait de l’accouchement sous X. Un groupe de sept juges (sur dix-sept) publia un communiqué dans lequel il disait : « Nous sommes fermement convaincus que le droit à l’identité, comme condition essentielle du droit à l’autonomie, fait partie du noyau dur du droit au respect de la vie ».

Il y aurait donc un droit à l’identité et cette identité passe par la connaissance de ses géniteurs. Cela ne va pas de soi lorsqu’on se rappelle que l’identité a pour parents l’administration et la police ; l’administration par la tenue d’un Etat Civil et la police parce qu’elle cherchait à contrôler un sous-prolétariat très mobile. Le propriétaire immobilier est plus facile à contrôler qu’un non propriétaire car il est attaché à une propriété immobile figurant sur des registres. L’identité n’était donc pas un droit mais la description ou, pour mieux dire, la définition administrative d’un individu particulier, définition lui donnant des droits et des devoirs, et le papier d’identité venait suppléer à l’absence de propriété à des fins de contrôle du respects des devoirs et, idéalement, des droits de chacun.

Se pose donc la question de savoir pourquoi et comment cette définition arbitraire de l’être humain particulier a pu se transformer en droit humain essentiel. D’autant plus que, comme le souligne Jean-Claude Kaufmann [1] à propos du communiqué minoritaire de la Cour européenne des droits de l’homme, « ce glissement de sens n’est pas pour rien dans l’augmentation de la souffrance de ceux qui dès lors ne sont plus seulement à la recherche d’informations importantes qui leur sont cachées mais de ce qui doit leur délivrer les significations essentielles » donnant "un sens" à leur vie.
Les mots échappent à tout contrôle et peuvent être extrêmement dangereux. Il est heureux qu’il n’y ait pas de police des mots mais il serait bon qu’il y ait des philosophes des mots. Des vrais, pas des amuseurs publics, ni des maîtres décidant de ce qui est vrai et de ce qui est faux, de ce qui est bon et de ce qui est mauvais, mais de vrais philosophes plus attentifs à la société, plus actifs, plus présents dans le permanent forum constituant le cœur de nos sociétés démocratiques (humour).

La société s’est saisie avec enthousiasme du mot identité. La société elle-même, directement, parce que si j’en crois Jean-Claude Kaufmann, les sciences sociales ont été ici plus souvent dans le rôle du suiveur que de l’initiateur.
Pourquoi la société s’est-elle saisie d’un mot qui, hors contexte administratif ou policier, signifie ce que l’on veut, c’est-à-dire d’un mot dépourvu de signification propre ? Je n’entrevois qu’une réponse : parce que les mots sans signification propre empêchent de réfléchir avec lucidité mais permettent d’argumenter. Il est plus facile et moins coûteux de bâtir un monument lorsqu’on ne se soucie pas de ses fondations. Evidemment, ce n’est pas sans inconvénients…

P.-S.

J’avoue qu’à peine formulée mon explication succincte m’a parue satisfaisante en ce qui concerne l’usage du mot identité dans les sciences sociales, mais pour ce qui est de son usage par la société elle-même, je reste sur ma faim.

[1Dans L’invention de soi, une théorie de l’identité, Armand Colin, 2004.

 
 
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