Rupture

Le moloch et les Don Quichotte

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lundi 26 mai 2014

Il y a quelques jours, le "président d’honneur" d’un important parti politique français dressait un étrange tableau de la situation de l’Europe et des européens dans le monde. Extraits (pris dans un article de Libération) :

« Dans notre pays et dans toute l’Europe, nous avons connu un phénomène cataclysmique : l’invasion migratoire dont nous ne connaissons mes chers amis aujourd’hui que le début du commencement »

« Cette immigration massive risque de produire un véritable remplacement des populations si nous n’arrivons pas assez tôt au pouvoir pour mettre un terme à la politique de décadence menée depuis des décennies »

« Il y a 735 millions d’habitants en Europe. En face, il y en a 7 milliards »

« l’Europe n’est plus qu’un radeau de la méduse dans lequel nous avons de l’eau jusqu’à la poitrine »

« Le problème qui nous est posé est extraordinairement difficile. Il nécessitera le sursaut de tout un peuple, la volonté de se défendre et de défendre notre liberté, notre vie et celle de nos enfants et de nos petits-enfants »

« [Ce] phénomène d’immigration massive est aggravé chez nous par un fait religieux : une grande partie de ces immigrés sont des musulmans, une religion qui a une vocation conquérante. »

« Cette immigration pèse d’un poids écrasant sur notre économie et notre société. L’immigration ne rapporte pas 20 milliards par an, elle coûte 100 milliards par an »

De son côté, la présidente du même parti précisait :

« prise en tenaille par deux mâchoires d’acier : d’un côté, l’importation de cultures étrangères par un flot d’étrangers qui à l’inverse de ceux d’hier veulent […] imposer le changement de nos comportements et de nos vies. De l’autre, des commissaires européens qui nous imposent dans tous les domaines de la vie quotidienne leurs délires administratifs »

Voilà une façon de voir les choses – ou tout au moins de les exposer – qui doit bien faire rire nos princes capitalistes ! Du moins dans la mesure où eux-mêmes comprennent de quelle manière ils emplissent leurs poches.
La source de leurs fortunes (les échanges de marchandises), nécessite la production et le transport de marchandises (ainsi que d’énergie et de matières premières elles-mêmes marchandises à un moment de leur existence), et ce sont des travailleurs humains qui font tourner tout cela, des travailleurs qui ont un coût, ou tout au moins dont le travail a un coût. Or, sur le marché de l’emploi le travail humain se comporte comme une marchandise : sa valeur d’échange dépend de la balance de l’offre et de la demande et, plus généralement, de la plus ou moins grande facilité qu’il y a à s’en procurer. Autrement dit, pour nourrir le moloch capitaliste, c’est-à-dire pour maintenir le prix du travail humain, de l’énergie humaine, à un bas niveau, il faut une réserve de main d’œuvre, réserve qui peut prendre diverses formes, comme par exemple ce qu’en théologie économique on nomme "volant de chômage incompressible". Lorsque la demande de main d’œuvre est forte au point d’assurer un emploi à tout le monde, il faut donc importer de la main d’œuvre. Tant que la machine marche à fond, c’est-à-dire tant que dure la volonté capitaliste de convertir en propriétaires-consommateurs la main d’œuvre locale (les consommateurs sont les nécessaires puits sans fond où aboutissent tous les échanges sources de profits), cette main d’œuvre est bénéficiaire : de misérable, elle devient masse de petits propriétaires. La misère est toujours là, puisqu’elle est nécessaire au moloch, mais elle a glissé vers la main d’œuvre immigrée. Ou plutôt elle est la misère qui règne (qui régnait déjà fort opportunément) dans les pays d’où viennent ces immigrés : la mondialisation est d’abord et avant tout la mondialisation de la misère régulant le marché de l’emploi. Pendant ces périodes-là, périodes dites "de croissance" en théologie économique, c’est donc la présence des immigrés qui permet l’enrichissement des travailleurs autochtones. "L’invasion migratoire" n’a alors absolument rien de "cataclysmique", même si cette population immigrée prend vite l’aspect d’une "classe dangereuse" aux yeux de ceux qui sont issues de l’ancienne "classe dangereuse" mais qui l’ont déjà oublié.

Cependant, au cours de ce processus les princes capitalistes se heurtent rapidement à un problème nouveau : en devenant propriétaires-consommateurs, les anciens réservistes de la main d’œuvre deviennent aussi plus exigeants et plus gourmands en libertés. Ils ne veulent pas seulement pouvoir acheter plus, ils veulent aussi pouvoir travailler et vivre plus agréablement et se mettent même, parfois, à rêver tout haut d’égalité et de justice. D’où des grèves à n’en plus finir, des manifestations, des mouvements politiques incontrôlés… Alors les princes changent de stratégie, où plutôt ils changent de quartier : ils vont aller développer ailleurs leur indispensable masse de propriétaires-consommateurs. Et la misère réapparaît là où elle ne se montrait presque plus. Les sots et les manipulateurs crient : "c’est la faute aux immigrés !" Trop dur de remettre en cause le maître qui hier nous nourrissait et que l’on continue d’adorer. Ce maître se félicite, les anciens pauvres nouveaux consommateurs vont devenir nouveaux pauvres anciens consommateurs, ainsi ils pourront un peu plus tard servir à nouveau de réserve de main d’œuvre docile, etc.

Alors non, il n’y aura pas remplacement de populations. Et quand bien même cela serait, nous n’avons pas nos places numérotées réservées sur cette planète, et ce ne serait pas la première fois. En général, d’ailleurs, ces remplacements de populations sont voulus par les princes et subis pas les migrants, et c’est bien le cas aujourd’hui. Malheureusement, nos têtes débordent d’images et de concepts d’autres temps, quand elles ne viennent pas carrément d’un monde de légendes où la terre est peuplée par différentes nations dont le bonheur, la puissance et la gloire rejaillissent sur chacun de leurs membres, et tant pis si la puissance et la gloire se construisent aux dépends d’autres nations. Nous raisonnons avec ces images et ces concepts, alors les immigrés musulmans deviennent des menaces pour nos libertés, nos vies, et des envahisseurs qui nous imposeraient d’autres cultures, d’autres comportements. Et nous ne voulons pas voir que c’est le moloch capitaliste lui-même qui, depuis cent cinquante ans et plus, change complètement nos cultures et nos comportements en les adaptant à ses marchandises !

Certains de nos politiciens se battent contre des moulins, d’autres font semblant de se battre contre des moulins, mais comme beaucoup d’entre nous prennent ces moulins pour une armée ennemie en campagne, ils gagnent sur deux tableaux : ils ont la popularité, et ils peuvent manger tranquillement dans la main du prince puisqu’ils ne l’inquiètent pas et contribuent même grandement à son invisibilité, à son camouflage. Ils n’empêcheront pas les jeux de basculement entre réserves de main d’œuvre et masses de propriétaires-consommateurs, entre réservoirs de pauvres et moteurs de consommation. C’est à peine s’ils admettent que cela existe.

 
 
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