Rupture

Sur la douloureuse gestation de l’idéologie occidentale

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samedi 14 juin 2014

Je lisais cette semaine un très intéressant article qu’Élie Barnavi, professeur à l’Université de Tel-Aviv, publiait en 2004 dans un numéro spécial de la revue "L’Histoire" : L’édit de Nantes : le triomphe des Politiques. Il m’a amené, pour le moment, aux réflexions suivantes :

XVIe siècle, le nord de l’Europe s’éloigne du Vatican, l’Italie et l’Espagne restent sous le joug idéologique du Vatican, la France se situe dans un entre-deux, reste catholique mais en se détachant partiellement de l’autorité papale – on parle de gallicanisme. C’est à ce moment que se décident les devenirs économiques divergents du nord et du sud du sous-continent : le déclin du sud, la montée du nord, et la France jouant les arbitres, la France où s’inventait peut-être, en tout cas où se concrétisait la distinction entre le temporel et le spirituel, entre pouvoir temporel et pouvoir spirituel, distinction à l’origine d’une "laïcité" qui semble spécifique à la France.

Bien entendu, à l’époque, les "grands" ne savaient rien, ne comprenaient rien de ce qu’ils étaient en train de faire. Tout comme aujourd’hui. En particulier, comme Élie Barnavi le souligne, « Catholiques et huguenots ne songent pas à promouvoir le libéralisme politique, voire la démocratie, ni les Politiques à inventer la tolérance religieuse et à mettre en place les fondements de la laïcité ». Il ajoute : « Pourtant, c’est bien ce qu’ils font ».

Mis à part les invasions pour pillage et colonisation, ce sont des choix idéologiques et non des guerres qui déterminent la répartition des richesses et des ruines de par le monde, la répartition des pouvoirs, le partage du monde, ce sont des choix idéologiques divergents qui entraînent les guerres – mis à part, toujours, les nombreux cas de pillages-colonisation.

Cette séparation nord européenne du monde politique et de l’Eglise catholique papale nous ayant finalement soumise à un autre joug, celui de l’Eglise économique, il s’agit aujourd’hui de séparer le politique de l’économique. Au bas mot. Car notre fameuse laïcité ne nous a pas du tout protégé contre le développement d’autres créatures spirituelles qui, à l’instar de l’Eglise catholique, ont développé de puissantes organisations temporelles : le scientisme et, au dessus de lui, l’économisme – en donnant à ce mot un sens analogue à celui de "scientisme" [1] ; mais nous pourrions aussi dire à la place – et c’est ce que je fais souvent –, l’Economie, l’Economie et sa théologie, l’Economie et sa puissante Eglise.

 

Je retiens d’autre part cette historicité dont je n’avais pas conscience, celle de la distinction entre un domaine dit "spirituel" et un autre dit "temporel". Il y a pourtant un avant cette séparation idéelle, et un après. Pourquoi faisons-nous une telle distinction qui, après avoir été enfantée par des luttes de pouvoirs, a aujourd’hui envahi depuis longtemps la vie quotidienne de tous ? La vie de chaque être vivant, pourtant, est une totalité indivisible…

[1(note ajoutée le 17) Quoique le sens du mot "scientisme" soit un peu trop flou, je crois, chacun peut l’utiliser à sa guise. Pour ma part, je pense qu’il est toujours légitime de chercher à comprendre les choses en utilisant des méthodes scientifiques mais qu’en revanche il n’est jamais légitime de vouloir tout décider avec des méthodes scientifiques. J’appelle donc "scientisme" cette volonté de décider par la science et "économisme" la mise au dessus de tout d’une "raison économique", c’est-à-dire non seulement la croyance que la maîtrise "économique" de nos échanges matériels est centrale dans la vie des sociétés, mais la mise en œuvre de cette maîtrise économique du monde.
Il est bien entendu que s’il est toujours légitime de chercher à comprendre le monde par des méthodes scientifiques, aucune raison scientifique ne suffit pour autant à légitimer l’emploi d’une méthode, jamais.

 
 
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