Rupture

De quelques brisures de l’espace et du temps

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lundi 23 juin 2014

Longtemps la maîtrise du temps fut établie à Rome ; la Rome de César, d’abord, puis la Rome chrétienne. Durant deux millénaires et plus, Rome décida du calendrier pour une grande partie de l’occident du vieux monde. Et comme Rome, la chrétienne comme la païenne, ne distinguait pas deux natures de pouvoir, l’une qui aurait été spirituelle et l’autre temporelle, que pour elle, il n’y avait qu’une seule réalité, son calendrier était autant destinée à la culture du blé qu’à celle des âmes.

Tous les pouvoirs connaissent l’importance du temporel, tous les pouvoirs rythment le temps, que ce soit par l’appel du Muezzin, le carillon des cloches ou les journaux télévisés et l’organisation moderne du travail ; comme tous les pouvoirs rythment l’espace, par une rigoureuse organisation territoriale.

La maîtrise de l’espace est cependant plus délicate que la maîtrise du temps. Parce qu’on se dispute l’espace, non le temps. Après que la chrétienté européenne se fut scindée en un Occident et un Orient, le pouvoir côté occident tendit à passer de Rome vers les puissants souverains d’Europe de l’Ouest. Il lui arriva même de commencer à se délayer dans la multitude aristocratique avec l’attribution des charges ecclésiastiques à des membres de l’aristocratie. C’était le cas vers le Xe siècle de notre ère, alors que l’Empire carolingien se trouvait démantelé. S’il était relativement facile pour un empereur européen et le Vatican de s’entendre et de se partager la tâche de maîtrise du peuple et de son territoire, cela devenait beaucoup plus difficile pour le Vatican lorsqu’il eut pour partenaire une multitude de petites royautés. Alors, au cours des XIe et XIIe siècle, il entreprit de reprendre les choses en main et affirma son pouvoir. Il était fort, ses organisations étendaient leurs ramifications partout et il avait le contrôle du salut des âmes par son pouvoir d’excommunication. Ce fut ce que des historiens modernes nommèrent la "réforme grégorienne" (du nom du pape Grégoire VII – 1073-1085 – et non du pape Grégoire XIII qui imposa, au XVIe siècle, un nouveau calendrier). C’est alors [1] que fut entrepris une "séparation rigoureuse des sphères du sacré (ce qui ouvre au salut) et du profane (ce qui conduit au péché)" et les souverains ne purent plus se faire considérer comme représentant Dieu sur leur territoire sans se mettre en opposition avec la papauté. C’est alors, aussi, que le mot "Eglise" cessa progressivement de désigner l’ensemble de la communauté catholique pour ne plus désigner que l’institution et ses membres, le clergé, un clergé qui désormais s’autoreproduit par élections, les charges ecclésiales cessant d’être monnayables (les systèmes électoraux peuvent être un bon moyen d’auto-reproduction d’une caste au pouvoir).

C’est alors, encore, que "les comportements sexuels, vestimentaires ou alimentaires firent l’objet d’une rigoureuse attention" (Florian Mazel). On imposa aux élites de sévères interdits de parenté en matière d’alliance matrimoniale, etc. Pour parvenir à ses fins, le Vatican mis en œuvre une vaste entreprise de communication afin de faire prendre conscience à tous de leurs péchés, de leur statut de misérable pécheur. On sermonna, et cela d’autant plus efficacement que le clergé avait été repris en main.

Plus tard cette nouvelle Eglise ressentit le besoin d’aller encore plus loin. Au XIIIe siècle fut créé l’Inquisition (1231), et Innocent IV le bien nommé (1243-1254) établi l’usage de la torture par celle-ci (1252, bulle ad extirpenda) [2].

Sans s’en rendre compte, ce fort pouvoir clérical entreprenait d’extraire de la vie quotidienne sa dimension spirituelle, il travaillait au développement de l’athéisme et de l’individualisme. Il fit apparaître le laïc et la dimension civile de la vie quotidienne. Une histoire que d’autres civilisations n’ont pas connu. Le monde sunnite, en particulier, n’a pu et ne pourra jamais connaître une telle évolution : n’ayant pas de clergé, il n’a pas de laïcs ; n’ayant pas d’institutions spécifiquement religieuses, il n’a pas d’institutions spécifiquement civiles. La communauté sunnite est restée une totalité tandis que la catholique a dérivé en quelques siècles vers une société d’individus dit "libres", c’est-à-dire d’individus en concurrence.

Le temps continua de suivre son cours inexorable tandis que les princes occidentaux rongeaient leur frein. Au tout début du XIVe siècle dans le pays de France, le roi Philippe IV dit "le Bel" reprit la main et s’imposa comme chef religieux, allant dans son combat jusqu’à faire arrêter un évêque proche du pape. C’est ce que compte Julien Théry dans un texte [3] dont voici un passage particulièrement intéressant :

« Paradoxalement l’exception contemporaine de la laïcité française trouve ses plus lointaines déterminations historiques dans la "pontificalisation" du pouvoir royal des Capétiens au cours des premières années du XIVe siècle. Le roi tenant directement et exclusivement son pouvoir de Dieu, à l’instar d’un pape, le transfert au peuple, en bloc et d’un seul coup, d’une souveraineté qui lui avait toujours totalement échappé, lors de la Révolution française, rejeta définitivement le religieux hors de la sphère publique. Mais, une fois le roi décapité et l’Eglise évincée, les formes originales de l’Etat en France demeurèrent identiques : un Etat centralisé, doté d’une faculté d’intervention universelle et d’une autorité particulièrement forte. »

Aujourd’hui les chefs d’Etats du monde entier sont aux prises avec un pouvoir non territorial d’un type jusqu’alors inconnu. Ce pouvoir s’est construit civilement par son efficacité dans l’art de drainer la monnaie vers soi, et il s’est construit spirituellement sur une croyance d’une nature non religieuse, une croyance qui, au lieu de se référer à une mythique origine du monde, se réfère à une fin du monde, la croyance au progrès, croyance qui assez vite dégénéra en un ensemble de pratiques d’adoration d’une déité nouvelle connue sous le nom de "croissance économique" (cette rapide dégénérescence peut s’expliquer de deux façons ; la première, intellectuellement amusante et évitant de tomber dans l’incroyance à défaut d’éviter l’hérésie, consiste à dire que la fin justifie les moyens au point de rapidement se réduire à ces moyens même ; la seconde, plus prosaïque, consiste à simplement constater que la véritable fin, le véritable but poursuivi par l’économisme, n’est pas le progrès ni même la croissance mais l’enrichissement d’une caste de spéculateurs-usuriers, enrichissement dont la croissance est le moyen).

L’ensemble du monde d’aujourd’hui s’organise autour de cette croyance ; progressivement, l’Eglise économiste impose à tous les habitants de la planète de servir quelque chose qu’on nomme "croissance économique" et qu’on ne sait même pas vraiment mesurer ni se représenter mais dont on dit qu’elle permet de donner au peuple du travail et le salaire associé. Les clercs de cette Eglise parlent souvent de quelque chose nommé PIB qui serait un vague reflet local de cette croissance ; ce PIB, aux contours d’ailleurs mouvants, ne semble vraiment mesurer qu’une masse sans signification de valeurs d’échanges, du moins aux yeux du profane, du laïc ignorant non sanctifié d’un diplôme d’économie. C’est une sorte d’anti-religion ; on peut parler de l’apparition d’une anti-religion au sein de laquelle un anti-clergé est quotidiennement amené à comparer des actes aussi divers que, par exemple, une opération chirurgicale et la création d’un film pornographique, car tout deux contribuent positivement à "la croissance". Plus qu’une œuvre bénévole, même si l’opération rate et même, quoique dans une moindre mesure, si le film ne se vend pas.

De même que jadis l’Eglise gérait les écoles et l’enseignement qu’elles délivraient, l’anti-Eglise économiste – qui est aussi anti-Eglise au sens où il n’y a pas une communauté de croyants économistes mais une société d’individus désemparés en concurrence – l’anti-Eglise économiste cherche à posséder la totale maîtrise des écoles et de leur enseignement. Mais sans vraiment vouloir s’embarrasser de leur gestion quotidienne. Il en va ainsi de toute la réalité sociale, d’ailleurs : l’Economie veut tout régenter et en même temps laisser les pouvoirs territoriaux se salir les mains avec le terrain. On retrouve alors, comme dans le passé catholique, la lutte entre les pouvoirs territoriaux et le pouvoir de cette anti-Eglise, leurs antagonismes.

Pour ce qui concerne l’Europe, cette lutte se passe souvent à Bruxelles, ville qui a l’avantage d’être capitale d’un modeste pays situé entre les deux poids lourds européens et pas trop loin de la City de Londres, City qui est un peu l’anti-Vatican de l’anti-religion économiste.

A l’heure qu’il est, on discute à Bruxelle d’un accord pour faciliter encore plus les échanges internationaux, en particulier transatlantiques. Parce que la multiplication des échanges marchands, c’est la croissance donc l’emploi, disent les anti-prêtres (l’expérience dit, elle, que la multiplication des échanges, c’est l’enrichissement d’une caste de spéculateurs et d’usuriers). Au même moment, en France, on discute de redécoupage du territoire. Les princes territoriaux ne possèdent pas la même vision du territoire que les anti-clercs économistes, vu que leurs modestes pouvoirs sont liés à ces territoires tandis que le pouvoir économique est a-territorial et se rêve intemporel (sa volonté de maintenir une croissance sans fin semble ignorer le rôle du temps dans l’histoire). D’où des difficultés innombrables quant les uns ou les autres estiment économiquement nécessaires des redécoupages territoriaux, économiquement nécessaires parce que ces petits pouvoirs terrestres sont tenus par l’anti-Eglise au moyen de l’usure ; là où l’Eglise catholique menaçait de l’Enfer, l’anti-Eglise menace de banqueroute.

Pendant que l’on discute en hauts lieux, les habitants des territoires tentent d’habiter. Et s’attachent, parce qu’en tentant d’habiter ils vivent des émotions. Les habitants d’un territoire, quel que soit les raisons historiques de l’existence de ce territoire et de sa forme, s’y habituent et s’y attachent comme ils s’habituent et s’attachent aux platanes de leur rue ou au vieux moulin en ruine d’à côté, même s’ils n’y ont pas vécu beaucoup de moments de bonheur, et ils sont prêts à défendre ce territoire comme ils défendraient les platanes ou la ruine, si un pouvoir quelconque veut y apporter quelque modification… A côté de ces problèmes terre à terre, les discussions bruxelloises à propos de libre-échange et de marché unique leur paraissent intemporelles. Ils sentent bien que cela n’est pas fait pour eux, mais ce sentiment ne les fait pas agir contre la City, contre l’anti-Eglise, car elle se tient trop loin d’eux. L’anti-Eglise, plus forte que ne le fut jamais l’Eglise catholique, a placé les princes territoriaux entre elle et les peuples. Elle est tranquille [i].

[1Si j’en crois Florian Mazel auteur d’un article sur la question parue dans L’Histoire n°381, novembre 2012.

[2Source Wikipedia et un article de Jacques Le Goff paru dans L’Histoire n°289, été 2004.

[3Un article paru dans "L’Histoire" n°289, été 2004.

[i(ajouté le 5 juillet) Je mets l’économisme en opposition avec les Eglises religieuses en la qualifiant d’anti-Eglise, mais il ne s’agit pas de les mettre en opposition complète. L’anti-Eglise est une Eglise, mais la foi qu’elle défend et qui la porte est antireligieuse ; elle ne se réfère pas à un monde "surnaturel", elle ne tend pas vers un salut apporté par une entité surnaturelle mais vers un salut apporté par les êtres humains eux-mêmes et leur raison, par les moyens de la science, de la technique et du commerce (en mettant la science et la technique de leur côté, les spéculateurs-usuriers faisaient coup double : ils trouvaient là de nouveaux moyens de spéculer, mais aussi de bons thèmes de propagande en tirant à leur profit le meilleur des progrès techniques et scientifiques). En 1589 paru en italien un livre intitulé "De la raison d’Êtat" et qui exposait les devoirs d’un Etat (ou d’un pouvoir quelconque sur un peuple ou un territoire), ainsi que les techniques à utiliser pour remplir ces devoirs. Parmi ces techniques : la prudence et le secret, mais aussi ce qui ne s’appelait pas encore l’économie politique (« Le prince est investi d’une fonction de régulation sociale et économique », lu dans la rubrique "livres" de L’Histoire n°399, mai 2014 – De la raison d’Etat vient d’être édité chez Gallimard).
L’auteur de cet ouvrage était homme d’Eglise, pour ne pas dire homme du Vatican : ancien jésuite, il était devenu "consulteur de la congrégation de l’Index" à Rome (la censure).

 
 
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