Ames perdues

Une carole encore pratiquée ?

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vendredi 4 juillet 2014

Non, je n’ai pas trouvé de vidéos de ces danse du Moyen-Âge, hélas ! Juste quelques informations quelquefois à prendre avec des pincettes. A croire qu’à l’époque les anthropologues comme les journalistes de télévision négligeaient le sujet. C’est donc avec des réserves que je raconte ce qui suit.

Il y a fort longtemps, au tout début du Moyen-Âge, l’on dansait beaucoup, jusque dans les églises. Ce serait vers la fin du VIIe siècle que l’Eglise entreprit de mettre un terme à cela, en commençant par les églises et les processions. Elle aurait pu faire d’autres choix, par exemple sacraliser la danse et l’interdire en dehors de tout contexte religieux. Mais elle alla dans le sens contraire, sans doute parce que la danse avait été parfois dans l’antiquité une pratique "païenne" sacrée et qu’elle l’était peut-être encore, dans une certaine mesure, dans les campagnes – "païen" ne dérive-t-il pas du latin "paganus", "paysan" ?

Pendant cette première phase répressive, il y eut un regain de la pratique des danses populaires hors contexte religieux. Ce qui fut aussi réprimé par l’Eglise catholique, mais beaucoup plus tard. Au XIIIe siècle, le Vatican et son Inquisition jugèrent la danse vraiment diabolique, mais qui est-ce qui l’avait éloigné de "Dieu", qui est-ce qui l’avait chassé du "sacré" ?

« L’individu danse comme il chante, pour exprimer la joie qui déborde de lui, pour la communiquer aux autres et en prendre à témoin tout ce qui l’entoure. Et il danse comme il pleure, lorsqu’il ne peut plus contenir sa douleur, qu’elle l’étouffe et lui donne un irrésistible besoin de s’étourdir, d’oublier… » [1] Et si ces propos ne nous parlait pas seulement de la danse et du chant mais aussi du sacré ?

Sur le site Dance Connexion on lit que la carole était une danse très populaire au Moyen-Âge, qu’elle était dansée par tous, en rond ou en chaîne ouverte. Emmanuel Thiry affirme, lui, que la carole est une danse spontanée en forme de ronde ou de farandole, et qu’elle aurait atteint son apogée au XIIIe siècle [2]. Il ajoute :

« Au centre, le chante-avant (sorte de chanteur soliste) lance le refrain (rechant ou refrait) qui est repris par l’ensemble, il détaille ensuite les couplets entre les reprises du refrain par le chœur. Pendant les couplets, les danseurs s’arrêtent, et pendant le refrain, ils marchent, courent ou sautent en se tenant par la main (mais cette règle n’est pas absolue). »

Eh bien, croyez-moi si vous le voulez, mais après avoir lu cette description je jurerais avoir dansé une carole à plusieurs reprise en ce XXIe siècle (et pas lors de fêtes dites "médiévales") ! Je pense à une danse estonienne menée par une personne qui ne danse pas mais chante. Pendant les couplets la ronde se tient immobile, et pendant les refrains elle évolue tranquillement, dans le sens des aiguilles d’une montre, les danseurs et danseuses marchant simplement, en chantant le refrain. Pas la moindre différence avec la description des caroles ci-dessus !

L’Estonie a été évangélisée très tardivement, au… XIIIe siècle, par les Croisés allemands ancêtres des Chevaliers teutoniques. L’Eglise serait-elle allé évangéliser les païens avec les danses qu’elle réprimait dans les vieux pays chrétiens ? Sur l’Encyclopædia Universalis on lit que les danses d’église étaient presque toujours des caroles et que « seul les clercs et les hommes participaient à ces danses, qui ne faisaient pas partie de la liturgie » (d’autres sources soulignent au contraire que les caroles étaient plutôt dansées par les femmes seules ; il se pourrait qu’elles aient pris l’habitude de les danser hors église, n’ayant pas le droit de le faire dedans, je ne sais).
Le jour où j’ai découvert cette danse, elle m’a paru tellement archaïque que je l’imaginais au contraire dater d’avant la christianisation. Je me trompais peut-être, mais je ne suis sûr de rien. L’évangélisation des campagnes n’a dû se faire que très progressivement, le nouveau pouvoir ayant gardé l’usage exclusif de la langue allemande et le peuple celui de la langue estonienne.
Du reste, les vieux pays chrétiens avaient pu eux aussi garder des danses d’avant la christianisation et les incorporer spontanément au nouveau culte.
Ce jour-là j’ai également eu l’impression d’avoir affaire à une danse sacrée, d’avoir pratiqué une danse sacrée. Il était clair, en tout cas, qu’il ne pouvait s’agir de pur divertissement – mais les estoniens ont transformé certaines danses de ce genre en danses-jeu, en y ajoutant un divertissement ; c’est dommage si cela fait disparaître la danse d’origine, il n’y a pas que le rire dans la vie et la joie n’est pas faite que de rires.
Mais j’ai entendu dire que les estoniens ne comprennent plus le sens des paroles des chansons accompagnant ces danses (ces "caroles" originales) [3].

« Les caroles étaient exécutées, soit par des femmes seules, soit par des groupes des deux sexes. Il y avait un chanteur à qui les autres répondaient en reprenant le refrain tout en formant une ronde qui tournait de droite à gauche autour de lui. Parfois, la chaîne n’était pas fermée ; elle formait une tresque et évoluait comme dans la farandole provençale. » [4] D’après plusieurs sources, les tresques sont des danses médiévales cousines des caroles et qui, précisément, évoluaient comme la farandole provençale… et comme le font partiellement certaines danses pratiquées en Scandinavie ainsi que… la valse estonienne, ces dernières n’étant qu’à certains moment apparentées aux farandoles, aux tresques, dans leur chorégraphie, à d’autres moments ce sont plutôt des cortèges (des couples, ou même des lignes, en cortège).
 

Mais allez savoir comment au septième ou au dixième siècle l’on tresquait, comment l’on carolait ! Et allez savoir si on le faisait aussi à ces époques-là dans les pays devenus l’Estonie !
 

D’après l’Encyclopædia Universalis, le mot "carole" « désigne également le pourtour intérieur d’une église, lieu du parcours des processions ».

 

Lu dans le même très long, très riche et très confus article de l’« Encyclopédie Anarchiste », ce passage auquel j’adhère totalement :

« Un journal citait dernièrement cette opinion du musicien Maurice Ravel, assistant en Suède à des danses populaires : « c’est plus beau que les ballets suédois ». De même, les danses populaires françaises, russes, nègres, sont plus belles que les ballets français, russes, nègres. Elles ne sont pas la représentation de la joie ; elles sont la joie elle-même. »

http://youtu.be/z7O2ekiP9CQ – ce n’est pas cette valse "pied plat" estonienne que je cherchais mais la carole, sans grand espoir de la trouver n’en connaissant même pas le nom (la vidéo montre des danseurs pour la plupart pas plus habitués que moi à danser la valse estonienne, mais même en Estonie je crains que les habitués ne soient plus très nombreux ; ceux qui n’ont jamais goûté à cela ne savent pas ce qu’ils ratent. Mais je dis ça… Ce que cela me fait à moi est-il si différent que ce que font les matchs de foot à d’autres ? Il faudra que je le demande à ceux qui éprouvent d’intenses émotions dans les deux cas, si de telles personnes existent.

[2Emmanuel Thiry (PDF) indique comme source bibliographique un livre épuisé de Paul Bourcier : Histoire De La Danse En Occident, Tome 1.

[3(ajouté le 23 janvier 2016) Grâce à une brève rencontre cet été, j’ai pu trouver la musique de cette "carole" supposée, ainsi que deux textes (avec presque le même refrain – je crois reconnaître le deuxième). Merci à la personne qui m’a donné les mots clés "viis vaas veereli"  !

musique de Kolm ubinat et de Kolm õuna

Kolm ubinat

Mis sääl mäe pääl veretäs  ?
 Vees vaas veereli,
 hoi marja, hoi marja,
 piis pilli hainamaalõ.

Uibu mäe pääl veretäs.
Mitu ossa uibun om  ?
Kolm ossa uibun om.
Mitu ubinat ossan om  ?
Kolm ubinat ossan om :
üts’ om kullat kullaga’ -
tuu saa minu kallimbalõ,
tõnõ hõbõt hõpõga’ -
tuu saa minu esäle,
kolmas vasõgaq valõtu -
tuu saa minu imäle.

Kolm õuna

Mis sääl mäe pääl veretas  ?
 Vees vaas veereli,
 hoi marja, hoi marja,
 piis pilli hainamaale.

Uibu mäe pääl veretäs.
Mitu ossa uibun om  ?
Kolm ossa uibun om.
Mitu ubinat ossan om  ?

Kolm ubinat ossan om :
üits om kullat kullaga -
see saab minu kallima,
tõine hõbet hõpõga -
see saab minu esäle,
kolmas vasega valetu -
see saab minu imäle.

Je ne me rappelais pas que les couplets étaient si courts. Peut-être peuvent-ils être allongés, répétés ou cumulés…

(source : http://www.folklore.ee/Kannel/hargla.html )

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