Ames perdues

Une société ni patrilinéaire, ni matrilinéaire

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dimanche 19 octobre 2014

C’est une grande maison d’hiver, abandonnée au début de l’été et réparée en septembre (adaptée au nombre d’habitants qu’elle aura ce nouvel hiver). Essentiellement faite de pierres plates et de mottes de terre (le toit aussi est constituée de mottes de terre, avec armature en os et bois de flottage – le bois amené par la mer, la banquise), et adossée à la terre creusée, cette maison ne craint pas les tempêtes et est suffisamment isolée du vent pour qu’on y vive quasi nu grâce à la chaleur des lampes à graisse de phoque. Pourtant, sous la neige, cette maison est invisible. Et pourtant, c’est dans cette région que souffle parfois l’un des vents catabatiques [1] les plus puissants : le Piterak, vent du nord-ouest vu par les habitants de cette maison comme une femme violente dont l’homme est le Nekraiak, vent du nord. Nous sommes au Groenland oriental à la fin du XIXe siècle et les colons danois ne sont pas encore là (ils sont restés à l’Ouest).

Dans la maison, une longue plate-forme en dalles de schiste est adossée au mur du fond, donc à la terre sur laquelle elle repose également dans sa partie postérieure. Sur le devant, elle est tenue par des poteaux de bois d’une cinquantaine de centimètres (le dessous sert de placard). « La grande plate-forme est divisée en loges, une pour chaque famille restreinte : parents et enfants. Des peaux accrochées aux poteaux forment entre ces compartiments des cloisons de cinquante à soixante centimètres de haut. C’est là que les femmes tout au long de l’hiver vivent et travaillent, c’est là que les hommes rentrant de la chasse retrouvent leur place, où l’on se tient le jour, où l’on dort la nuit au milieu des enfants : adultes mariés tête au bord libre vers le centre de la pièce, filles adolescentes en travers contre le mur du fond. Garçons adolescents et hôtes de passage dorment sur les petites plates-formes sous les fenêtres [ouvertures translucides en intestins de phoque] » (Robert Gessain [2], p.23). C’est assise sur cette plate-forme (dessus, jambes allongées ou repliées, pas au bord), que la femme coud, tresse, surveille la flamme, "allaite le dernier né, docile à sa demande", surveille la cuisson des aliments (au-dessus des lampes), tandis que les enfants vont dehors chercher la neige ou la glace pour l’eau, ainsi que les algues comestible et celle qui sert à "se frotter le corps en se lavant".

La grande plate-forme n’est pas partagée n’importe comment. Le couple de grands-parents occupe la position centrale avec leurs filles non mariées ; parfois une loge immédiatement voisine est occupée par la sœur du grand-père et ses filles non mariées, si cette sœur est veuve ; puis viennent les fils mariés et les gendres, de chaque côté. La maisonnée varie d’année en année, d’hiver en hiver, selon les circonstances ; sa composition est décidée à l’occasion d’un rassemblement estival, l’enjeu étant l’équilibre entre chasseurs et bouches à nourrir. On ne peut se marier si l’on est de la même maison, on ne peut avoir de relations sexuelles avec ses cousins germains et les unions ne sont vraiment libres sans discussion qu’à partir du sixième degré de cousinage. C’est peut-être l’une des raisons pour lesquelles, lorsque l’on reçoit de la visite, la fête se termine par des ébats sexuels où les partenaires ne sont pas les partenaires habituels (il n’y a pas d’autres tabous que celui sur le degré de parenté, pas de notion de fidélité, personne ne se demande "de quel père est cet enfant" du moment qu’il est certain que le tabou de parenté a été respecté – l’enfant a moins un papa et une maman qu’une maison (dans le sens de "maisonnée") [3]).

Dans une telle maison peut habiter jusqu’à une cinquantaine de personne, la moyenne se situant autour de trente. On n’y compte ni les heures, ni les jours, ni les années (on ne connaît pas son âge), mais seulement les lunes. Les hommes chassent au harpon, et si "le temps qu’il fait" ne le permet pas ils sculptent l’os et l’ivoire. Les femmes dépècent dehors le gibier ramené, tannent les peaux, fabriquent les vêtements ainsi que les revêtements des kayaks. Une fille ne pourra se marier que si elle sait faire et bien faire tout cela, ou bien son mari la quittera. Elle jettera donc son dévolu sur un homme jeune et habile. « C’est une voisine ; elle a 24 ans, mais s’intéresse manifestement beaucoup au dernier fils de la maison, Anta, 15 ans. En passant à côté de lui, elle le chatouille et ne se moque pas, comme tous les autres, de ses cheveux si drus, mais la voilà qui s’amuse à lui faire avec son tablier une sorte de chapeau, devant la glace ; il joue avec elle. Elle le cherche. Ce garçon, de neuf ans plus jeune qu’elle, lui répond gentiment et maladroitement mais si elle continue son jeu encore quelques temps, il deviendra plus habile et elle le trouvera. Cette initiative d’une fille plus âgée rappelle les relations sentimentales et sexuelles des femmes de la quarantaine avec des garçons de 20 ans, dont de nombreux cas sont connus. » [4]

On ne se bat pas dans cette maison pourtant pleine de vie, on ne se crie pas les uns sur les autres, chacun a quelque chose à faire et ne s’occupe pas des autres. Pas même des enfants, sinon d’un œil et de loin. Un adulte ne se fâchera pas contre un enfant qui joue avec un couteau, mais il reprendra le couteau doucement en lui donnant autre chose. Il laisse l’enfant faire l’expérience de la vie. « Une petite fille se frotte les mains sous le jet de pipi qu’un petit garçon juché sur une caisse laisse échapper avec un contentement visible, et dans la parfaite tolérance de tous.
[…]
Une vieille femme chante un charme, pour guérir un enfant souffrant, paroles qu’elle a acquises jadis en les achetant à son possesseur. Un bébé grimpe sur sa mère, l’interrompant dans son travail, il se saisit d’un sein dont elle ne pense pas à lui refuser la possession.
Des garçonnets, tête en bas, membres retournés, font des tours de trapézistes sur des courroies tendues. Une grande sœur joue, comme le font les mère, avec son petit frère nu, le faisant rire aux éclats en lui titillant le sexe et lui murmurant des mots affectueux au rythme d’une chanson. […] Parfois deux petites filles mettent dans leur petit "amaut" un
[petit chien], ou bien glissent le chiot sur leur ventre, et, le tirant par le bas de leur tunique, jouent à accoucher. » [5]

Nous ne sommes plus au XIXe siècle, les danois ont ici apporté la vie moderne occidentale avec leurs petites maisons de bois (et leurs tables, leurs chaises, leurs lits). Mais « hier chez Widimaï une petite fille de 7 ans, assise par terre, tenait contre elle un petit garçon de 4 ans, sa main dans la braguette manipulait le sexe du petit avec constance tout en écoutant la conversation des adultes. » De même, toutes les femmes de la maison de 4 ans à 70 ans, quand elles portent le petit Simujôk, 1 an, « jouent avec son sexe, le caressent, le titillent, d’un geste naturel de la main, sans avoir l’air d’y penser, tellement cela semble naturel… Lui est visiblement très content. » (Gessain, p.174-175)

Mais, en ce milieu de XXe siècle, la vie des Ammassalimiut est en train de perdre sens. Déjà, les arts traditionnels ont perdu le leur. Il n’y a plus de "duels de danse", de duels en réalité chantés, dansés et rythmés au tambour, entre deux hommes. Ce qu’il en reste aujourd’hui (ou ce qui en a été retrouvé) :

 

(Kulusuk est au Groenland oriental, peut-être ces duels n’étaient-ils pratiqués que dans ce pays ? Ou bien n’ont-ils été sauvés de l’oubli que là ?)

 
Il faut imaginer deux hommes dehors cherchant chacun à mettre le public de son côté par son adresse et son humour. L’un, en frappant du tambour et en dansant, chante :

Comme j’étais en kayak et que je pagayais
au nord de mon pays, au nord d’Umivi,
je vis soudain
un pauvre kayak,
et lui dedans n’avait pas de vêtements blancs
et n’était pas mince non plus
et que vois-je ? c’était mon adversaire ;
son capuchon était si noir
le long de ses joues coulaient des larmes,
oh, comme elles brillaient
en venant vers moi, pauvre malheureux, tu parlais
faut-il prendre en pitié
celui qui parle beaucoup ? [6]

 
Ainsi va le monde. L’autre jour j’ai partiellement écouté un reportage à propos de la couleur rose nouvellement plaquée sur la vie des petites occidentales (et d’autres aussi, sans doute aujourd’hui). Une femme y affirme en passant que le besoin de plaire et de séduire par l’apparence est un besoin féminin inné. Voilà qui ne sera pas facile à prouver. Les occidentales, tout comme les occidentaux, ont intériorisé l’idée que l’homme est chasseur de femmes et la femme gibier pour l’homme [7]. Mais il n’y a pas si longtemps la femme inuk (inuk singulier d’inuit) d’un certain âge, couturière expérimentée de peaux de phoque et toujours mangeuse de phoques, chassait le jeune chasseur de phoque ; jadis, lorsqu’elle se trouvait veuve avec des enfants, elle n’avait guère d’autres choix (or les chasseurs ne revenaient pas toujours de leur chasse). La société a brutalement changé par la conquête étrangère, mais les mœurs ne suivent que lentement.
Le soi-disant inné est très souvent absolument culturel, et le culturel inspiré par la nécessité. Il en est ainsi des pratiques dites "matrimoniales" (il est troublant que le sens de ce mot n’a rien à voir avec celui de "patrimonial").

La société traditionnelle des inuit ne connaît pas d’autres propriétés que les propriétés individuelles d’outils, de vêtements, de bijoux en usage. Il n’y avait pas de greniers chez eux, pas de réserves d’outillage (le chasseur possède deux pointes de harpons pour pouvoir remplacer immédiatement celle qu’il perd ou qui se brise, c’est tout) et très peu de réserve alimentaire (trop peu, d’ailleurs). L’idée même de posséder quelque chose dont on ne se sert pas y parait absurde. Les Inuit n’ont ou n’avaient pas de terre, pas de territoire, pas même de territoire de chasse ; traditionnellement la terre ne leur appartient pas et ils n’appartiennent pas à la terre, ils sont nomades ou semi-nomades, ils partent tous les étés et ne reviennent pas nécessairement chaque hiver au même endroit (il arrive même qu’ils partent en un long voyage, soit pour du commerce, soit pour émigrer). Ils ne considéraient pas la lignée familiale mais le cousinage, seule chose importante à savoir dans la reproduction sexuée (cela paraît revenir au même, mais la perspective est très différente). L’inscription dans le temps ne se faisait pas par lignage mais par le passage des noms des morts aux vivants, sans que ce choix d’un nom dépende forcément de la parenté, et sans que cela dépende du sexe : une petite fille pouvait recevoir le nom d’un homme mort (les noms n’étaient pas genrés), auquel cas elle pouvait être considérée comme un garçon jusqu’à sa puberté, et vice-versa. Mais cela, Robert Gessain ne le raconte pas dans son bouquin. Peut-être ne le lui a-t-on pas raconté. Ses deux séjours ont été assez longs pour qu’il puisse observer la chose, à condition d’être prêt à la voir. Ou bien cette tradition n’était pas ou plus pratiquée à Ammassalik, mais j’en doute. Robert Gessain dit avoir entendu parler d’une ou deux femmes qui chassaient, ceci a-t-il à voir avec cela ? Je ne sais pas. Le choix du nom d’un nouveau-né pouvait-il être influencé par la situation sociale de la communauté et son équilibre hommes-femmes, couturières-chasseurs ? Je ne sais pas. Et normalement, à la puberté on changeait (on "harmonisait" le genre au sexe, si j’ose dire), mais changeait-on toujours complètement ? Evidemment, on ne changeait jamais complètement : il reste toujours quelque chose des habitudes et des apprentissages, des "plis" on été pris qui ne se défont pas comme ça.

Il n’y avait pas de pouvoir s’exerçant avec violence, peut-être parce qu’il n’y avait rien d’autre à conquérir que la vie de chaque jour. Il y avait sans doute l’autorité du "patriarche" de chaque maisonnée et celle du "prêtre-médecin-psychologue", l’« angakok », le "chamane", rien de plus. Et il y avait parfois des femmes chamanes.
Sur les enfants ne pesaient, non plus, guère de pouvoir. « On dit du petit enfant : "ne sait-il pas ce qu’il a à faire ?" Il serait dangereux de ne pas les respecter. Le nom avec les qualités personnelles du dernier défunt a pénétré ce nouveau-né au moment où la mère l’a prononcé à son oreille […] » Hans Egede, le premier missionnaire arrivé au Groenland occidental l’été 1721 (il était parti à la recherche des anciennes colonies vikings, mais avec mission de coloniser) l’avait déjà noté : « Les Groenlandais ne se mettent pas fort en peine de donner de l’éducation à leurs enfants. Ils ne les châtient jamais, ni par des coups, ni par des paroles rudes, et ils leur laissent pleine volonté. Ce qui est étonnant néanmoins, ajoutait-il, on ne les voit pas enclins quand ils sont grands, à de grands vices ni à des méchancetés. » [8] Cet état de chose fait que le choix par la communauté des adultes de considérer certains enfants comme d’un genre normalement attribué à l’autre sexe n’était peut-être pas trop mal toléré par les jeunes intéressés – comment se passait le changement de genre à la puberté, cela est une autre histoire… [9]

La société des inuit de l’est du Groenland n’était certainement pas parfaite. Une veuve ne se trouvant pas un nouveau chasseur (la denrée pouvait se faire rare) pouvait opter pour le suicide en y entraînant ses enfants, personne n’y trouvant rien à redire. A ce qu’il paraît. (sur cette question, contrairement aux autres, je n’ai pour source que Robert Gessain, qui de plus n’en dis pas bien long – sinon des choses en contradiction : l’adoption d’enfant, le lien de l’enfant avec la famille du mort dont il porte le nom (deux choses confirmées par d’autres sources)). D’après Gessain toujours, les vieillards pouvaient aussi se suicider lorsqu’ils estimaient n’avoir plus rien à faire là, n’être plus capable de rien (mais aujourd’hui ce sont les jeunes inuit qui se suicident en grand nombre – en gros, dix fois plus qu’en France –, surtout les hommes, par d’autres méthodes que celle indiquée par Gessain (la noyade, méthode la plus évidente dans l’environnement traditionnel Inuit) ; au Groenland, c’est sur la côte est qu’on se suicide le plus).

 

Jeux de gorge des femmes :

Il paraît que les anciennes de là-bas n’aiment pas beaucoup les jeux de gorge des jeunes. Il en est toujours ainsi lorsque la société a beaucoup changé, et là elle a presque totalement changé. Le jeu n’est plus pratiquée au sein de la maison traditionnelle, les vieilles qui écoutent ne sont pas confortablement installées sur la plate-forme traditionnelle pour regarder ce duel chanté (et y réagir). Ce n’est pas seulement le jeu de gorge qui a changé, c’est aussi la façon de le percevoir.

 

Sources autres que le livre de Gessain :

learnalberta.ca [« The Inuit were also great storytellers. Some stories were accounts of the latest hunt. But the Inuit also maintained a large repertoire of legends, many of which their society’s values and stimulated the imagination. Numerous stories traditionally told by the Inuit show the close relationship between nature and the people. Some stories are morality tales about truthfulness, unselfishness and other desirable traits. »]
Wikipedia
Artic Voice
http://jeanlouisetienne.com/images/encyclo/imprimer/33.htm
– Pascale Visart de Bocarmé et Pierre Petit, « Le Canada Inuit ». Pour une approche réflexive de la recherche anthropologique autochtone (je ne dispose pas de cet ouvrage, j’ai seulement lu quelques passages, traduit par google, de sa version anglaise partiellement proposé par le même google. En particulier un passage à propos du montage d’un film réalisé en 1999 : « Mary a insisté pour que cette scène demeure. J’ai abdiqué quand elle a déclaré : "C’est bien de voir une Inuk qui montre à une blanche comment faire" ». C’est dans cet ouvrage aussi qu’il est rapporté que les anciennes n’aiment pas les chants de gorges des jeunes (note 18 p.131).
allô prof (québec)
– Bernard Saladin d’Anglure, La part du chamane ou le communisme sexuel inuit dans l’Arctique central canadien (pas le temps de tout lire, j’ai d’autres priorités ; mais c’est dommage, ça a l’air intéressant)
Les Inuit et le raffinement des trois genres, interview de Bernard Saladin d’Anglure par Aline Petiot sur regards.fr.

sur le suicide aujourd’hui :

Inuit Ataqatigiit
destinationsante.com
Inuit Tapiriit Kanatami

[1Un vent catabatique, du grec katabatikos qui veut dire descendant la pente, est un vent gravitationnel produit par le poids d’une masse d’air froide dévalant un relief géographique (Wikipedia).

[2Robert Gessain, Ammassalik ou la civilisation obligatoire.

[3D’où de beau casses-tête pour les autorités danoises se souciant de paternité à chaque accouchement de femmes non mariées ou veuves. Selon R. Gessain, il arrive qu’une jeune mère indique jusqu’à dix pères possibles, et elle ne s’en soucie pas le moins du monde. Inversement, celui que la justice établi, à tort ou à raison, comme étant le père, ne s’oppose pas à la décision et essaiera de payer la pension réclamée par la justice pour l’enfant (non par la mère). Sauf s’il s’agit d’un occidental (p.221-222).

[4Robert Gessain, p.173-174 (récit de son séjour de 1965).

[5p.34-35 (récit de son séjour de 1934).

[6Un chant du chasseur Kuitse, cité (traduit et adapté) par Gessain p.172. Le blanc était évidemment la tenue de camouflage de rigueur.

[7Comme, par ailleurs, les militants ont intégré le fait qu’il fallait faire des opérations de marketing et "faire le buzz", cela a donné les femen.

[8Rapporté par Robert Gessain, p.225.

[9Et les jeunes intéressés de sexe mâle avéré jouaient-ils, comme les petites filles, à accoucher  ? J’en doute fort, mais je n’ai pas d’informations là-dessus, hélas.

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