Rupture

La "valeur travail" ?

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mercredi 15 octobre 2014

Au boulot, ce matin, je songeais aux cadences dans mon travail – je veux dire dans le travail de la boite, qui n’est évidemment pas "mon travail" dans le même sens où ce blog est "mon travail" –. C’est fréquent de songer aux cadences, vu qu’elles sont si souvent pénibles. Mais je venais l’avant-veille de commencer une lecture approfondie d’un manifeste où il est question de remettre en cause trois aliénations : « le dogme de la croissance comme solution à nos maux économiques, le dogme de la consommation comme seul critère d’épanouissement individuel, la centralité de la valeur travail comme seule organisation de la vie sociale » [1]. La "valeur travail" ??!

On n’a jamais autant parlé de cadences que sous le capitalisme, c’est le capitalisme qui a généralisé le cadencement des travaux de production. D’abord par sa façon de mécaniser, mais aussi au-delà, sans autre nécessité que la maximisation des rendements. A ma connaissance, la première fois que le cadencement fut généralisé quelque part, ce fut sur les galères de l’Antiquité. Il est des travaux nécessitant le cadencement, ceux où un mouvement d’ensemble rythmique est nécessaire, comme cela existait dans la marine à voile (et sur les galères). Mais on ne manœuvrait pas les voiles sans arrêts du matin au soir ; de plus, c’est l’obtention d’un mouvement d’ensemble qui était essentiel, ici, plus que le rythme. Certains travaux agricoles ou artisanaux pouvaient sans doute aussi se faire d’une manière relativement cadencée aux temps d’avant la mécanisation, certaines plantations et récoltes en particulier ; mais avec souplesse et sans que ces cadences deviennent nécessité et obligation. C’est bien sous le capitalisme que le travail s’est si souvent trouvé associé à la cadence. Alors, lorsque l’on me parle d’une "valeur travail", je ris jaune.

Si le capitalisme a valorisé le travail, c’est dans un sens marchand, le seul qu’il connaisse d’ailleurs. A part ça, le capitalisme a bel et bien dévalorisé le travail. Il a dévalorisé le travail en extirpant la vie qui était en son cœur – et, au passage, en extirpant aussi du travail la part de démocratie et de liberté qui vivait en lui depuis toujours, hors l’esclavage, le servage et l’armée (armée dont s’est inspiré le capitalisme pour organiser la production).

Non, le travail vivant ne peut être ailleurs qu’au cœur de la vie sociale. Chacun vie en œuvrant, en faisant son ouvrage, en jouissant de son travail (de l’acte de travailler). Le travail libre est au coeur de la vie individuelle et de la vie sociale, et les nécessités du capitalisme s’opposent à cela – c’est en quoi le capitalisme est essentiellement mortifère ; c’est en s’en prenant au travail que le capitalisme nous tue –. Et la fraternité, dont parle aussi le manifeste Utopia, doit être à l’œuvre dans le travail aussi, peut-être même surtout dans le travail. Avec la démocratie. Comme l’a écrit un jour Christophe Dejours, « le "travailler", dans la mesure où l’on prend au sérieux ses deux registres fondamentaux : le rapport subjectif à la tâche qui relève de l’ordre strictement individuel d’un côté, la coopération qui relève de l’ordre collectif de l’autre, est de part en part politique. » (voir mon billet "Renforcer l’âme de l’atelier et casser la logique du palais")

[1La première édition du manifeste du mouvement Utopia, le Manifeste Utopia. Je viens juste de m’apercevoir qu’une deuxième édition "largement augmentée et réactualisée" est parue en janvier 2012 (aux éditions Utopia)  ; il faudra que je me la procure, mais il me semble que le mouvement Utopia conserve sa position de départ à propos de "la valeur travail".

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