Une âme parmi les autres

Mon petit bout d’âme

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jeudi 1er mai 2008

[Il y avait ici deux lecteurs provenant de Deezer ; le code ne fonctionne plus ; si quelqu’un peut me dire comment cette maladie se soigne…]

Il y a tout juste un an, la regrettée Athinéa – alias Joueuse (si quelqu’un sait où elle écrit maintenant, je serais heureux qu’il me mette au courant ! [1] ) – dans un post intitulée "Visite nocturne", décrivait ce que vous devinez. Je n’ai malheureusement pas gardé ce texte ni les commentaires qui l’avaient suivi, sauf le mien, de commentaire.

En parlant de l’acte de toucher le sexe de son partenaire sexuel de la nuit, Athinéa avait écrit « C’est comme si je touchais son âme… » J’avais fait le commentaire suivant :

"C’est comme si je touchais son âme…" Cela m’a d’abord un peu surpris, l’espace d’un instant non suspendu, et puis j’ai bien dû convenir qu’il y avait du vrai, un bout de vrai, là-dedans.

Dans sa réponse, Athinéa parlait de "petit bout", à moins que ce ne fut de "petit bout d’âme", en tous les cas c’est cette dernière expression qui m’est restée, et je la remercie infiniment de me l’avoir soufflée, cette idée de l’organe sexuel petit bout d’âme !

 
Cela m’avait surpris, pourtant j’ai bien intitulé ce blog Une âme perdue, et qu’est-ce qui est le plus perdu en moi, devinez ?

 
Durant ma jeunesse l’attrait amoureux s’accompagnait pour moi de tout un complexe sentimental, un décor émotionnel qui ne facilitait pas l’accès à l’acte amoureux, surtout quand ce décor n’était pas partagé. Les bras audacieux chantés dans la chanson Mon amant de saint Jean ne pouvaient jamais être les miens. Ils ne le sont toujours pas.

C’était pourtant un joli décor, largement imputable, je pense, à la radio de ma pré-adolescence et de mon enfance, à ses chansons - que chantaient également mes grandes sœurs quelquefois… et que je marmonnais dans la solitude des prés (La source… je me demande s’il faut croire à cette légende d’une fille qu’on y trouva - Céline… pourquoi n’as-tu jamais songé à te marier ?…) Un décor plus joli, en tout cas, que celui délivré par la télévision actuelle. Un décor pour habiller ma grande timidité, mais en la renforçant. Et un décor qui, donné sans image et à doses relativement peu élevées, laissait encore une large place à ce que les pédagogues appelleraient aujourd’hui une "démarche personnelle" : tout simplement l’aventure humaine, la croissance naturelle de l’âme…

J’avais le loisir de bâtir mon propre monde à partir de ces images, de ces idées venues d’ailleurs et conjuguées à mes propres ruminations, parce que mon âme n’avait pas à subir un fond sonore et visuel continuel propice à toutes les imprégnations mentales. Cependant ma mémoire, mes rêves, étaient très largement parsemés d’images et d’idées reçues par les livres et la radio, et ce d’autant plus que je manquais considérablement de contacts véritables, d’une vraie vie active avec mes camarades, d’une vraie vie, quoi ! J’avais le loisir de bâtir mon propre monde, disais-je, mais je grandissais en compagnie de héros de fictions et de légendes, dans le virtuel déjà. Je ne participais pas à la création du monde réel mais à celle d’un monde dans ma tête, et autour de moi rien de durable ne se bâtissait, ou alors c’était sans moi et parfois contre moi, et non pas avec moi, et non pas par moi. Il en était ainsi avant la puberté, à l’échelle de l’enfance ; il fallait s’attendre à ce qu’il en soit ainsi après, à l’échelle de l’adolescence ; et ainsi de suite… Mais personne ne s’y attendait car personne ne savait, ne comprenait, même pas moi.

Je vivais en rêve car je fuyais, malgré moi, les contacts véritables. Rarement j’ai serré une main avec conviction, avec plaisir. Toujours j’ai souhaité le bonjour en marmonnant, au point que souvent on ne m’entendait pas. D’ailleurs je devrais parler au présent, car je continue aujourd’hui d’entretenir un vide sanitaire autour de moi et c’est mon ennemi que j’entretiens ainsi, la chose qui m’empêche de vivre et qui me fait entretenir ce vide, ma prison, mon caveau.

 
J’avais donc dans ma tête un joli décor dans lequel j’évoluais. Que masquait-il ? Dans son poignant témoignage de 1976 ("Mars") Fritz Zorn écrivait :

« Manifestement, la sexualité n’était pas harmonieuse, elle était au nombre de toutes ces choses inexprimables qu’il fallait bannir du petit horizon de notre harmonie domestique. Dès lors je considérais tout ce qui est sexuel comme parfaitement hostile, méchant et redoutable. Naturellement aussi, je rougissais toujours dès qu’une conversation s’orientait vers les questions sexuelles et cela aussi je le craignais, puisque j’avais honte de rougir. Lorsque j’eus effectivement percé à jour le secret de la procréation […], le coït m’apparut comme une chose terrifiante, épouvantable et répugnante, et j’eus le sentiment que moi-même je ne serais sans doute jamais capable d’un acte aussi abject. »

J’avais plus de chance que Fritz Zorn car, de mes parents, seul ma mère avait ce type de rapport à la sexualité ; mais, si mes souvenirs ne me trompent pas, c’est surtout avec elle que j’avais des relations pendant mon enfance, et je présentais tous ces symptômes à un niveau non négligeable.

Ma mère… il se trouve qu’elle a subie, enfant, une agression sexuelle, c’est un fait que mes sœurs m’ont opportunément rappelé, récemment, et que j’avais occulté. Ainsi je ne pouvais plus voir la signification de l’imaginaire dont je viens de parler (La source : "Ils étaient là, trois, à l’attendre, trois hommes loups, cette brebis, elle avait la chair bien trop tendre…") "C’était pourtant un joli décor", écrivais-je, un décor qui dissimulait en son sein, je ne m’en aperçois qu’aujourd’hui, un pénible héritage, le sentiment que nos préoccupations sont de deux ordres : les choses élevées et belles, c’est-à-dire les choses de l’esprit, et les choses basses et mauvaises, ce qu’on nommait dans le temps "la chair".

 
Une amie (c’est-à-dire, à la base, la copine d’un copain) m’avait fais remarquer il y a une trentaine d’année (déjà !) que : « L’ennui, avec toi, c’est qu’on ne peut pas te toucher ! » Je n’ai guère changé comme vous le montrera un événement relativement récent…

 
C’était pendant une initiation à une danse du sud de l’Italie, une initiation où je me débrouillais mieux que je ne m’y étais attendu, tout au moins au début. Mais lorsqu’on nous demanda de lever les bras comme font souvent les danseurs et danseuses du côté de la Méditerranée, c’est-à-dire au moins à hauteur d’épaules, un peu en avant et très légèrement pliés, là je n’ai pas pu (et ne me demandez pas pourquoi, s’il vous plait !), j’ai cessé de danser et commencé à observer.

Alors est arrivé une fille du nord qui chercha à m’enrôler comme cavalier, car le cours était rentré dans l’inquiétante phase "couple" de l’apprentissage. Cette jeune beauté – qui me plaisait, qui me plait beaucoup – sembla bien comprendre mes difficultés ; elle me dit que nous, gens du nord, devions trouver l’Italien qui demeure en nous, et elle m’expliqua que s’ils ouvraient largement leurs bras tout en dansant face à leur partenaire, c’était comme pour dire à celui-ci, à celle-ci, "viens vers moi". Joignant la démonstration à la parole elle ouvrit ses bras et fit un pas en avant (insuffisant – si je me rappelle bien – pour m’atteindre).

J’espère que mon lecteur aura deviné tout seul ma réaction aussi immédiate qu’inconsciente mais parfaitement mesurable avec un mètre et un chronomètre.

Bien sûr, elle a laissé tomber.
Moi aussi…

Mon petit bout d’âme marche à reculons…

[1– note ajoutée le 6 mars 2010 – Ce n’est plus vraiment d’actualité. Je viens de réaliser tout doucement, au cours de ces derniers mois, que ma Joueuse/Athinéa était un être qui n’existait que dans mon esprit, le fruit des artifices d’un étrange démiurge dont je parle en particulier ici (ajouté en février 2016 - c’était sur divagation.blog.fr, mais blog.fr n’existe plus depuis la mi-décembre 2015). Je me suis débattu avec ce dernier pendant quatre mois avant de réussir enfin à me dégager complètement de ses sortilèges. Ce n’est pas brillant.

 
 
LE DEVENIR
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