Rupture

La gauche, Ubisoft et la Révolution (ou Pourquoi j’ai du mal avec Mélenchon)

Accueil > Points de vue > Rupture > La gauche, Ubisoft et la Révolution (ou Pourquoi j’ai du mal avec (...)

dimanche 16 novembre 2014

Jean-Luc Mélenchon le leader du Parti de gauche (PG) s’insurge contre Assassin’s Creed Unity d’Ubisoft. « Le dénigrement de la grande Révolution est une sale besogne pour instiller davantage de dégoût de soi et de déclinisme aux Français, expliquait-il jeudi au Figaro. Si l’on continue comme ça, il ne restera plus aucune identité commune possible aux Français à part la religion et la couleur de peau. »
Jean-Luc Mélenchon s’emporte contre « Assassin’s Creed Unity », lemonde.fr, 14 novembre 2014.

Qu’est-ce qu’il raconte, Mélenchon, le dénigrement de "la grande Révolution" instillerait en moi le dégoût de moi et un sentiment de déclin ? Ah bon ! Il faudra expliquer à ce Mélenchon qu’il existe des gens estampillés "français", nés en France de parents français nés en France (eux-mêmes nés etc.) qui s’amusent de bon cœur du dénigrement de la révolution de 1789, et même qui seraient prêts à se lancer dans un travail sérieux d’abattage en règle du mythe révolutionnaire fondateur de la France moderne (moyennant finance, parce que tout de même ils n’ont pas que ça à faire).

Je crois savoir que Mélenchon reproche en particulier à Ubisoft de mettre en scène une révolution où le peuple se fait manipuler. C’est pourtant bien ainsi que je me représente la Révolution Française, avec des masses utilisées, précisément, comme masses de manœuvre. Tout comme on utilise aujourd’hui, d’ailleurs, et dans le prolongement de cette révolution, les votes, et aussi les grandes manifestations de rue (je ne dis pas que toutes les manifestations sont manipulées, ni même qu’elles n’auraient que rarement une part de spontanéité, j’affirme seulement que pour tout politicien professionnel les manifestations populaires doivent être manipulées, que toute insurrection spontanée doit être canalisée).

Il faudra bien un jour que la gauche française cesse de se polluer l’esprit et de polluer les esprits avec cette foutue "grande Révolution". Ou qu’elle disparaisse pour laisser place à des mouvements réellement libérateurs. C’est tout de même étrange, la gauche n’a pas l’air d’avoir conscience que c’était une révolution bourgeoise, la révolution des marchands, de ceux-là même qui dominent le monde aujourd’hui et qu’une partie de la gauche prétend encore combattre…

La gauche me répondrait, si elle daignait me répondre, que les assemblées révolutionnaires n’étaient nullement constituées de marchands. C’est vrai, je ne l’ignore pas. Dans sa description de l’Assemblée législative, Condorcet écrit : « Dès le commencement, les sciences et les lettres ont, pour ainsi dire, dominé l’ensemble. Les six secrétaires sont académiciens ou dignes de l’être. » (Anecdotes sur les principaux personnages de la révolution française, in Mémoires de Condorcet, T.2, p:165). Mais l’esprit marchand – ayant pris la forme d’une théorie savante, l’économie politique –, avait déjà envahi toutes les têtes pensantes de l’élite, rendant la révolution bourgeoise possible.

Il y avait aussi, bien sûr, comme aujourd’hui, des juristes, des avocats. Comme Garran de Coulon, l’un des six secrétaires. Et il y avait aussi de beaux parleurs. « Je n’ai pas beaucoup de souvenir sur le mois de septembre. J’ai vu dans ce temps-là, chez Mirabeau, deux hommes bien différents : l’un était Camille Desmoulins, […] L’autre homme était La Clos, […] Ce La Clos, attaché au duc d’Orléans, […] Je ne sais ce qu’il faisait chez Mirabeau. » (Etienne Dumont – lui-même juriste –, Souvenirs sur Mirabeau et sur les deux premières assemblées législatives (ouvrage posthume) p.134-135)
Parmi les fréquentations de Mirabeau, il y avait aussi Jacques Pierre Brissot, qui s’était lui-même renommé Brissot de Warville, et qui ne dédaignait pas spéculer à la Bourse de Paris. Mais je vais passer pour mauvaise langue…

Je suis sans doute un grand malade : l’antinationalisme est chez moi viscéral, au point que je tremble de colère en écrivant ces lignes (ce n’est pas une exagération, mes mains tremblent réellement de colère en frappant le clavier ! [1])…

Mon combat n’a-t-il donc rien de commun avec celui de ce monsieur ? On peut légitimement se le demander. La France peut décliner tant qu’elle peut, je ne me sens pas concerné. Ce n’est pas la France qui m’intéresse, ni aucun autre État, ce sont les êtres humains, c’est la communauté humaine. Et la France étant encore une grande puissance – comme on nous le rappelle de temps en temps avec satisfaction, pour essayer de nous rassurer –, la France doit décliner. En effet, de quel droit dominerait-elle le monde ? La France doit s’effacer, jusqu’à se fondre dans le monde comme un ensemble de populations plus ou moins liées ensembles et liées avec la communauté humaine dans son entier, égalitairement.

Ne me parlez plus de révolutions. Changer le monde ne consiste pas à abattre des têtes mais certaines idées dans les têtes, en particulier dans les têtes de l’élite – ne serait-ce que parce qu’il n’est pas possible de couper à la fois toutes les têtes de l’élite. Et que les élites, ça repousse.

Et changer le monde ne consiste pas, non plus, à changer les lois. Parce que pour parvenir à changer les lois, il faut avoir déjà changé le monde (ce qu’avaient fait les marchands aux cours du XVIIIe siècle et des siècles précédents).

P.-S.

A propos de lois et de révolution, l’histoire (française) de la garde à vue montre comment ce ne sont pas les lois qui changent le monde, mais les pratiques. Les lois ne viennent que dans un second temps, soit pour essayer de juguler les nouvelles pratiques (réaction), soit pour essayer d’en tirer parti (adaptation ou opportunisme), soit pour les faciliter, ou même les institutionnaliser (révolution).

http://www.lemonde.fr/police-justice/article/2014/11/13/la-garde-a-vue-machine-a-intimider_4523335_1653578.html

(ajouté le lendemain) De ce point de vue, assez mécanique mais néanmoins intéressant, qu’implique ces notions de révolution, de réaction et d’action – l’action, dont on parle malheureusement bien peu, réside toute entière dans les pratiques nouvelles et a seule un caractère essentiellement spontané –, de ce point de vue, les lois sociales connues sous l’appellation commune d’acquis sociaux ne sont que des réactions à la marche capitaliste. Ces lois censées repousser la misère la repoussent effectivement : de nouvelles populations ou catégories de population, ne bénéficiant pas des nouvelles lois, sont importées ou créées ; le travail s’intensifie là où on l’a limité en durée…

Ces "acquis sociaux" n’arrêtent nullement le capitalisme, ils n’en ont d’ailleurs jamais eu la prétention. On peut les comparer à cette loi française de 1897 autorisant la présence d’un avocat dans le cabinet d’instruction, loi qui a entraîné le déplacement de l’enquête côté police (voir lien ci-dessus) – on dira que c’est un effet pervers, mais les effets pervers sont souvent les effets qui comptent réellement à long ou moyen terme.

Ces contraintes imposées par la loi activent le capitalisme ; elles impulsent, sans le savoir, une direction au capitalisme. Il la prend et voilà tout. Le capitalisme conserve malgré tout l’initiative et poursuit sa marche en avant, à peine gêné aux entournures.

 
(le 3 janvier 2016) J’avais oublié de commenter la deuxième partie de la citation : « Si l’on continue comme ça, il ne restera plus aucune identité commune possible aux Français à part la religion et la couleur de peau. »
Ma première réaction : et alors ?
Ma seconde réaction : la religion ? la couleur de peau ?
Enfin : ah oui, il a raison, au fond ! Si on abat le mythe révolutionnaire, alors nous ne pourrons plus rassembler unitairement les français que par la religion et la couleur de peau, autrement dit par l’ennemi, l’autre, celui qui n’est pas pareil ou ne croit pas aux mêmes choses. Sauf qu’il n’y a plus de religion commune depuis plusieurs siècles, et sauf que si tout le monde parle à peu près la même langue, c’est parce que la pratique de plusieurs autres a été sauvagement réprimée…

Mais pourquoi veut-il rassembler unitairement les français ? Je le croyais pour "la démocratie" (je me demande si je ne vais pas devoir abandonner l’usage de ce mot, "démocratie")…

[1C’était hier soir. J’ai préféré me calmer avant de décider, ou non, de publier ce billet d’humeur. Mais voilà qu’en ajoutant quelques phrases (la France doit s’effacer…), mes mains se remettent à trembler !

 
 
LE DEVENIR
SPIP | Se connecter | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0