Peuples sans limites

De quelques façons de croire ou de ne pas croire en la Patrie, et des croyances au service des pouvoirs

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samedi 20 décembre 2014

Ah, encore une lecture bien revigorante ! Quelques citoyens de gauche, députés PS ou membres de la "Gauche Forte", ou les deux, ont récemment commis un texte publié le 18 sur libération.fr. Son titre, dont j’ignore s’il est des signataires ou de la rédaction de Libération, est parfaitement ignoble : « Monsieur Zemmour, la République, on l’aime ou on la quitte. » Ah oui ? Mais on la quitte pour aller où ?

Il se trouve que je n’éprouve aucun amour pour la République, ni pour l’État appelé "France" – parce que la France, à mes yeux, n’est qu’un État, rien d’autre qu’un État. Alors je fais quoi ? Je veux bien m’en aller, moi, il n’y a pas grand chose qui me retient ici, mais je vais où ? En un lieu où les traditions politiques me conviendraient mieux ? Ce pourrait être une bonne idée si un tel lieu existait au sein de la civilisation, mais est-ce aux institutions politiques de choisir ses membres, ou aux habitants d’un pays de former ses institutions politiques ? Ce titre est abject et dévoile la nature de ses auteurs (et, sauf publication d’un démenti, nous sommes en droits de soupçonner les signataires du texte d’en être les auteurs) !

Comme Zemmour (si j’ai bien compris, parce que je n’ai encore pas lu une seule ligne de ce type, je ne me rappelle pas l’avoir entendu non plus, et il me semble que ce n’est pas prioritaire), comme Zemmour, les auteurs de ce texte se disent patriotes, mais contrairement à lui ils se disent ainsi parce qu’ils chérissent « les valeurs républicaines d’égalité des droits, de liberté, d’émancipation et de laïcité. ». Si je comprends bien, la différence entre eux et moi consiste en ceci qu’ils ont une foi que je n’ai pas (ou bien ils font mine de l’avoir) : ils croient (ou font mine de croire) que nous vivons en France (le territoire contrôlé par l’État français), sous un régime politique dominé par les principes d’égalité des droits, de liberté, d’émancipation et de laïcité alors que, comme sur les territoires voisins, il est dominé par les intérêts et les "valeurs" marchandes.

Être patriote est une question de foi, on croit ou pas en la patrie comme on croit ou pas en dieu. Mais bien qu’en France on se réclame de la laïcité, il est convenu que chacun doit afficher cette foi. On peut comprendre qu’il soit interdit de porter atteinte au drapeau dans la mesure où il est interdit de porter atteinte aux emblèmes religieux en général, mais pourquoi faudrait-il en plus connaître l’hymne national et saisir chaque occasion de le chanter ? A propos de l’interdiction, je pense que le respect des symboles est dû avant tout aux religions qu’on n’est pas censé partager, aux croyances des communautés étrangères, beaucoup moins aux nôtres. Car au sein de sa propre communauté, il faut être en droit et avoir la possibilité de remettre en cause les croyances, ce qui peut passer par un non respect des symboles. L’irrespect gratuit est, au mieux, une imbécillité, au pire une grande méchanceté, mais l’irrespect avec remise en cause explicite n’est pas forcément mauvais. Il peut être légitime de caricaturer le prophète comme le drapeau national ou Marianne, mais il est trop facile de se moquer des croyances des autres quand on prend les nôtres pour évidente vérité (d’où la nécessité du respect a priori des autres croyances).

Il se peut que Zemmour soit aussi patriote que la Gauche Forte, mais avec une foi différente. Pour les signataires du texte et, plus généralement, pour toute la gauche, c’est effectivement le fait de se sentir appartenir à une même République qui fait la Nation, tandis que pour la droite, surtout à l’extrême droite, on est français de naissance ou par une adoption qui n’a rien d’automatique mais constitue au contraire une grande faveur. Je ne partage aucune de ces deux fois ; moi, je suis simplement d’un pays de bocage et de schiste bleu – c’est d’abord la géologie, ensuite l’action humaine, qui forge un pays et l’âme d’un pays ; parce que l’action humaine consiste en premier lieu à valoriser la géologie (pratiques agricoles tenant compte des sols, élévation de bâtiments et fabrication d’objets avec les matériaux fournis sur place par le sol, sa flore et sa faune, usage des chemins de communications naturels comme les fleuves…) –, un pays comme il ne s’en forme plus et un pays que l’on détruit comme tous les autres puisqu’aujourd’hui nous mélangeons la géologie mondiale et utilisons essentiellement des matériaux artificiels et uniformes, et procédons de même avec tous les arts. En ce sens, les pays, les vrais, s’effacent rapidement, mais les patriotes demeurent et reprennent même du poil de la bête. Peut-être bien par compensation.

Étant né sédentaire dans un monde sédentaire, j’ai donc un pays, comme les nomades ont une tribu. Mais je n’ai pas plus besoin d’une "nation" que les nomades. Je réclame le droit d’être anational comme j’ai le droit d’être athée. Surtout, je réclame une organisation politique commune réellement laïque, donc aussi anationale.

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A part ça, les auteurs ont évidemment raison de dénoncer la xénophobie et l’islamophobie, le rejet de l’étranger en général et du monde musulman en particulier (même si, sûrement par manque de foi, je ne vois pas bien en quoi ils seraient incompatibles avec la République). Mais ont-ils un diable alternatif à proposer à leurs concitoyens ? Je m’explique… Jadis, alors que les pauvres humains ne connaissaient rien à l’existence des microbes, c’est en suppliant les saints et en se protégeant du diable – à l’aide d’un certain nombre de rituels – qu’ils se donnaient l’impression de ne pas être entièrement soumis à la destinée. Il se trouve qu’il y a toujours des gens pour tirer profit de ce genre de situation, alors la recherche d’autres moyens de combats en faveur de la santé et contre la mort précoce en fut considérablement ralentie (jusqu’à ce que les marchands…). Les croyances sont des sources de pouvoirs, elles donnent du pouvoir à qui est capable de s’imposer comme prêtre, comme expert en cette croyance. Encore faut-il que ces croyances désignent des coupables et des sauveurs (des diables et des saints, des poisons et des antidotes, des ennemis et des actes). Alors, la Gauche Forte a-t-elle un diable et les saints associés (illusoires ou pas ; du point de vue du pouvoir, ce n’est pas l’essentiel [1]) ?

A moins que cette gauche soit démocrate, auquel cas la question ne se pose pas car alors elle ne recherche pas le pouvoir (ni d’illusions opérationnelles, seulement de vraies connaissances). Mais cela ce saurait.

[1Les marchands ont pu, un temps, contribuer à la découvertes de dangers réels et de remèdes réels, en bénéficier et en faire bénéficier l’humanité (qui se mit à les adorer), mais il est difficile d’avoir toujours cela sous la main. Dommage, d’ailleurs, car dans leur course folle au profit, les marchands ont rendu bien des remèdes inopérants et créé de nouveaux poisons. Sans penser aux antidotes.

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