Ames perdues

Pourquoi et comment les bandes de jeunes construisent l’avenir

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dimanche 28 décembre 2014

Je lis dans Société et mentalités dans la France moderne, XVIe-XVIIIe, de Robert Muchembled, que dans l’ancienne société rurale française (et, plus généralement, européenne), l’achèvement de la construction de genre [1] des jeunes mecs se faisaient entre-eux, dans ce qui s’appelait des "royaumes de jeunesse" :

« La structure de la bande offre à ces célibataires un foyer d’identité collective. Elle permet à chacun de s’appuyer sur les autres, mais aussi d’exprimer de manière compensatoire, par des bourrades ou des concours de force, par exemple, une sexualité qui ne peut pas aisément s’orienter vers l’autre sexe, tant celui-ci se révèle méfiant, tant il est surveillé par les mères, les pères et les frères. Très codifiée, la cour amoureuse implique d’ailleurs souvent le secours d’auxiliaires.
[…]
On a vu que les rôles familiaux ne ressemblent guère à ceux du XXe siècle : fortement présent par les contraintes collectives qu’ils imposent ensemble à toute la société, les pères s’effacent souvent du foyer, où les femmes sont chargées de la formation affective des filles et des jeunes enfants, tandis que les garçons pubères vont essentiellement chercher au loin, près de leurs semblables, de quoi former leur personnalité. »

Muchembled ajoute qu’à partir du XIXe il y a eu un « affaiblissement des groupes de jeunesse, doublé d’un recentrage affectif de tous sur le noyau conjugal ».

Cela m’a d’abord fait réexaminer mon propre cas. Il se peut que l’inachèvement de ma construction de genre soit dû en partie à mon retrait quasi instinctif de toute société. Mon intégration à une "bande" d’amis mâles ou mixte n’a jamais été totale. Je ne suis pas meneur (il m’est arrivé de "mener" quelques temps une bande de… deux mecs, moi compris) mais ne suis pas non plus très à l’aise dans le rôle de suiveur – à mon avis, les bandes se forment par agglutination autour de celui en train de devenir "meneur" [2], et mon instinct d’agglutination n’est pas développé, ou bien est réfréné.

Cette réflexion suppose que le rôle des bandes de garçons n’était pas, au milieu du XXe dans la campagne nantaise et dans les lycées de garçons nantais, aussi affaibli que le laisse entendre l’auteur du bouquin. Quant au "noyau conjugal", il a été très malmené depuis. Il y a eu comme un dénoyautage. D’où ma deuxième réflexion : les bandes reprennent de l’importance. Mais, aujourd’hui, il y a aussi des bandes de filles. Et des bandes mixtes (au moins dans le monde étudiant – j’avais pu en observer une, quelques soirs, dans les années 80 à Rennes ; là, la sexualité peut s’exprimer plus directement, et peut-être remplir un rôle au sein de la bande (c’est juste une supposition, je n’ai observé qu’une seule bande de cette nature, pas longtemps, et au cours d’une jeunesse de timide (cette bande-là, j’aurais presque pu en faire partie, je n’ai fait que l’effleurer ; je l’aimais bien, à cause d’elle je suis resté attaché à la ville de Rennes, comme une autre bande (apparemment mixte mais essentiellement masculine, en fait une bande de mecs soit célibataires, soit en couple) m’avait auparavant attaché pour toujours à la ville de Nantes – oui, j’ai tout de même été un peu socialisé, parfois, pas longtemps, par les bandes, par la bande)).

Dans un livre plus récent que je n’ai pas lu, Robert Muchembled parle, entre autres, des nouvelles bandes : Une histoire de la violence de la fin du Moyen Âge à nos jours.

[1Muchembled n’emploie pas tout-à-fait les mêmes termes que moi, bien que son livre ne soit pas si vieux que cela : 1990 (Armand Colin, p.86-87).

[2Il serait intéressant de se pencher sur la question des rapports entre ce phénomène et les possibilités d’une démocratie véritable, afin d’éviter de chercher vainement à construire une démocratie s’opposant à la nature humaine (nature qui évolue sans doute, mais avec une si grande lenteur qu’il est souvent préférable de la considérer comme fixe).

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