Peuples sans limites

La nation révolutionnaire contre la liberté

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samedi 24 janvier 2015

La volonté démocratique, et avec elle une certaine idée de la liberté, est depuis pas mal de temps réduite à presque rien, écrasée par le nationalisme qui porte une autre idée de la liberté. Une aspiration à une imaginaire appartenance individuelle nationale, ainsi qu’à une liberté par procuration via la nation (dite "la liberté des peuples"), a remplacé l’aspiration naturelle à une vie libre au sein de communautés de vie démocratiques.

Cet escamotage est essentiellement le travail des révolutions bourgeoises, en particulier celui des révolutionnaires français. Comme ces derniers ne voulaient pas laisser libre cours à la démocratie véritable mais au contraire l’éviter [1], ils avaient besoin de remplacer le roi de droit divin par quelque chose pouvant paraître tout aussi légitime à nos entendements si facilement sujets à illusions (il y a des illusions de l’entendement comme il y a des illusions d’optique). Alors :

« Au spiritualisme abstrait on opposa le matérialisme abstrait ; à la monarchie, la république ; au droit divin, le contrat social. […] Le matérialisme n’attaqua pas le mépris qu’ont les chrétiens pour l’homme, l’abaissement où ils veulent le tenir ; il a maintenu l’opposition entre l’homme et l’absolu ; à la place du Dieu chrétien il a mis la nature. La politique ne songea pas à mettre en question les fondements de l’État en soi et pour soi. »
Friedrich Engels [2].

Engels n’avait pas tort, sauf que le contrat social n’a pas un grand pouvoir d’illusion, contrairement à l’idée de nation. La croyance en l’appartenance à un ensemble puissant est plus revigorant, ou plus rassurant, qu’un lien contractuel tout aussi imaginaire et symbolique avec une "société" (les DRH savent par expérience que cela reste vrai même lorsque le contrat n’est pas que symbolique, eux qui cherchent à mettre au point des salariés pouvant être mis à la porte du jour au lendemain et pourtant adhérant aux "valeurs de l’entreprise").

C’est ainsi que les révolutionnaires du XVIIIe et leurs héritiers du XIXe accordèrent la liberté à une entité imaginaire : la nation. Ils réussirent si bien leur manœuvre qu’aujourd’hui encore la confusion est quasi complète dans les esprits, même à l’extrême gauche de l’échiquier politique français (l’échiquier politique, une expression très révélatrice, d’ailleurs).

Aujourd’hui, en France, on a le droit de cracher sur un personnage plus ou moins mythique considéré comme sacré par les uns ou les autres, mais pas sur le drapeau national, symbole devant obligatoirement être considéré comme sacré par tous les habitants du territoire "national". La France est un Etat confessionnel, il y existe une religion obligatoire, dite "laïque" ou "républicaine", et les écoles de la République enseignent le catéchisme républicain – enseignement obligatoire.

Ailleurs dans le monde, on a cherché à imiter la Révolution Française. Ce fut fait : les États se sont multipliés, sous des modalités diverses. Mais la liberté n’y est jamais apparue. Quand le reste du monde se rendra compte de ce que la France lui a fait, je ne donne pas cher de notre peau à nous, français. On aura beau expliquer que ce n’est pas nous qui avons commencé, mais les anglais et les américains, on ne nous écoutera pas. Notre seule chance : que le reste du monde, conséquent, réalise que les français, au fond, ça n’existe pas vraiment, pas plus que l’Islam ou que la chrétienté, du reste, qui ne sont que des ensembles théoriques intégrant de nombreuses communautés réelles très diversifiées, ensembles théoriques dont l’emploi est parfois justifié (en histoire des religions, par exemple), parfois non (particulièrement en politique).

 
(il y a une suite à ce billet ici)

[1Sur l’apparition du mot "démocratie" pour désigner nos régimes, voir cette passionnante conférence de Francis Dupuis-Deri.

[2Esquisse d’une critique de l’économie politique, 1843-1844. Titre original : Umrisse zu einer Kritik der Nationalökonomie. Traduction de Kostas Papaioannou, éditions Allia 1998 p.9-10.

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