Une âme parmi les autres

L’ombre et les marchands, le Sexe

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jeudi 22 mai 2008

Remarquez, je ne peux vraiment pas dire que je sois sexuellement dans la misère, non, car de bonnes âmes veillent sur moi. Un jour on pourra lire à leur propos, dans les livres d’histoire, qu’à l’époque industrielle l’énergie de l’activité amoureuse fut détournée afin d’en faire une accumulatrice de capital. Oui, le vingtième siècle a vu s’épanouir le commerce du sexe et avec lui l’idée même de sexe et aujourd’hui tout cela se porte vraiment comme un charme.
Bref, avec Internet, une sex-shop s’est installée chez moi…

Jadis, l’activité amoureuse – qui s’était depuis longtemps partiellement séparée de l’action reproductrice en devenant un facteur d’épanouissement des relations d’un être à l’autre, aux autres – jadis, l’activité amoureuse fut un puissant stimulant culturel, source de civilisation. Mais les temps ont changé, les marchands ont fait main basse sur elle.

Oui, j’insiste, l’activité amoureuse a contribué à souder les hommes, à former l’humanité. Mais les marchands n’éprouvent sans doute jamais ce qui se passe parfois entre un homme et une femme ordinaire et jusque là étrangers l’un à l’autre, quelque chose qui tient de leurs corps et de leurs rêves et qui les réunis.
Ce quelque chose-là, ce couple fondateur de l’attrait et de l’élan amoureux, c’est l’un des socles sur lesquels la société humaine s’est bâtie et je crois me souvenir qu’on le nomme avec simplicité : le charme.

Non, je ne manque pas de sexe, hélas, et pourtant mon petit bout d’âme (voir Mon petit bout d’âme) a l’air bien malheureux. Manquerait-il d’amour ?
L’amour ? mais c’est quoi ça ? Ben rien, l’amour n’existe plus depuis que le sexe en a été extrait afin d’en faire un bien de consommation, une marchandise en même temps qu’une simple nécessité hygiénique.
L’amour n’existe plus, il reste… l’amitié avec – ou sans – partenariat sexuel.

C’est là qu’est mon problème : l’impossible amitié.

Rien d’autre.

Vous ne me croyez pas ?

Bon d’accord, mon problème est peut-être un tantinet sexuel aussi…

Mais nous sommes là en train de mal poser le problème, et c’est sous l’influence du Sexe que nous le posons mal.
Jadis, quand l’humanité n’était pas encore mise en coupe réglée par l’économie marchande, la vie sexuelle n’existait pas à l’état dissocié, isolé des autres aspects de la vie. « Si l’on a la moindre petite idée de ce qu’est réellement la sexualité humaine, on doit savoir qu’elle constitue un système de médiations réciproques d’une richesse qui n’a d’égale que la complexité. Elle réussit en effet l’intégration d’éléments aussi disparates que le biologique et l’humain, le charnel et le spirituel, la liberté et la nature, le pulsionnel et l’affectif. Le corps organique (Körper) y devient chair (Leib) par investissement langagier, psychique, culturel, sentimental et spirituel. Ce qui fait qu’un homme n’est pas réductible à un mâle ni une femme à une femelle. Ainsi se jouent, au cœur de notre sexualité, les relations du Même et de l’Autre. » [Dominique Folscheid, Sexe Mécanique, 2002]

Aujourd’hui que le monde dispose du Sexe (comme réalité marchande et comme idéologie), de l’insémination artificielle, de la procréation assistée, il reste aux amoureux transis dans mon genre [1] à louer leurs services pour une somme raisonnable, et toute la vie amoureuse [2] sera enfin accessible au plus grand nombre, mais en pièces détachées évidemment, par commodité et pour une croissance maximum du PNB.
J’imagine déjà ma future enseigne publicitaire : Saturée de sexe ? faites-vous aimée par une ombre. Tarifs à la semaine ou au mois. Choix possibles : passion soudaine et passagère, grande passion durable… rencontres de 10mn à 2h une fois par semaine ou par mois, etc.

Qu’en dites-vous ? Que cela ne réglera ni mon problème ni celui de mes clientes ?

Ah, ben ça se pourrait…

Pourtant, dans l’être humain il y a la fonction sexe, la fonction relation, la fonction déglutition… Quand une fonction est déficiente, il suffit de compenser il suffit de remplacer l’organe défaillant…
… Ah ! Là je réalise que je n’avais pas encore compris toute la logique de ce monde cybernétique ! [3]

[1Je ne vous ai pas encore raconté qu’il m’arrivait, en effet, de faire un bel, un vrai amoureux transi  ? Une prochaine fois, peut-être.

[2Toute la vie amoureuse  ? Non, pas tout à fait, il faudrait encore ajouter des fournisseurs de tendresse. Sous quelle forme  ? je me le demande. Mais ce que je sais, c’est que dans les caresses que les êtres humains s’échangent encore, il n’y a pas toujours que du sexe  ; dieu merci  !

[3Je vais trop vite en besogne, nous vivons encore dans un monde marchand, je crois.

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