Rupture

L’objectif du développement

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dimanche 15 février 2015

Au début du chapitre VI du premier volume d’un célèbre ouvrage d’économie politique, il est un passage particulièrement connu parce que cité dans l’Anti-Dühring de Engels, c’est le suivant :

Pour pouvoir tirer une valeur échangeable de la valeur usuelle d’une marchandise, il faudrait que l’homme aux écus eût l’heureuse chance de découvrir au milieu de la circulation, sur le marché même, une marchandise dont la valeur usuelle possédât la vertu particulière d’être source de valeur échangeable, de sorte que la consommer serait réaliser du travail et, par conséquent, créer de la valeur.

Et notre homme trouve effectivement sur le marché une marchandise douée de cette vertu spécifique ; elle s’appelle puissance de travail ou force de travail.

Sous ce nom il faut comprendre l’ensemble des facultés physiques et intellectuelles qui existent dans le corps d’un homme, dans sa personnalité vivante, et qu’il doit mettre en mouvement pour produire des choses utiles.

Son auteur va établir, pense-t-il, que cette force humaine de travail est l’origine à la fois de la valeur des produits du travail, et d’une plus-value venant grossir le capital de l’acheteur de cette puissance de travail. Et, dans la mesure où les produits du travail peuvent avoir une valeur quantifiable et indépendante d’une valeur d’usage [1], il aurait raison s’il n’avait choisi de négliger les sources non-humaines de puissance de travail, c’est-à-dire les sources artificielles d’énergie (auxquelles il faudrait ajouter, aujourd’hui, les sources non-humaines de calcul, ainsi que de classement et de recherches de données, et de surveillance, et les sources d’actions automatiques (les automatismes)).

Karl Marx, bien sûr, n’ignore pas les ressources artificielles, mais il se contente de les incorporer sous la forme de progrès de l’outillage, progrès qui amplifie l’efficacité des gestes techniques du travailleur. En somme, il incorpore théoriquement les énergies hydrauliques et fossiles au travailleur. Mais, pourtant, l’« homme aux écus » a aussi trouvé là, dans les mines de charbon, « une marchandise dont la valeur usuelle possède la vertu particulière d’être source de valeur échangeable », et il achète cette marchandise indépendamment de l’achat de temps de travail vivant. Et personne ne niera que les progrès dans l’utilisation, d’abord des énergies hydrauliques et animales, puis du charbon, enfin des hydrocarbures, ont été pour beaucoup dans l’accumulation du capital, c’est-à-dire dans l’avènement du règne capitaliste. C’est cela qui a donné à l’homme aux écus la capacité d’acquérir de la puissance sans passer nécessairement pas la possession de terres agricoles (bien que les terres aussi devenaient plus rentables). C’est cela qui lui a donné la capacité de se mesurer aux rois.

En somme, Karl Marx aurait bien fait de préciser que c’est en particulier l’accroissement de l’efficacité des gestes techniques du travailleur qui est passé tout entier dans le capital et n’a pas bénéficié au travailleur. Et d’ajouter qu’il n’a pas non plus bénéficié à l’utilisateur du produit fini, du moins pas systématiquement et pas autant que cela aurait pu. Parce que le marchand tire profit du différentiel temporel entre l’amélioration de la productivité et l’accroissement de l’offre – l’apparition de l’abondance qui fait baisser la valeur d’échange du produit fini. Mais, pour pouvoir toujours tirer profit de ce différentiel, il faut le maintenir. C’est-à-dire qu’il faut toujours innover. Ou toujours accroître la demande. Ou, mieux encore, les deux.

 
(note ajoutée le mardi 17) J’ai fait une sérieuse erreur, dimanche. J’avais titré "Nécessité de la croissance", c’était considérablement minimiser la gravité de la marche actuelle du monde.

[1Tout indique, cependant, que non seulement un produit du travail n’a de valeur d’échange que s’il a une valeur d’usage, mais encore que ce sont les échanges, que c’est le marché qui exerce une pression sur le travail, de sorte que c’est en définitif la valeur d’échange qui transmet au travail une part de sa valeur (si le fruit de mon labeur ne se vend pas, je ne suis pas payé), et non le contraire. Le travail n’a une valeur en lui-même (non quantifiable) que pour le travailleur, pas pour le marchand qui achète son travail, et Marx ne l’ignorait évidemment pas, lui qui affirme ici et là qu’il n’y a pas de commune mesure entre la marchandise et le travail.

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