Peuples sans limites

De quelques brisures de l’espace et du temps (2) – A quoi sert le mot "génocide" ? (2)

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dimanche 22 février 2015

N. B. : Les lignes qui suivent comportent une (large ?) part spéculative. Elle est essentiellement dû à l’adoption, ici, du modèle de la lutte des classes (dans une version non marxienne). C’est une adoption momentanée, les meilleurs modèles ayant le pouvoir d’éclairer certains aspects des choses, mais rien de plus.
(billet modifié le 24 février)
 

Dans le numéro de novembre dernier de la revue L’Histoire, (n°405), Françoise Briquel-Chatonnet nous parlait du massacre oublié des assyro-chaldéens (1915-1916). Les tribus assyriennes du Hakkari (tout comme les tribus kurdes), étaient des tribus d’éleveurs nomades ou semi-nomades. Mais, chrétiennes, elles étaient la cible, ou plutôt l’outil, des jeux d’influence des puissances occidentales et de la Russie en train de dépecer l’empire Ottoman. Les missionnaires, nous le savons depuis longtemps, accompagnent les armées et même, souvent, les précèdent. C’est ainsi que les dialectes syriaques furent unifiés et l’instruction notablement améliorée, et des hôpitaux créés. « Ainsi les communautés chrétiennes connurent-elles une évolution plus rapide que les communautés musulmanes environnantes. »

Centenaire oblige, la même revue est revenue, dans son numéro 408, sur le massacre des arméniens de 1915-1916. Elle rappelle que les arméniens d’Anatolie, essentiellement paysans, avaient eux aussi, mais de longue date, de meilleurs écoles que les musulmans des mêmes régions, auxquelles s’étaient parfois ajoutés des collèges d’origine missionnaire. C’est pourquoi l’on pouvait rencontrer des arméniens parlant mieux le turc que bien des musulmans de la région, et c’est ce qui explique, en partie, que le premier roman en turc ottoman fut écris par un arménien catholique et publié en caractères arméniens en 1851. Les chrétiens d’Anatolie étaient donc culturellement armés pour s’intégrer plus facilement que les musulmans, et plus volontiers que les musulmans, au mouvement de modernisation, c’est-à-dire au développement du capitalisme chez eux.

Mais L’Histoire nous rappelle, aussi, à quel point le "génocide" des arméniens fut une entreprise technocratique, une opération d’« ingénierie démographique » ayant une visée nationaliste. Cela est dit en ces termes même dès la première page du dossier, signée Raymond Kévorkian – université Paris-VIII –, mais plus loin Taner Akçam, universitaire turc enseignant à la Clark University, (Worcester, Massachusetts), renchérit : « les documents nous montrent que les unionistes [Comité Union et Progrès] agirent comme des ingénieurs sociaux au sang-froid parfait ».

La biologie aussi est mise à contribution, comme l’indique, entre autres, Hamit Bozarslan (EHESS) : « La diffusion du darwinisme social durcit le discours. Dans Trois façons de faire de la politique (1904), l’idéologue Yusuf Akçura insiste sur la nécessité d’une unité organique, voire raciale, de la société ("une nation politique turque basée sur la race"). Avec d’autres, il popularise les concepts de "sélection naturelle" et de lutte pour la survie. Les matérialistes biologiques ou darwinistes sociaux, tels l’Allemand Ernst Haeckel, le Français Gobineau, ou Gustave Le Bon, sont admirés par les Jeunes-Turcs, qui ont étudié à Paris, Genève, Berlin, voire dans l’empire. »

Oui, les théories raciales sont mises à contribution, mais au service d’un nationalisme mis en pratique par une technocratie. Les "Jeunes-Turcs", et en particulier ceux du CUP au pouvoir en 1915, sont technocrates au moins par formation. Ils sont aussi européens, des Balkans, chassés des Balkans. Ils n’étaient pas préparés à la guerre sur deux fronts, mais ils avaient bien vu l’avantage d’une guerre à l’est : là se trouvait la grande majorité des chrétiens, la grande majorité des arméniens. S’il n’y a rien de mieux qu’un massacre pour dissimuler un assassinat, il n’y a rien de mieux qu’une guerre pour dissimuler un massacre. Ce n’est toutefois pas toujours suffisant, surtout lorsqu’on perd la guerre.

Bref, le massacre que l’on nomme aujourd’hui le plus souvent "génocide arménien" est avant tout un crime nationaliste et technocratique, il n’est raciste qu’accessoirement. Ce n’est pas l’idéologie raciste qui a poussé au crime, mais l’idéologie nationaliste et l’esprit technocrate. Mais l’Occident n’aime pas se dire que son idéologie et son esprit sont très loin de faire barrage au crime (à "la barbarie", comme il se plaît à le nommer aussi).

Le crime nazi est lui même, d’ailleurs, un crime avant tout nationaliste, où des thèses biologiques sont mises au service d’une idée nationale. Il n’y a pas de spécificité de la Shoah, le pouvoir nazi a utilisé rationnellement les moyens à sa disposition (l’industrie) tout comme le pouvoirs unioniste a utilisé rationnellement les moyens à sa disposition (en particulier le désert). L’extermination des chrétiens d’Anatolie a été au moins autant pensée, calculée, planifiée, que l’extermination des juifs d’Europe, contrairement aux massacres actuellement perpétués dans la même région, ainsi qu’en Afrique, au non d’Allah. Ces massacres qui ont marqué le XXe siècle avaient quelque chose de révolutionnaires, en ceci qu’ils participaient du mouvement historique de la bourgeoisie vers toujours plus de technicité, de "raison", de rationalité, tandis que les massacres d’aujourd’hui semblent totalement réactionnaires. Comme si, tout en préparant sa métamorphose terminale, son propre "dépassement", le monde capitaliste hésitait entre la terreur scientifique et la terreur de Dieu, entre le systémisme comme volonté et l’individualisme moutonnier des monothéismes du salut individuel.

Ce qui se passe aujourd’hui à l’est de l’Anatolie, dans le nord des bassins de l’Euphrate et du Tigre, s’explique en partie par cette absurde tragédie qui a vu un gouvernement technocrate se débarrasser d’une partie de la population à sa charge (si j’ose dire), celle qui était la plus apte à se moderniser, c’est-à-dire à participer au développement du capitalisme chez elle, et qui avait même commencé à le faire. Des gens venus des Balkans n’ont pas pu comprendre cela, ou bien l’ont trop compris et ne l’ont pas accepté.

Le plus triste est que, sachant plus ou moins tout cela, des arméniens préfèrent continuer à parler de "génocide arménien", ou de "génocide des arméniens", par nationalisme… Voilà ce qui constitue, avec le déblayage du terrain devant l’avancée capitaliste, le principal travail des révolutionnaires de 89 (et de la décennie suivante, surtout).

 
Note à propos du mot génocide : Dans ce numéro 408 de L’Histoire, Annette Becker (Paris-Ouest-Nanterre) rappelle l’origine de ce mot. Il fut créé par Raphael Lemkin pendant l’extermination des juifs d’Europe, mais à la suite d’une longue réflexion au sujet des événements de 1915-1916. Son propos était de créer une qualification juridique à ces crimes hors de toute proportion, et Annette Becker laisse vaguement entendre qu’à l’origine cette notion de génocide ne devait pas nécessairement impliquer la notion de race. Elle dit que le mot vient du grec genos, "race, peuple, groupe". Oui, mais tout le monde entend "race". Mon vieux Petit Robert lui-même (1978), traduit genos simplement par "race" (à l’article "génocide", tandis que pour le suffixe -gene il traduit genos par "naissance, origine"). Le même dictionnaire donne pour étymologie de "genre" et de "gens" les latins genus et gens, gentis, avec des sens tout-à-fait similaire à ceux de genos. Je me demande si, au lieu de "race, peuple, groupe", il ne faut pas entendre "race, lignage"… Quoi qu’il en soit, ce mot camoufle un tas d’autres déterminations que le racisme, et non des moindres.

 
("De quelques brisures de l’espace et du temps" se trouve dans la rubrique "Rupture")

 
 
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