Ames perdues

Laïcité et rationalisme

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dimanche 1er mars 2015

Le Nouvel Économiste a décerné son prix du Manager de l’année 2014/2015 à un imam et à un rabbin, et son prix du Régulateur de l’année à Pascal Bruckner ainsi qu’à Charlie Hebdo. Lors de la cérémonie, le rédacteur en chef de Charlie Hebdo, Gérard Biard, a assez bien personnifié l’esprit laïc français en disant :

« Je l’ai souvent dit, et je le redirai jusqu’à ce que cela devienne une évidence pour tous, la liberté d’expression, la liberté de satire, la liberté de rire – y compris du pire –, la liberté de blasphémer, la liberté de contester, de s’opposer, tout ce qu’incarne Charlie, ne peut exister sans la laïcité. Car seule la laïcité permet l’exercice démocratique. […] Sans la laïcité, qui interdit l’irruption du dogme religieux quel qu’il soit dans le discours politique et surtout dans la loi, il n’y a pas de démocratie possible. […]

La loi divine, en revanche [contrairement aux lois que se donne la démocratie], se proclame souvent immuable, gravée par essence dans le marbre éternel, non soumise à la critique ou à la remise en cause. Pour beaucoup, Dieu existe et il a parlé, point final. Pour la loi divine, la société est statique. […] Le dogme religieux est donc à mes yeux incompatible avec la démocratie, comme on peut le constater chaque jour dans nombre de pays qui fondent leurs lois civils sur la loi divine. Qui plus est, on ne peut laisser Dieu pénétrer sur le terrain politique, car il est un tyran indéboulonnable ; un dictateur finit par mourir, une junte finit par être destituée, il est très compliqué de destituer Dieu, ceux qui y croient continueront à y croire quoi qu’il arrive. Il est donc indispensable qu’il demeure confiné dans le cœur des croyants, dans leurs convictions intimes. Dieu est une affaire personnelle, pas publique.

[…] Pour les fascistes, islamistes, et les autres, qu’ils se nomment Al Quaïda, Daech, Boko Haram, Talibans, ou qu’ils règnent au Qatar, en Iran, en Arabie saoudite, le Coran n’est pas vu comme un ouvrage religieux, un guide de conscience intime, mais comme un instrument de contrôle politique et sociétal dont les premières victimes sont les musulmans eux-mêmes.

Alors, l’économie est-elle laïque ? Je n’en suis pas sûr. Il me semble qu’elle considère que ce n’est pas son problème et qu’elle s’accommode sans mal des lois religieuses. […] Eh puis il y a des dogmes économiques, et comme les dogmes religieux, ils s’estiment souvent infaillibles et indiscutables. Méfions-nous des dogmes, les dogmes n’aiment pas la démocratie. Par ailleurs, la laïcité repose sur l’universalisme, l’économie moderne, préfère, elle, la globalité. L’universalisme et la globalité sont-ils synonymes ? Je ne pense pas. »
http://www.lenouveleconomiste.fr/prix-manager/videos/2015/gerard_biard.html

Il n’est pas très utile de s’attarder sur l’usage intempestif du substantif "fasciste", qui lui fait perdre peu à peu sa substance en le transformant en simple juron. Beaucoup plus intéressante est la façon très péremptoire, pour ne pas dire dogmatique, avec laquelle Biard affirme que "la liberté d’expression ne peut exister sans la laïcité : « je le redirai jusqu’à ce que cela devienne une évidence pour tous… » Pourtant, si la liberté de s’exprimer, de rire des choses et de contester ne peut exister sans la laïcité, alors comment nos ancêtres du Moyen-Age européen ont-ils pu vivre, et vivre jusqu’à enfanter le monde moderne ? Ils étaient dans les fers tandis que nous, européens d’aujourd’hui, sommes libres ? Libres de choisir nos "guides de consciences" dans "un marché de la spiritualité" [1] ?

Effectivement, au cœur de la notion de laïcité se trouve cette idée que le religieux est affaire intime, du domaine de la vie privé, alors que pendant des millénaires le religieux fut au cœur de la vie publique et politique. Un siècle ou deux occidental contre des millénaires et le reste du monde. Gérard Biard croit au Père Noël ! D’un coup de baguette magique, le religieux se serait replié dans le secret de chaque individu, alors que la religion ne peut jouer un rôle, souvent bienfaisant, que lorsqu’elle permet, tout au contraire, l’extériorisation de la souffrance de vivre au cœur de chaque individu, et plus généralement l’extériorisation sociale du mystère qu’est sa propre vie dans ce qu’elle a d’incontrôlable intérieurement, plus particulièrement quand ce mystère se fait souffrance…

La religion ne peut tout simplement pas être une affaire simplement individuelle, elle en perdrait toute sa force active et sa raison d’être : la religion est une mise en commun des souffrances et des espérances intimes, de ce qui demeure obscur en chacun de nous et cherche la lumière. D’ailleurs, les autorités laïques ne prétendent pas interdire les lieux de culte, qui sont pourtant des lieux de rassemblements, des lieux publics, politiques, des lieux de paroles (des lieux de parole même si, au temps de la radio, de la télévision et d’internet, ils ne peuvent avoir l’importance et l’emprise qu’ils avaient au XVe siècle, avant la reproduction en série des écrits), car les autorités laïques savent qu’interdire les lieux de culte équivaudrait à interdire la religion.

Il est vrai qu’il ne serait pas raisonnable de « laisser Dieu pénétrer sur le terrain politique, car il est un tyran indéboulonnable », mais Dieu ne pénètre jamais en personne sur le terrain politique, pas plus que le capital. Ce sont ses représentants qui, s’ils le peuvent, investissent le politique.

Alors, pourquoi ce discours (et les lois associées) sur la laïcité ? Peut-être pour cacher à nos yeux occidentaux la puissance de notre religion véritable, qui a pour nom Économisme, avec son schisme marxiste (et peut-être un schisme écologiste en formation), et ses dogmes qui s’imposent dans le discours politique et s’inscrivent dans la loi (comme le voit bien lui-même Biard, en ignorant ou sous-estimant l’accord, la concordance entre le rationalisme et l’économisme, et donc l’alliance naturelle entre laïcité et économisme – économisme qui a eu besoin du rationalisme et d’une certaine "laïcité" pour se développer [2])… L’Occident a progressivement repoussé le curé et sa chaire pour imposer sa raison matérialiste progressiste. Ne s’opposent pas, ici, une laïcité et les religions, mais une croyance en la raison humaine et la croyance en une ou plusieurs volonté(s) divine(s). S’en remettre, s’abandonner à la raison humaine plutôt qu’à la ou les volonté(s) divine(s) est aussi un acte de foi, et un acte qui permet aussi l’extériorisation du mystère individuel de la vie personnelle – par les sciences heureusement nommées "humaines", par une objectivation raisonnable et rationnelle plutôt que par une objectivation mystique.
Le discours sur la laïcité affirme que rationalisme et religions relèvent de deux registres totalement différents de la vie. Une expérience multimillénaire montre que cela est faux.

Indépendamment du fait qu’il existe un faux athéisme – cette croyance en une cause finale matérielle, l’humanité ou les civilisations, sorte de volonté de l’Univers –, le rationalisme pur est un vrai athéisme et cependant une foi, mais une foi qui en principe ne s’en remet pas à un livre dit sacré, à un "prophète". En principe. La science a une histoire et est elle-même objet de science, elle ne se proclame pas immuable.

Mais y a-t-il des athéismes purs et des monothéismes purs ? La règle n’est-elle pas le panachage, qu’il y ait ou non un "marché de la spiritualité" ? Seule la raison laïque, la laïcité à la française, oppose absolument la science aux autres croyances, la foi en la raison humaine aux autres croyances. La tendance dogmatique n’est pourtant pas plus absente de la science et de la laïcité que des religions, et science et religions reposent toutes, qu’elles le veuillent ou non, sur l’expérience, l’empirisme, les sensations humaines, sans lesquels elles retombent, s’essoufflent, meurent, ou explosent.

D’autre part le rationalisme a investit toute la vie publique occidentale, et une grande partie de la vie privée occidentale – ou ce qu’il en reste. Là est le temple du rationalisme, non seulement dans ce qui constituait auparavant la cité, mais aussi dans ce qui constituait auparavant la demeure privée, et tandis que ce lieu de culte cherche à s’étendre sur toute la planète, ses prédicateurs s’étonnent de rencontrer des oppositions et s’en scandalisent. Aveuglés par leur universalisme, sans doute…

[1Pascal Bruckner à la même occasion : «  Ce que l’on peut souhaiter de mieux à l’Islam de France et à nos compatriotes musulmans, ce n’est ni la phobie, ni la philie, c’est l’indifférence bienveillante dans un marché de la spiritualité ouvert à toutes les confessions.  »

[2D’où un combat que, sans le comprendre ou en le niant, décrit ici Pascal Brukner au tout début de son discours de récipiendaire : une lutte des classes qu’il déguise en une lutte d’un peuple contre l’Eglise.

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