Ames perdues

L’action et le rêve

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samedi 11 avril 2015

Lorsque nous écoutons de la musique nous sommes dans la contemplation. Mais la musique fait parfois danser, alors nous entrons dans l’action. Avec effets sur soi-même. Avec aussi effets dans les yeux de l’autre, des autres.

Le danseur ne parle jamais mieux aux yeux des autres que lorsqu’il n’y songe pas, de même que le musicien ne parle jamais mieux aux oreilles des autres que lorsque sa propre musique lui fait momentanément oublier la présence des autres.

Il en serait également ainsi dans un monde politique (démocratique) : les créateurs positifs n’y seraient pas des gens en quête de gloire mais ceux en quête d’harmonie. Parce que les créateurs de liberté ne sont pas les gens en quête de gloire mais ceux en quête d’harmonie

Cela est vrai dans la mesure où nous sommes tous en recherche de l’harmonie du monde par le monde, cependant nombreux sont ceux qui ne poursuivent essentiellement ni la gloire, ni cette harmonie-là, mais un rêve : les rêveurs debouts, déconnectés de la réalité par une idéologie, une règle écrite a priori qu’ils voient comme seule source d’harmonie possible, une mélodie dans laquelle ils veulent que s’inscrivent de gré ou de force les êtres, des êtres alors contraints de se conformer aux notes décidées d’avance par le prophète ou son interprète – Mahomet, Lénine, le docteur de la loi, le commissaire du peuple… Daech est au monde musulman et au djihad ce que les Khmers rouges furent au monde communiste et à la révolution : des rêveurs debouts très caricaturaux mais malgré tout assez représentatifs [1].

Ces somnambules se laissent déconnecter de la réalité parce qu’ils cherchent la vérité dans les livres au lieu de chercher l’harmonie du monde. Ils acquièrent une idée de la liberté ou du paradis qui devient, avec le temps, de plus en plus indépendante de ce que sont les êtres humains, de ce qu’ils désirent et de ce qu’ils vivent, ils ne ressentent donc plus la nécessité d’harmoniser ces désirs, ces vies, ces êtres réels, en commençant par eux-mêmes et leurs liens avec les autres. Cela leur permet de ne plus se remettre en cause : ils ont décidé une fois pour toutes qu’ils avaient "la" réponse. Alors, au lieu de la vie, ils se mettent à répandre l’asservissement et la mort.

Dans le riche domaine de la danse, il est facile de mettre en évidence la différence entre les rêveurs debouts et les faiseurs d’harmonie. Cela a déjà été fait, un peu par hasard, sur ce blog : voir (tout en haut les faiseurs d’harmonie, tout en bas les somnambules – ce n’était pas du tout calculé mais ils sont bien placés : en haut les êtres lumineux, c’est-à-dire bien vivants, c’est-à-dire libres, en bas la grande faucheuse, ou plutôt la grande machine).

Quant au désir de gloire, il n’est qu’un développement pathologique du besoin de reconnaissance, développement auquel la disparition de communautés réelles vivantes, faiseuses d’harmonie (donnant de la reconnaissance et s’en nourrissant), laisse libre cours. La quête de gloire devient un non-sens lorsque l’harmonie entre les totalités individuelles fait apparaître une totalité collective. Les chorégraphies écrites a-priori annihilent les totalités individuelles, empêchant ainsi toute formation d’une totalité collective, et laissent place à une pauvre, triste et morte unité mécanique – dont l’essence et le ressort sont extérieurs.

Les récents temps de conquêtes – coloniales, commerciales, technologiques –, favorisèrent longtemps la recherche de gloire tout en détruisant les communautés. Sur les ruines laissées par le jeu de ce cercle vicieux, se dressèrent des somnambules tout armés de rêves nationalistes, communistes, islamistes… Fatalement, à force de ne pas regarder le sol sur lequel ils s’avancent, ces rêveurs debouts finissent par s’écraser dans le vide. Malheureusement, entre-temps s’accumulent les cadavres, les ruines, et d’encombrants monuments. Il est temps de laisser place aux faiseurs d’harmonie, le piano "humanité" a besoin d’être raccordé. Mais nos institutions dites "politiques" – en ce "monde" si peu politique –, favorisent-elles les faiseurs d’harmonies ? La république économiste favorise-t-elle les faiseurs d’harmonies ?

[1Ce ne sont pas les non-croyants qui caricaturent le mieux le prophète.
(ajoute le 26 avril) Ce ne sont pas forcément non plus les vrais maîtres de Daech : voir Un Etat moderne lève en Irak et au Levant

 
 
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