Ames perdues

Laisser se confronter librement les consciences ou couper les têtes afin que rien ne dépasse ?

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vendredi 8 mai 2015

Le député PS des Hautes-Pyrénées, Jean Glavany, exprime dans Le Nouvel Economiste son point de vue sur la laïcité (et sur le foulard "islamique" dont le port, à ce qu’on dit, afficherait tel un étendard la "conscience" du porteur) :

Il y a un service public particulier qui s’appelle l’école, et qui est une école laïque, publique et gratuite. Elle va plus loin [que le service public en général] puisqu’elle dit qu’il doit y avoir une stricte neutralité des enseignants, comme pour tous les agents de l’État, mais aussi des usagers. Et les usagers, ce sont les enfants. Aucun enseignant ne doit connaître la "conscience" des enfants qu’il a en face de lui. A l’école, on est allé plus loin que dans les autres services publics ! […]

[…] Il y a des différences entre les lycées et l’université. Il y en a deux majeures. La première, c’est que dans les lycées, la plupart des élèves sont mineurs, alors qu’à l’université, la plupart sont majeurs. La deuxième différence, c’est qu’il y a une tradition de franchise universitaire.

Ainsi donc il importerait peu aux enseignants universitaires de connaître ou de ne pas connaître la "conscience" de leurs étudiants, tandis que cette connaissance serait une gêne pour les enseignants des écoles, collèges et lycées. Mais c’est pourtant bien aux adultes qu’il est possible, et même généralement souhaitable, d’enseigner sans s’intéresser à leur conscience ! Avec les enfants et les adolescents, c’est non seulement impossible si l’on veut être efficace, mais ce n’est même pas souhaitable. Car il ne s’agit pas d’enseigner n’importe quoi, n’importe comment, à n’importe qui. A l’université il est possible d’enseigner n’importe quoi, n’importe comment, à n’importe qui, car c’est l’étudiant, l’usager adulte, qui fait ses choix ; parce qu’en principe il en est capable. Tandis que les enfants ne sont pas du tout capables de cela, et les adolescents fort peu. Du moins dans le cadre des pratiques actuelles d’enseignement [1].

D’ailleurs, ces laïcistes qui prétendent ne pas souhaiter connaître la "conscience" du jeune élève, ont pourtant bien la volonté de pénétrer cette conscience avec leur idéologie laïque républicaine (et économiste). On l’a bien vu en janvier dernier, après les exécutions parisiennes. Or, vouloir pénétrer sans vouloir connaître, c’est vouloir forcer.

Du reste, l’enseignement des matières ordinaires lui-même n’est pas dénué de contenu idéologique, ne peut être dénué de contenu idéologique, et donc il s’adresse lui aussi à la "conscience", pas seulement à l’intelligence, et il heurte plus facilement la conscience qu’il ne touche l’intelligence – c’est aussi pour cela que, pour être efficace, l’enseignement auprès des enfants et des adolescents nécessite de ne pas ignorer leur conscience.

Une autre raison de se préoccuper de la conscience des élèves est l’éveil que cette préoccupation apporte à sa propre conscience. Et cela peut être d’un grand intérêt en toute matière. « Étudions l’exemple de la théorie des ensembles […] pourquoi cette théorie a-t-elle connue un tel succès hors des mathématiques ? […] Une explication […] peut en être trouvée dans le fait que le mot "ensemble" a en grande partie le même sens dans l’expression "théorie des ensembles" et dans une expression comme "grands ensembles urbains". Notre école familiarise les enfants à la théorie des ensembles en leur présentant d’abord des ensembles définis par énumération de leurs éléments. Mais ce point de vue n’intéresse ni le mathématicien ni la société et, très vite, on en arrive aux ensembles définis par une propriété caractéristique de leurs éléments. On obtient là une bonne image de notre société où les gens sont des éléments atomisés, a priori indistincts et sans individualité, réduits à un certain nombre de propriétés […] La théorie des ensembles exprime bien les besoins d’une société uniformisante qui s’intéresse aux propriétés des gens et des objets pour pouvoir agir sur eux (opérer sur…) […] » [2].

Nul n’ignore l’importance donnée aux mathématiques dans notre enseignement comme dans notre industrie et notre société. Ainsi que, bien sûr, dans l’étude du monde vivant et non vivant. Mais qui en mesure toutes les implications ? Et qui mesure l’influence des mathématiques sur sa propre "conscience" ? Mais poursuivons l’étude du discours de Glavany…

Quand on prépare la sortie scolaire, c’est un projet pédagogique qui est mené par les enseignants. C’est l’enseignant qui est à même de décider si tel parent d’élève peut venir ou pas avec le voile. Ce ne doit pas être un élément de choix des parents d’élèves. […]

…la religion n’est pas la question. La question, c’est la capacité des parents, et seul l’enseignant peut la déterminer.

Alors l’enseignant doit donc connaître un minimum les consciences des parents d’élèves, à moins d’admettre que les capacités demandées aux parents soient purement techniques, sans rapport avec la conscience – conscience qui ne saurait se réduire aux croyances religieuses, mais qui les inclue. Dur métier ! Ce n’est pas facile de faire – laïcité oblige – comme si le domaine du religieux et le domaine civil ne se recouvraient pas en partie. Parce qu’ils se recouvrent (voir ce précédent billet).

On se demande, du reste, comment pourraient faire les enseignants pour connaître des capacités présumées purement techniques des parents d’élèves… En leur imposant des tests ?

Quant au chiffre de 7 millions de pratiquants [que Dalil Boubakeur, recteur de la Grande Mosquée de Paris] a lancé, je m’interroge. Même celui de 4 à 5 millions de pratiquants paraît excessif. A mon avis, c’est de l’ordre de 3 millions. Est-ce le refus politique de savoir ? Non, on ne compte pas non plus les juifs ou les protestants. Cela relève de la vie privée, il n’y a pas de raison de tenir une comptabilité.

Comme ils sont drôles, parfois ! Si nous ne vivions pas sous le règne du systémisme comme volonté, et s’il y avait démocratie, alors en effet il n’y aurait pas de raison de tenir une comptabilité, parce qu’alors il n’y aurait pas d’administrés et que les décisions se prendraient au plus près du terrain par les intéressés eux-même et tous les collectifs immédiatement concernés. Il n’est pas besoin de sondages ni de statistiques lorsque les décisions ne sont pas prises par des fonctionnaires totalement séparés des réalités concernées mais par les personnes concernées. Comme il était remarqué ici-même il y a un an et quelques, le politicien n’accède à l’économie réelle et au social qu’à travers des études statistiques, c’est-à-dire à peu près comme les physiciens accèdent aux réalités de l’infiniment petit. D’où souvent des erreurs d’interprétation, ainsi que des erreurs dues aux mesures statistiques elles-mêmes.

Et Jean Glavany de conclure :

Nous avons un devoir absolu de construire ce qui nous est commun, et pas seulement de respecter nos différences.

Les êtres humains libres "construisent" spontanément leur monde, c’est-à-dire ce qui leur est commun. Personne n’a à leur dire ce qui doit être construit, même pas eux-même : le monde habité, ce qui nous est commun, émerge spontanément de la vie commune, de la coopération des différences. Le commun et les différences n’ont pas à être opposées ; bien au contraire, les différences sont nécessaires au commun.

[1Mais, « dans la classe de maternelle multi-niveaux de Céline Alvarez, dès cinq ans les élèves savent lire, écrivent en cursive, comptent jusqu’à 1000, […] Ils font du tutorat pour les plus jeunes et sont tous autonomes, sereins et investis dans leurs apprentissages… »
Dans cette classe sise à Gennevilliers régnait quelque chose d’étrange fort susceptible non seulement d’éveiller les consciences, mais aussi de les rendre très visibles : la liberté. Bien entendu, l’Éducation Nationale a vite mis un terme à cette expérience (voir Observer et entretenir la lumière, ou bien…).

[2Didier Nordon, Les mathématiques pures n’existent pas !, p.43-44 Éditions Actes Sud 1981.

 
 
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