Extraits

La Cité Musulmane, vie sociale et politique
Deuxième édition augmentée, Librairie Philosophique J. Vrin, Paris, 1961, p.49 à 52 (première édition 1954)

Liberté, égalité, fraternité… De quoi parlons-nous ?

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lundi 25 mai 2015

En climat chrétien ou déchristianisé, la valeur première en jeu est celle de la personne humaine et de sa liberté. Rappelons trois points de repère.

La notion très large de philosophie politique chrétienne à laquelle nous avons déjà fait allusion est fondée sur l’ordination de tout homme à la vie politique, – cela en raison de la nature humaine elle-même, nature spirituelle et ontologiquement douée de la liberté de choix. Loin d’être sa propre fin, la liberté de choix est ordonnée à son tour à la "liberté terminale", ou de perfection, qui est à conquérir [1]. Liberté nullement détruite par cette autorité d’un homme libre sur un homme libre, qui est nécessaire à toute organisation sociale, à la condition qu’une telle autorité, volontairement acceptée, voire choisie par celui qui s’y soumet, s’exerce en vue du bien commun, et donc en conformité aux droits premiers de la personne. En conséquence, et en référence à l’unité de la nature humaine, se trouvera posé le principe de l’égalité des droits civils, dans le respect des inévitables hiérarchies naturelles, et des hiérarchies sociales inhérentes à tout corps politique organisé [2]. Et c’est parce qu’il appartient à la nature humaine, à la fois faite pour vivre en société et douée de libre arbitre, d’être sujet de droits, et responsable des obligations qui en résultent, que le corps social doit tendre à s’organiser sur la base d’une égalité proportionnelle ; laquelle, par un choc en retour, garantira la liberté, non plus métaphysique, mais civile et politique, qu’elle conditionne.

La démocratie rousseauiste garde, sur bien des points, comme un schéma général hérité du christianisme, mais d’un christianisme dévié et plus ou moins renié. Et voici que la cité du "contrat social" sera fondée, elle, sur la notion idéalement construite d’une nature humaine dont la liberté de choix, absolue, a sa fin en elle-même, l’homme, au moment où il aliène tous ses droits à la communauté, étant supposé, par le subterfuge de la Volonté générale, n’obéir qu’à soi. A cette liberté, illimité en droit, et aliénée en fait, répondra une égalité abstraite, arithmétique et absolue. Égalité qui deviendra, sur le plan juridique et social, une non moins absolue garantie de la liberté supposée totale d’un citoyen qui "se donnant à tous ne se donne à personne" : en droit là encore, car la réalisation de tant d’absolus ne pourra que se heurter aux exigences concrètes de la nature humaine.

Dans une philosophie politique d’inspiration marxiste, enfin, il ne saurait plus être question de fonder la liberté civile sur une liberté proprement métaphysique. Cet homme en tant qu’être social qui, dans la cité rousseauiste, apparaissait déjà, mais seulement au deuxième ou même au troisième temps [3], devient la seule réalité (dialectique) en quoi se peut authentiquement réaliser la nature humaine. Une volonté de bonheur terrestre prend le pas sur la conquête de la liberté personnelle, et c’est par le déterminisme dialectique de l’histoire que s’exprime la marche de l’humanité. L’homme ne se peut libérer des aliénations dont il fut victime qu’en réalisant pleinement son essence dans l’humain, dira à peu près Karl Marx, c’est-à-dire en se refusant à toute autre destinée, présente ou future, que celle de son "être social". Mais à ce pris, c’est bien à lui que revient le soin de "faire l’histoire" ; et son état nouveau pris en son point terminal (nous rejoignons ici ce "plus grand tout" dont l’individu reçoit "sa vie et son être", entrevu par le ’Contrat social) se définira encore par une liberté à la Jean-Jacques, poussée cette fois à la limite, puisque l’État doit se résorber en une société sans contrainte, tout ensemble instinctive et parfaite. Et c’est bien cette liberté dépersonnalisée qui devient fondement de l’égalité, celle-ci s’originant encore en une unité de nature humaine, mais nature n’ayant d’existence vraie que dialectiquement prise et en tant qu’être social. Des valeurs de source chrétienne se retrouvent donc sous-jacentes, mais après une double subversion : celle d’abord que leur avait fait subir l’idéalisme hégélien, puis celle que Marx fit subir à son tour à Hegel lui-même. C’est par une transmutation doublement abstractive (à base d’abstraction totale) qu’est ici traitée la nature concrète de la personne humaine.

Mais en définitive, démocratie qualitative d’inspiration chrétienne, ou démocratie quantitative, ce qui, en climat occidental, fonde ou limite l’ordination de l’individu à la vie politique, c’est toujours une certaine notion métaphysique, affirmée ou niée, de la nature humaine et de sa liberté, elle-même entraînant la notion de l’égalité des droits à reconnaître entre les hommes, et celle-ci à son tour conditionnant la liberté civile et politique, réelle ou prétendue, à respecter.

Les points de repère que nous avons choisis s’opposent profondément sans doute, mais, précisément parce qu’ils s’opposent, peuvent et doivent être saisis dans une même perspective, par un même coup d’œil, qui juge. Or, le plan, les habitudes de pensée qu’il faut adopter sont totalement autres, dès lors qu’on entreprend d’exprimer les données de tels problèmes en valeurs musulmanes.

[…]

Pour un chrétien, les hommes sont frères, en raison d’abord de leur caractère de créature qui doit tout au Créateur, mais plus spécialement parce que la nature humaine a été faite par Dieu à son image (c’est-à-dire raisonnable et libre), et destinée par grâce à une fin surnaturelle qui la dépasse infiniment ; fraternité cimentée par le mystère de la Rédemption qui fait de tous les graciés les cohéritiers du Christ. La source, comme la raison première et suprême de l’amour de l’homme pour ses frères, pour tous ses frères, est l’amour même de Dieu, de Dieu qui est amour, pour les hommes [4].

Ces valeurs sont en référence aux données du christianisme. Ce sont elles qui, aux yeux d’un chrétien, revêtent la personne humaine et sa destinée immortelle d’une dignité incomparable.
Louis Gardet, La Cité Musulmane, vie sociale et politique, 1954-1961

[1Il est bien évident qu’il ne s’agit pas ici de la liberté d’autonomie au sens kantien, mais de l’épanouissement de la liberté de spontanéité au sens thomiste, et qui, au lieu de se définir, comme la liberté de choix, par l’indétermination de la volonté eu égard aux biens particuliers, et la "maîtrise de la volonté sur le jugement pratique lui-même qui la détermine", doit s’entendre d’une absence de contrainte, conquise par l’homme sur lui-même d’abord, et qui épanouit le sens plénier de son destin. (Cf. Jacques Maritain, De Bergson à Thomas d’Aquin, éd. Hartmann, Paris, 1947, chap. V et VI).

[2Nous n’avons pas à analyser et développer, dans toute sa richesse et ses nuances, cette notion chrétienne de l’égalité. Nous nous contenterons de renvoyer au beau chapitre de M. Jacques Maritain, "L’égalité chrétienne", Principes d’une politique humaniste, éd. de la Maison Française, New-York, 1944, p.95 et ss.

[3Premier temps : l’individu isolé dans l’«  état de nature  » (opposé à l’état de société) est absolument bon  ; deuxième temps : les individus, une fois groupés en société, s’inoculent les vices dont nous voyons atteinte leur organisation civile  ; troisième temps : ils retrouveront non leur bonté première, mais une bonté autre et plus grande, en s’intégrant par contrat dans "un plus grand tout", en fondant leur volonté dans la Volonté générale exprimée par la somme arithmétique des volontés particulières.

[4Joa., XV, 12-17 et I Joa, III, II-V, 21.

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