Ames perdues

Pour cesser de désapprendre la liberté

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dimanche 7 juin 2015

Ce sont les cadres de vie, de découverte et d’apprentissage qui forgent les mentalités, les personnalités, disais-je l’autre fois, en précisant que ces cadres sont créés par les acteurs d’hier bien plus que par le législateur d’aujourd’hui. Et en omettant de souligner que les personnalités en formation aujourd’hui (les enfants et adolescents) ne seront acteurs que demain.

Les cadres de vie et d’apprentissage sont rapidement modifiables par les acteurs si le triptyque législation-police-justice ne leur barre pas la route, et plus encore s’il l’ouvre. Mais aujourd’hui, le plus souvent, les acteurs sont menés par l’esprit (si l’on peut dire) de l’économisme, non par le souci de l’autre, ni même tellement par le souci de soi-même. Il n’y a rien de bon à espérer, par exemple, d’urbanistes qui, pour apprendre à planifier, ont d’abord désappris la liberté.

Car qu’en est-il au juste de la formation, de l’école ? Nous observons tous avec beaucoup de satisfaction le zèle dont font preuves nos législateurs pour réformer l’école de France afin qu’elle forme enfin des citoyens riches de sens critique [1]. Mais ces législateurs semblent ne pas comprendre que, en classe comme ailleurs, l’essentiel se trouve dans l’action. C’est-à-dire que les moyens et modes de l’apprentissage apportent par eux-mêmes beaucoup plus que les savoirs transmis (même lorsque ces savoirs sont réellement transmis, sans beaucoup de dégradation). Les savoirs apportés restent des savoirs extérieurs tandis que les actes de l’apprentissage deviennent autant d’expériences. Or la liberté, comme le sens critique qui lui est associé, relève de l’expérience ; la liberté ne se trouve pas dans les livres (bien qu’elle puisse parfois, à l’occasion, se trouver dans la lecture). Et nos législateurs passent leur temps à discuter des contenus, parfois aussi des méthodes, mais sans jamais remettre en cause le principe de base de ce qui est resté une école coloniale : l’autorité (fausse) du maître face à un élève supposé vierge de toute velléité de penser. En d’autres termes, l’élève ne saurait découvrir par lui-même quoi que ce soit, encore moins vouloir de lui-même apprendre quelque chose d’important par goût, moins encore être capable d’aider un autre élève, d’être aidé par lui, de prendre goût à cette collaboration et, par là, de grandir vraiment "citoyen" (comme ils disent).

La classe peut être lieu de liberté, la preuve en a été faite, mais cela n’intéresse pas nos législateurs.

Pour être capable de transmette le sens critique, il faut soi-même ne pas l’avoir perdu. Les écoles de France, aujourd’hui, excellent à évacuer l’intelligence des salles de classe : beaucoup des esprits les plus solides, les plus autonomes, prennent la fuite, et souvent fuient en même temps ce qui pour eux est associé à la classe, les livres en particulier.

Nos législateurs sont totalement à côté de la plaque. Mais, aussi, tels qu’ils sont, ont-ils vraiment intérêt à laisser se répandre l’esprit critique ?

(voir aussi A reculons sur le chemin, propos de divers connaisseurs et professionnels sur la transmission de la musique en classe de musique)

 

P.-S. : Lu à l’instant sur lemonde.fr (souligné par moi) :

Donc, le pays entier repasse son bac le jour de l’épreuve de philosophie ?

Ah, la composition de philosophie ! Même les radios et les télévisions en communiquent les sujets. Des personnes de toutes générations essaient d’y répondre. Cette épreuve, qui ouvre l’examen, fonctionne comme une grande cérémonie laïque. En effet, dès son institutionnalisation en 1840, et plus nettement encore depuis la IIIe République, cet enseignement vise à former des esprits capables de penser librement en dehors des dogmes et reconnaissant l’importance de la vertu, sans laquelle il n’est point de démocratie, comme l’a enseigné Platon.

Il hallucine, le mec ! Ou plutôt, il a bien appris et retenu ses leçons, ce brave garçon !

[1En 2013, par exemple (voir le billet Apprendre la liberté).

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