Peuples sans limites

Dormez, braves gens, la "raison pure" est à nos côtés !

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dimanche 14 juin 2015

Dans le supplément mensuel de Témoignage Chrétien de mars dernier [1], il y a un tas d’articles intéressants sur divers sujets du plus grand intérêt. Entre autres, deux personnalités reconnus dans le monde du droit – ou tout au moins dans le monde politique français – y signent un texte intitulé Le droit, échec des dieux, invention des hommes.

Les deux auteurs reprochent au monde chrétien, et plus spécifiquement au monde catholique, d’être réticent à « accueillir la loi ou à espérer trouver une solution à des contentieux par les voies du droit positif » et de préférer « le repentir à la sanction, le pardon à la rémunération des fautes ». Ils s’exclament : « La place du milicien Paul Touvier, qui ordonna l’exécution des sept juifs de Rillieux-la-Pape, n’était-elle pas devant un tribunal plutôt que dans les monastères qui lui offraient refuge ? ».

La réponse à cette question semble très évidente pour les deux auteurs. Pourtant, le monastère n’est-il pas un meilleur endroit que la prison pour méditer sur ses erreurs passées ? La prison semble un lieu bien plus apte à donner l’envie de sa propre revanche, sinon à la préparer. D’autre part, il est beaucoup moins coûteux de laisser un criminel enfermé dans un lieu ou un réseau de lieux qu’il a lui-même choisi et obtenu, plutôt que dans une prison, surtout si l’on fait aussi l’économie d’un procès. Seulement voilà : juger des individus permet d’éviter la remise en cause du monde contemporain et de sa culture, et maintenir ainsi l’ordre établi est ce qui importe avant tout à ceux qui y tiennent bonne place ; c’est ainsi qu’après la "libération", l’Occident est parvenu à faire comme si rien ne s’était passé, à continuer allègrement comme avant, les sources du mal étant, contre l’évidence, considérées identifiées et maîtrisées.

Le pardon n’a plus bonne presse, mais la violence, ou du moins une certaine violence "physique", non plus. Face aux crimes il ne nous reste, en plus des obligations de paiements d’amendes et d’indemnités, qu’une seule réponse : le jugement suivi de divers suppressions de droits, dont le séjour en prison. En plus du problème de la "légitimité" du jugement et donc de celle des juges et des lois, se pose la question de l’efficacité de ce traitement du crime pour entretenir le niveau de paix et de sécurité nécessaire à un déroulement serein de la vie des communautés humaines. Cette efficacité n’a vraiment rien d’évidente. En conclusion de leur texte, les deux auteurs affirment « l’absolue nécessité du droit pour régler les conflits entre les hommes et prévenir la violence que les religions à elles seules ne surent jamais bannir », mais le droit peut-il, lui-même, bannir la violence ? Certainement pas, il en a besoin, de la violence, il l’exerce lui-même. Priver un être humain de sa liberté de mouvement est déjà une violence, au moins lorsque cette personne n’est pas d’accord avec les raisons de cette limitation. La violence appelle la violence, aujourd’hui comme hier. Aujourd’hui plus qu’hier, puisque nous ne croyons plus au pardon ni à la repentance.

De plus, se pose donc la question de la "légitimité", de la justesse du jugement. Et donc aussi de la "légitimité", de la justesse des lois. Yves Lemoine et Jean-Pierre Mignard reprochent à l’esprit catholique de « s’en remettre à des principes plus subjectifs [que la justice des hommes, plus] vagues, voire évanescents, fondés sur la repentance attendue ou supposée des délinquants ». Pourtant, seule la repentance associée au pardon permettrait de relâcher la surveillance ; ne pas espérer de repentance conduit, dans une société sans réelle vie communautaire (sans réelle liberté), à instaurer un État policier et carcéral. Quant à la justesse des lois, la pensée des deux auteurs semble à ce sujet bien vague, voire évanescente. Ils affirment que, depuis le XVIIe siècle, « le droit n’est plus une science d’expérience mais de définitions », et ils ajoutent plus loin : « Il existe chez les Grecs un droit qui prime sur toute puissance humaine ou divine, un droit qui prend sa source dans la raison pure, achèvera de prononcer les Lumières. » Bien sûr, la raison pure n’a rien à voir avec l’expérience, ne nécessite pas l’expérience, sans doute ; l’ennui, c’est que l’existence de cette raison pure est aussi discutable que l’existence de Dieu, ou plutôt aussi indiscutable : on y croit ou pas ! Si nous voulons nous fonder sur la raison humaine, il nous faut nous fonder sur l’expérience humaine, nous n’avons que cela à notre disposition. La raison passe par l’expérience, notre logique est fruit de notre expérience et les concepts qu’elle manipule plus encore. Invoquer la raison pure ou s’en remettre à la Charia sont deux démarches très semblables, la grande différence entre les deux est le cadre idéologique de la démarche, l’ensemble des croyances communément admises, la culture, c’est là la seule différence essentielle.

Les auteurs seraient plus convaincants lorsqu’ils affirment que « toute règle sans droit est comme une maison construite sur du sable, qu’elle ne résiste jamais à la captation faite par le pouvoir politique et à son usage exclusif », s’ils nous expliquaient comment l’édification du droit pouvait échapper à sa captation, à leur usage exclusif, par le pouvoir politiques et le pouvoir économique (ils semblent ne pas accorder d’importance, voire d’existence, à ce dernier ; normal, ils sont "socialistes" [2]). Mais, hélas, pas un mot sur cela. Ah si, pardon, la "raison pure"…

[1Supplément au n°3625 du 12 mars 2015.

[2Au moins Jean-Pierre Mignard, proche de Delors et de Hollande (voir ici et )

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