Rupture

En toute transparence

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vendredi 10 juillet 2015

J’ai déjà dit un mot, ici, sur la nature du souci de traçabilité dans les entreprises agroalimentaires. Il s’agit bien de laisser une trace qui puisse être remontée. Maintenant, que cette trace mène à la vérité, à une erreur, ou même à un mensonge, est un problème secondaire qui n’a d’importance pour l’entreprise que dans certains cas (où le mensonge peut être une option intéressante).

Lorsque survient l’accident public, la crise, il est alors difficile de modifier toutes les traces. Fort heureusement, les contrôles de qualité ce faisant par échantillonnage, aussi bien lors des processus de fabrication que lors des contrôles sanitaires effectués en cas de crise, il y a encore des chances d’échapper à la vérité il reste la possibilité d’affirmer une vérité "preuve à l’appui", et cette possibilité est la raison d’être de ce qu’on appelle « la traçabilité ». Bien sûr, dans la recherche scientifique, l’échantillon ne prend réellement valeur de vérité que lorsqu’il se présente en grand nombre, quel que soit l’importance du volume de matière concerné ; et même à cette condition, il n’apportera la vérité que sur la moyenne (on pourra considérer que la moyenne de qualité des échantillons correspond à la moyenne de qualité du volume total de matière). Mais les vérités industrielles ne sont pas forcément les vérités scientifiques [1].

De plus, comme les scientifiques le savent, quelquefois ce n’est pas la moyenne qui importe mais l’écart, le pic, l’accident ; ou encore le mouvement, la courbe d’évolution. L’autre jour, au boulot, il m’est venue une intéressante image de cette importante caractéristique du réel. Mon activité agroalimentaire [2] consiste à palettiser des colis de formes en principe parallélépipédiques et identiques, mais en réalité ces objets présentent de légères variations entre eux et surtout d’importantes variations par rapport au parallélépipède, assez pour rendre difficile l’obtention d’une palette bien verticale et solidement assemblée, d’autant plus que ces colis ont leurs surfaces glissantes.

La seule manière d’y arriver consiste à ne pas orienter les pentes de tous les colis de la même façon. Certains ont essayé d’appliquer une méthode simple : l’alternance systématique de couche en couche, ou plutôt de deux couches en deux couches (car on croise les colis d’une couche à l’autre, pour assurer un maintien). On obtient alors l’horizontalité de la surface supérieure de la palette et, en principe, la verticalité de ses côtés. Sauf que cette horizontalité est approximative, seulement de plus en plus exacte au fur et à mesure que la palette monte : il s’agit d’une moyenne [3]. Mais cela n’empêche pas que, dans la moitié inférieure de la palette – qui supporte le reste –, la surface de chaque couche présente globalement une pente suffisante pour que les couches au-dessus tendent à glisser.

Une autre méthode systématique souvent utilisée donne des résultats guère meilleurs : orienter toujours la pente vers le centre. Car, alors, le poids des couches supérieures tend à écarter du centre les colis des couches inférieures, de sorte que la palette semble s’ouvrir verticalement comme une fermeture Éclair mais par le bas, en même temps qu’elle gonfle dans cette même partie basse. Ce qui devait se maintenir bien assemblé par le jeu des croisements de colis de couche en couche tend au contraire à se disperser comme s’il n’y avait pas ces croisements, sauf que la dispersion commence par le bas sous l’effet de la pression et non par le haut sous l’effet de l’absence de pression (cas de simples piles juxtaposées, ce qu’on obtient en l’absence de croisement des colis).

Moralité : il ne faut pas chercher à obtenir une horizontalité impossible à atteindre, ni répéter à chaque couche la même opération, le même programme, la même équation, la même idée fixe. Il faut chercher à éviter la pente globale, unitaire, à chaque surface (ou interface de couches), et chercher à éviter également les oppositions systématiques deux à deux, les conflits binaires. Ce qui s’obtient avec un assemblage de pentes partielles de directions diverses, c’est-à-dire des surfaces globales très irrégulières. En pratique, il ne faut pas systématiquement alterner les orientations des pentes des colis, et préférer pour chaque colis une forte pente vers le centre (pente qui ne pourra donc pas être dans la même direction sur toute la surface) à une très faible pente vers l’extérieur (qui risque d’être à peu près "unitaire"). Si malgré tout un colis présente tout de même une très légère pente vers l’extérieur, il est impératif qu’il soit le seul dans ce cas sur cette couche et dans cette direction. etc.

La moyenne obtenue à la fin n’est pas forcément aussi correcte, aussi horizontale qu’avec la première méthode ici décrite, mais verticalité et stabilité sont beaucoup mieux assurées. Le résultat n’est pas "beau", pas lisse, mais c’est justement parce que ce n’est pas lisse que cela tient.

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Notre temps a vu naître une autre curieuse activité que l’on nomme bizarrement "action politique" (la vraie action politique ayant presque disparue). Dans cette "action politique" il n’y a pas à laisser de traces – ce n’est pas une activité de transformation de matières. Néanmoins, on y transforme des idées en actes, mais apparemment personne ne s’est jamais avisé qu’il est important de pouvoir remonter à la source idéelle ou bien conjoncturelle de nos actes, afin de mieux imiter ces actes lorsqu’ils se sont avérés bénéfiques, ou au contraire afin de mieux éviter de le faire.

Donc, en "politique", pas de traces. En revanche, les signes sont très à la mode. A tel point que les grands professionnels de la chose nous disent très ouvertement vouloir nous faire des signes, faire des signes au bon peuple, à la populace, aux contribuables, aux travailleurs, aux électeurs, etc. Cela n’étonne personne. Ces "politiques" nous disent, en filigrane, que leurs signes comptent plus que leurs actes, et cela ne scandalise personne. Il ne serait donc plus question d’agir mais de communiquer. Ces "hommes politiques" semblent se considérer comme de simples sémaphores placés sur les rives du complexe industriello-bancaire, et sans doute ont-ils largement raison.

Ces signes des "hommes politiques" sont, comme les traces de l’agroalimentaire, des pistes qui peuvent être fausses, délibérément ou non ; de toute façon, comme les traces, ils disent peu de choses des procédés de fabrication et des buts réels poursuivis. « Il y a des crimes de passion et des crimes de logique. Le Code pénal les distingue, assez commodément, par la préméditation. Nous sommes au temps de la préméditation et du crime parfait. » En toute transparence.

Ces sémaphores du capitalisme sont les feux côtiers des pilleurs d’épaves d’antan, et les spéculateurs-usuriers les naufrageurs de notre temps. La COP21, par exemple, est un signe, un feu de naufrageur, une agitation qui accapare inutilement l’attention et provoque des motions et des émotions superflues gênant l’apparition éventuelle de véritables actions politiques spontanées, et même d’une véritable parole politique spontanée.

Voilà l’un des aspects du spectacle contemporain.

[1A moins que dans les laboratoires scientifiques aussi on ait perdu, au fil des siècles et routine aidant, le mode d’emploi des outils élaborés par les ancêtres.

[2Agroalimentaire et alimentaire. Une activité alimentaire qui, en même temps, me place en un poste d’observation intéressant, me donne une couverture – j’ai l’air socialement presque normal –, et me fournit l’activité physique dont j’ai besoin sans accaparer mon esprit (mieux : parfois mon esprit se détend en organisant et menant mon petit travail). Inconvénients majeurs : les horaires imposés et un rythme des activités physiques souvent excessif (j’essaie de limiter les dégâts, les "TMS", en variant autant que possible mes mouvements et mes positions de travail, et je crois qu’en cela mes habitudes de danseur m’aident bien, et qu’inversement mon travail des jours ouvrables influence ma danse des autres jours – je ne suis pas sûr que, parmi les activités dites "sportives", il y en ait beaucoup qui soient sur ce point aussi utiles).

[3(ajouté le 23 septembre) Euh  ! Bien sûr, il s’agit d’une somme. Mais comme ici on évolue autour de zéro (pente nulle), la somme est assimilable à la moyenne (elles tendent vers zéro).

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