Une âme parmi les autres

Qui cherches-tu ?

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dimanche 16 août 2015

Cette question, « Qui cherches-tu ? », apparaissait déjà dans une célèbre scène de la saga fondatrice de la chrétienté :

Marie Madeleine se tient près du tombeau, au-dehors, tout en pleurs. Et en pleurant, elle se penche vers le tombeau. Elle aperçoit deux anges vêtus de blanc, assis l’un à la tête et l’autre aux pieds, à l’endroit où avait reposé le corps de Jésus. Ils lui demandent : « Femme, pourquoi pleures-tu ? » Elle leur répond : « On a enlevé mon Seigneur, et je ne sais pas où on l’a déposé. » Ayant dit cela, elle se retourne ; elle aperçoit Jésus qui se tient là, mais elle ne sait pas que c’est Jésus. Jésus lui dit : « Femme, pourquoi pleures-tu ? Qui cherches-tu ? » Le prenant pour le jardinier, elle lui répond : « Si c’est toi qui l’as emporté, dis-moi où tu l’as déposé, et moi, j’irai le prendre. » Jésus lui dit alors : « Marie ! » S’étant retournée, elle lui dit : « Maître ! » (évangile selon St Jean)

Marie-Madeleine cherche un corps sans vie. Alors qu’à la place elle trouve deux anges, sans se demander ce qu’ils font là elle continue de chercher le corps mort. Si j’avais, moi, deux anges en chair et en os (si j’ose dire) devant moi, continuerais-je de chercher quelqu’un qui n’existe plus ?

Il y a peut-être déjà une vingtaine d’année, j’étais allé raconter quelques-uns de mes troubles sexuels à un psychologue, plus par acquit de conscience que dans l’espoir qu’il puisse m’aider. Comme je lui disais que les images pornographiques ne "m’intéressaient" et ne me faisaient réagir vraiment que s’il y avait au moins un visage (de femme) sur l’image, que la vision de corps sans visages ne me faisait pas grand chose (et même que j’avais horreur des gros plans génitaux), il sembla surpris et dit quelque chose comme « Curieux… Qu’est-ce donc que vous cherchez ? » C’est du moins ainsi qu’alors j’avais entendu sa question et elle m’avait laissé sans réaction comme si, elle aussi, était sans visage. J’avais d’ailleurs omis de signaler au psychologue que "ça ne marchait pas" avec n’importe quel visage…

Pourtant je n’avais jamais totalement oublié sa réflexion et, en y repensant il y a quelques mois, voilà que ce n’est plus tout à fait la même question qui surgit dans mon esprit mais celle-ci : « Qui cherches-tu ? » Et la réponse m’est immédiatement apparue.

C’était au cours de l’hiver dernier, comme en témoigne pour quelques semaines encore une parenthèse d’un de mes commentaires sur notesouvertes.blog.fr [1] :

(je crois avoir récemment découvert pourquoi je n’ai pas de fiancée : ce serait parce que je suis à la recherche d’un ange – dont je connais même le prénom – or les femmes ne sont pas des anges, et le désir amoureux n’est pas forcément compatible avec l’« angitude », une « angitude » dont, circonstance aggravante, je serais également à la recherche ; mais je m’égare…)

Comme je l’ai déjà raconté dans cette rubrique (qui sera la mémoire partielle d’ameperdue.blog.fr – oui, au départ le titre était au singulier), ma mère avait, quelques années avant ma naissance, perdue son dernier enfant, une petite fille de trois ans, à Noël. Et ma mère m’en parlait souvent, comme d’une sainte, comme d’un ange. Moi, son premier garçon, j’ai auprès d’elle remplacé l’ange féminin disparu.

Ce n’est que quelques mois après cette illumination : « Qui cherches-tu ? Mais… Irène, bien sûr ! » (elle se prénommait Irène), que je me suis enfin intéressé au prénom de ma petite sœur inconnue. J’avais 58ans.

D’après mon père, ce prénom fut choisi parmi les saintes fêtées en avril, Irène étant comme moi née dans la deuxième quinzaine d’avril (ce que j’ignorais, ou tout au moins que j’avais depuis très longtemps oublié). Mes parents ne l’auront donc pas fait exprès… Sainte Irène est une "vierge martyre", bien sûr !

C’est l’histoire de trois jeunes sœurs, Amour, Pureté et Paix (Agapé, Chionia et Irène [2]), qui furent brûlées à Thessalonique en l’an 304 de l’ère chrétienne :

On reprocha à toutes les trois leur "refus de communier au sacrifice offert aux idoles", et à Irène d’avoir conservé des livres sur la doctrine chrétienne (livres récemment interdits). Dulcétius (gouverneur de Macédoine [3]) leur proposa de se décider enfin à adorer les dieux en échange du pardon. Elles refusèrent. Agapé et Chionie furent condamner au bûcher et la sentence exécutée. Irène fut maintenue quelques temps en prison puis rejugée. Comme elle affirmait préférer être brûlée vive que de laisser brûler les textes sacrés, on la condamna à être exposée nue dans un bordel. Ce qui fut fait immédiatement. Mais personne n’osa s’approcher d’elle ni tenir, en sa présence, des propos malveillants.

Devant cet échec, Dulcetius la fit revenir une troisième fois devant le tribunal. Comme elle refusait encore de donner les textes cachés, elle fut condamnée à être brûlée vive et à se rendre elle-même sur le bûcher. Ce qu’elle fit en chantant.

Cela se passa au début du printemps de l’année 304 de notre ère (et ce n’est pas une légende, sinon peut-être en partie, car on a conservé les actes du procès).

J’ignorais tout de cette histoire, mais il m’est impossible de croire que ce fut toujours le cas, car il y a là-dedans une bonne partie de ce qui m’a fait ou défait : la virginité et le sexe, mais aussi le chant et la paix, les livres, le mépris des pouvoirs. J’imagine qu’un curé bienveillant m’aura raconté cette histoire ou, dès que je sus lire, prêté un livre qui la racontait.

Difficile de ne pas penser que le désir amoureux ne me fasse pas me mettre à la recherche d’un ange prénommé Irène, ou plutôt que ce désir se contente de donner une autre tournure à cette recherche que je mène sans doute depuis ma toute petite enfance. Au contraire de Marie-madeleine, je cherche l’ange et suis déçu de trouver en lieu et place des êtres pleins de vie qui, loin de vouloir se jeter sur le bûcher en chantant, semblent prêts à se jeter avidement sur moi (quelquefois). C’est très perturbant, savez-vous ? (rire) Mais bon…

Donc je recherche une "angitude", disais-je ; mais aussi un visage. Et là, je ne fais pas preuve d’originalité…

Modèles de l’agence des églises chrétiennes :

La "vierge Marie"
Vierge, église de Tohogne
Vierge, église de Tohogne
Sainte Irène de Tomar
Sainte Thérèse d’Avila jeune (celle-ci eu le temps de vieillir… au couvent
Détail d’une "Sainte Famille" d’Andrea Mantegna
Détail d’une "Sainte Famille" de Bronzino
Détail d’une autre "Sainte Famille" de Bronzino
Détail d’une "Sainte Famille" de Le Caravage
Détail d’une "Sainte Famille" de Le Correge
Sainte Hedwige
Sainte Laure, martyre à Cordoue
Vitrail de l’église de Chirens

Modèles de l’agence Elite :

Sainte Anissa Debza
Sainte Ann Sophie Butenschon
Bienheureuse Béatrice Bran
Sainte Bruna Ludtke
Sainte Dasha Yemelyanovich
Bienheureuse Heidi
Très sainte Jeanne Cadieu – je la qualifie de très sainte parce qu’elle me rappelle quelqu’un…
Sainte Marion Simonin
Sainte Vika

(remarquez que les saintes ne sont guère plus vieilles que les modèles de l’agence Elite, en plus d’avoir des visages très semblables – j’avoue avoir, pour les deux séries, sélectionné les têtes que je préférais ainsi que les plus caractéristiques rencontrées, mais sans avoir à chercher ; en gros, j’en prenais une sur deux, l’affaire de quelques instants dans les deux cas ; dans les deux ensembles, minoritaires sont les visages très différents de ceux-là)

A une époque récente, il se disait très fréquemment d’une fille jugée belle qu’elle était canon. Les canons de la beauté féminine relèveraient-ils du droit canon ? Il faudra demander à François. (rire)

Les églises semblent parfois elles-mêmes s’écarter de l’orthodoxie dans leurs représentations. Ainsi, on trouve dans la Chapelle Cornaro de Santa Maria della Vittoria, à Rome, une étonnante sculpture en marbre de Gian Lorenzo Bernini (surnommé Le Bernin) :

Transverbération de sainte Thérèse – l’ange serait donc mâle, ou bien sainte Thérèse lesbienne ?
Transverbération de sainte Thérèse, détail

On dira ce qu’on voudra, l’érotisme religieux a tout de même plus de gueule (si j’ose dire) que l’érotisme marchand !

P.-S.

Ces éléments culturels et biographiques ne suffisent pas à expliquer mon rapport étrange aux visages, le fait qu’ils me fascinent souvent tout en restant des objets lointains, intouchables, comme rêvés. Mais si l’on ajoute à ces éléments le fait que je sois généralement mal à l’aise face à mon prochain, c’est-à-dire face à la plupart des visages (tout ceux qui ne sont pas exceptionnellement chaleureux et spontanés, ou bien marqués de tristesse et de faiblesse – la tristesse a quelque chose de chaleureux, d’une certaine façon), on comprend mieux, je pense, ce maintien d’une distance associé à une folle attirance.

Une bizarrerie associée à tout ça : le fait que je sois beaucoup plus sensible aux expressions qu’aux physionomies, à tel point que je ne remarque guère les physionomies et différencie plutôt les personnes à leurs expressions (celui qui a tel sourire, etc.). Je suis donc un peu gonflé de me mêler de comparaison de physionomies ici ; il se trouve d’ailleurs, et je ne me l’explique pas pour le moment, que les expressions des jeunes femmes représentées ci-dessus, sont assez similaires dans les deux ensembles… Avec toutefois plus de bienveillance ou, à défaut, de douceur, du côté religieux (sauf chez Sainte Laure de Cordoue, celle-ci semblant nous faire des reproches en oubliant de pardonner). Dans la série "Elite", il n’y a qu’une expression que j’aime vraiment bien (je l’ai déjà soulignée) [4]), or il est très rare qu’un visage regardant un objectif soit vraiment beau. A mes yeux, tout au moins.

(ajouté le 28 février 2016) « Je suis beaucoup plus sensible aux expressions qu’aux physionomies… » à ceci près que l’expression, c’est aussi l’allure générale, y compris la physionomie. Et effectivement je confonds facilement des personnes aux allures générales semblables, pour peu qu’elles aient des tailles et des corpulences semblables… et des expressions du visage semblables. Et comme c’est la même chose (la même confiance, la même détresse…) qui s’exprime par le visage et par l’allure, il faut envisager de possibles liens avec la marche de la croissance et avec les troubles dits "alimentaires".

[1les plateformes blog.fr, blog.ca, etc vont cesser d’exister dès la fin de l’année, et mes blogs qui s’y trouvent disparaîtront avec. S’il est possible d’exporter ces blogs puis de les importer ailleurs, la structure particulière des fils de discussion dans les parties "commentaires" est irrémédiablement perdue. Je pense que je ne vais pas chercher plus longtemps à maintenir publiques ces discussions et essayer plutôt de rendre ledevenir.org plus agréable, si ce n’est plus convivial.

[2ειρήνη (Eiréné) : la paix.

[3Sur un moteur de recherche, pour trouver le récit de ce martyr, ne tapez pas "sainte irène", ni même "irène de thessalonique", tapez "dulcetius".

[4(ajouté le 23 février 2017) Je m’aperçois seulement aujourd’hui qu’elles sont, ici, deux à avoir cette expression : Jeanne Cadieu et Dasha Yemelyanovich. Je suis tombé sous l’influence du photographe qui a le mieux mis en valeur le visage qu’il photographiait. Je suis le jouet des photographes.

 
 
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