Rupture

Sans utopie, marchons !

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dimanche 20 septembre 2015

Sans doute on a pu s’étonner que je m’en prenne, allègrement et sans vergogne, aussi bien au marxisme qu’à la physique contemporaine, à Albert Einstein et Cie autant qu’à Karl Marx et consorts, et même à toute la "science économique", à la médecine (trop peu), à la psychiatrie…

Mais à-t-on remarqué que la critique que je fais aux physiciens est exactement la même que celle que j’oppose aux marxistes et aux marxiens ? A tous, je reproche de prendre leurs modèles analytiques pour la réalité elle-même. C’est le grand mal dont souffre la pensée moderne depuis deux siècles et davantage : la confusion entre le schéma élaboré par nos esprits et le monde sensible (que l’on perçoit, mais aussi qui agit sur nous et en nous). Est-ce que, jadis, l’on confondait ainsi la déesse de l’amour avec l’amour, le dieu de la guerre avec la guerre, ou les dieux des vents avec la tempête ?

Cette habitude de la pensée contemporaine a aujourd’hui, et depuis longtemps, pénétré partout. De sorte que beaucoup d’opposants à la marche contemporaine des choses, d’opposants politiques, ne peuvent s’en affranchir parce qu’ils en sont inconscients. C’est ainsi qu’au fondement de toute réflexion politique, la volonté utopique tend à prendre la place de la soif de vivre, alors que la liberté est portée par la soif de vivre bien davantage que par n’importe quelle utopie – vu que l’utopie est, par définition, une vision a priori de ce que le monde doit devenir, un schéma, un modèle projectif. Lorsque nous partons d’un projet utopique, nous bornons d’emblée, et sévèrement, la discussion : l’idée utopique freine l’élan démocratique, d’autant plus qu’il apparaît inévitablement des experts de cette utopie. D’autre part, la vision utopique essaie de prendre le problème par la fin, fin en réalité inconnaissable : l’Humanité n’est pas un projet de bureau d’étude.

Le démocrate ne sait pas et ne peut pas savoir où il va. D’abord parce qu’il n’y va pas seul, ensuite parce qu’il veut surtout comprendre où il est et sur quel chemin. Il ne cherche pas à construire un monde comme ci et comme ça, il essaie de vivre bien, librement, avec ses proches familiaux, de travail, de culture, et en harmonie avec tous les autres, à partir de ce dont il peut disposer avec sa communauté, de sa réalité présente et immédiate. Le démocrate – démocrate au sens communautaire, convivialiste – sait que l’important est le chemin que nous prenons et reprenons chaque jour, qui n’existe que parce que nous le prenons chaque jour ; que la démocratie se concrétise dans ce chemin ; qu’un monde libre, qu’une multitude de mondes libres, ne peuvent s’élaborer et prendre corps que dans ce chemin, ou plutôt ces chemins, non dessiné(s) à l’avance. Les utopies sont vouées à rester des utopies, nous n’avons pas besoin d’utopie, nous avons au contraire besoin de nous débarrasser des utopies.

Bien sûr, il faut le prendre, ce chemin. C’est-à-dire qu’il nous faut comme une étoile pour indiquer où l’ouvrir. Et il nous faut l’élan. L’élan n’est pas à chercher ailleurs que dans la soif de vivre et de vivre libre, ensemble. Quant à l’étoile, c’est la reconnaissance des principes qu’il nous faut respecter. Prendre le chemin consiste à se mettre à vivre en respectant certains principes que l’on aura reconnu comme susceptibles d’harmoniser l’humanité avec elle-même et avec le reste du monde vivant, voire avec l’univers lui-même (car si l’univers ne peut que nous ignorer, nous, nous faisons bien de ne pas l’ignorer tout-à-fait).

Dans son livre sur Le buen vivir, Alberto Acosta, pourtant économiste et ancien ministre (de l’Équateur), met le doigt sur l’une des perspectives qu’il serait bon de considérer. « C’est la façon dont les conditions de production et de répartition peuvent se renforcer mutuellement qui importe, et non comment elles peuvent s’émanciper l’une de l’autre » [1], écrit-il avec beaucoup de justesse. Émanciper la production de la distribution, émanciper le travail de l’usage des produits, de la jouissance des œuvres, émanciper l’ouvrage-acte de l’ouvrage-objet, cela a été le travail central du capitalisme, celui qui lui donnait (et lui donne encore) la maîtrise de l’ensemble de la société [2]. Mais tâchons de préciser ce que je suppose être la pensée d’Alberto Acosta…

Il faut que les conditions de production et de répartition se renforcent dans un sens humain et "équitable" (comme on aime à dire aujourd’hui), et non dans le sens contraire, bâtisseur de puissance et destructeur de vie, mortifère. Cela ne s’obtiendra qu’en rapprochant au maximum la production (donc le travail) de la répartition (donc aussi de l’usage, de la jouissance, de la vie – voir note 2). Autrement dit, cela ne s’obtiendra qu’en réconciliant la vie (le travail vivant)… avec la vie. C’est ce dont il était déjà question ici, mais d’un autre point de vue, dans Renforcer l’âme de l’atelier et casser la logique du palais. Dans cette perspective, que peut apporter l’« économie politique » ? A mon humble avis, rien d’autre que de l’embrouille.

En revanche, l’aspect multinational ou supranational de l’organisation économique actuelle pourrait être un atout favorisant l’émergence d’une démocratie à la fois locale et globale, celle-ci devant s’appuyer dessus. Car la démocratie doit s’appuyer sur le travail humain, et il se trouve que l’organisation économique (production et distribution) est aussi, en particulier, organisation du travail humain. Une chance, car il nous faut bien partir de là où nous sommes – nous ne pouvons ni ne devons faire table rase du passé (cette folle volonté de faire table rase du passé est fruit des idéologues de l’économie politique, et nous savons que ce sont les marchands-spéculateurs-usuriers les champions toute catégorie de ce sport [3]).

Ne nous demandons pas où nous voudrions être, demandons-nous où nous sommes et alors nous ferons ce qu’il faut pour ranger la maison. En cessant d’opposer travail et loisir. C’est par le travail que nous construisons notre maison, c’est en remettant ce travail au cœur de nos vies que nous parviendrons aussi à la faire habitable et à l’habiter.

A propos d’« économie » et de travail… La revue L"Histoire vient de publier un intéressant entretien avec l’historien Jean-Baptiste Fressoz, où l’on parle de l’« anthropocène », et où il est beaucoup question d’énergie. Nous commençons à comprendre à quel point nous avions négligé l’énergie au moment même où nous nous mettions à la jeter par les fenêtres – et aujourd’hui encore, à l’heure où l’on demande aux citoyens lambda et aux grandes entreprises de faire des "bilans énergétiques", qui se soucie du (désastreux) bilan énergétique de la filière nucléaire [4] ? Jean-Baptiste Fressoz pose « la seule question qui vaille en matière climatique : quels intérêts économiques et quelles forces géopolitiques permettront l’avènement des énergies renouvelables ? » C’est une question intéressante, en effet, mais qui demande à être reformulée, pour le moins. Les forces politiques ne sont pas toutes "géopolitiques", et il est possible de faire croître les forces politiques non géopolitiques aux dépends des forces géopolitiques, du moins je le crois. De même, il est possible de faire croître ces forces politiques aux dépends des forces économiques, du moins je le crois. La seule question qui vaille, en matière politique, est celle-ci : quelles actions quotidiennes politiques et économiques font oppositions aux forces géopolitiques et aux forces économiques, et font se lever d’autres forces politiques et économiques ou, plutôt, d’autres autonomies politiques et économiques, individuelles et communautaires, individuelles ou communautaires ?

Les forces géopolitiques sont constituées par les États et les partis nationaux, et toute puissante organisation attachée à un territoire ; les forces non géopolitiques, elles, peuvent être des associations et fédérations d’associations productives aussi bien que culturelles, et locales aussi bien que globales, et pas seulement des organisations religieuses et des consortiums industriels. Les associations et fédérations d’associations productives, de production, de travail productif, sont nécessitées pas le besoin de reprise en main populaire des infrastructures existantes par leurs usagers même (les salariés d’aujourd’hui ont l’usage de leurs installations de production, ou devraient l’avoir [5]).

Au sein de ces infrastructures, la reprise en main démocratique pourrait se heurter aux marchands, puisque ces infrastructures sont, très généralement, globale, ou tout au moins "internationales", géographiquement très fragmentées. Cela nécessite beaucoup d’échanges, ce qui faisait l’affaire des marchands et doit justement cesser de faire l’affaire des marchands. Bien sûr, qui dit flux dit transport, et donc aussi coût. Ici, le marchand flaire une affaire : là où il y a un coût associé à un besoin, il y a moyen de faire des bénéfices. Alors, faut-il que le transport échappe aux mains des marchands ?

Théoriquement, du point de vue de la production et du travail, il n’y a pas d’échanges marchands nécessaires au sein d’une filière, il n’y a que des flux et des transformations. Mais, en pratique, des objets changent de mains au cours des opérations. L’impératif de lier la production et la distribution, le travail vivant et les moyens de vivre de chacun, oblige à faire en sorte que le transporteur reçoivent quelque chose en échange de son transport. Mais quoi, combien et de qui, de quelle façon [6] ? Voilà certaines des questions auxquelles une théorie des échanges doit proposer des réponses possibles et les évaluer, et l’on voit ici que ces échanges peuvent être plutôt des échanges de services que des échanges d’objets matériels – qui dit échanges d’objets matériels suppose la propriété de ces objets matériels, mais qui, ou quel entité communautaire, est propriétaire de quoi ? En vertu de quoi ? De l’héritage ? De la tradition et de l’usage ? A l’opposé de la propriété, il y a le commun, mais comment quelque chose de transformé par quelqu’un peut-il être considéré comme commun sans déposséder l’ouvrier de son propre ouvrage ? En considérant l’œuvre comme une œuvre collective, ce qu’elle est toujours, plus encore aujourd’hui qu’hier. Peut-être y a-t-il à prendre des leçons de la culture Mbuti… Le capitalisme, tout en complexifiant la dépendance de tous avec tous, s’est ingénié à tout séparer formellement, il nous faut réunifier. La propriété ne doit alors pas être reliée à la production mais seulement à l’usage. Et dans les processus de production, l’usage est généralement collectif, commun.

Le transporteur peut être vue comme un membre de la filière parmi d’autres, au même titre que l’opérateur en usine, par exemple, ou que le mineur, ou que le soldat qui veille sur la mine (n’oublions pas ces réalités-là tant que nous n’aurons pas su les éliminer – en les rendant absurdes, inutiles). Mais le membre de la filière travaille en échange de quoi, mis à part la satisfaction apportée par son travail bien fait, puisqu’à la différence du chasseur-cueilleur il ne peut avoir la jouissance directe de tout ce qu’il fait ? J’ai cru un moment, par défaut, que l’idée du revenu inconditionnel pour tous était une bonne idée, mais cette idée s’oppose à l’impératif de renforcer le lien entre la production des biens et leur répartition. Et qui, quel entité se chargerait de cette redistribution si artificielle ? Et comment pourrait-elle se faire sans générer un lourd et dangereux appareil administratif (de nature à recréer un État, pour peu qu’auparavant nous ayons réussi à nous en débarrasser) ?

Les États, quant à eux, ne sont supportables que dans la mesure où existe au moins un efficace contre-pouvoir, comme c’est encore le cas aujourd’hui (2015). Ce contre-pouvoir est même si efficace que, s’il n’avale pas les États, c’est uniquement parce que cela est contraire à sa nature. Et comme ce contre-pouvoir est puissant et malfaisant, nous nous tournons vers l’État. Mais un État aura toujours ses propres intérêts, différents de ceux de ses citoyens. Que se passera-t-il si nous utilisons l’État contre son seul véritable contre-pouvoir, les forces financières capitalistes ? Nous tomberons sous le joug du vainqueur. Et, par exemple, la filière énergétique nucléaire continuera d’échapper à ceux qui sont censés en avoir l’usage comme "consommateurs", comme "usagers", et comme "travailleurs", mais qui sont en réalité ses proies.

* * *

"Changer le monde", cela a été le travail de l’ère capitaliste. Elle l’appelait "progrès", "développement", ou plus prosaïquement "croissance". La pensée capitaliste est à ce point dominante que ceux qui veulent mettre fin au capitalisme et à ses guerres, ainsi qu’aux idéologies en général et à leurs guerres, disent vouloir changer le monde. Ils ne voient pas ce qui pourtant crève les yeux : le monde n’a jamais autant changé que sous le capitalisme, des pays n’ont jamais autant été ruinés que sous des règnes idéologiques.

Lorsqu’au cours du XIXe siècle le pouvoir s’est saisie du mot démocratie, l’idée démocratique avait déjà été balayée. D’une part, « une aspiration à une imaginaire appartenance individuelle nationale, ainsi qu’à une liberté par procuration via la nation (dite "la liberté des peuples"), avait remplacé l’aspiration naturelle à une vie libre au sein de communautés de vie démocratiques. » D’autre part, “on décrivit le monde et l’histoire de l’humanité (et l’« économie ») comme une mécanique céleste, avec ses propre lois de pesanteur et de magnétisme. Le prolétariat va succéder à la bourgeoisie, et le communisme au capitalisme, parce que c’est le sens de l’histoire et que les planètes ne rebroussent jamais chemin ni ne zigzaguent.” Le plis était pris, alors, puisque cette idée d’un sens inéluctable de l’histoire des "rapports de production", n’est qu’une déclinaison particulière de la vision d’une humanité en continuelle progression vers un avenir meilleur. L’ère chrétienne – cette période de l’histoire européenne que l’ère capitaliste a orgueilleusement nommée Moyen-Âge – était achevée, s’ouvrait devant l’humanité étonnée le progrès ; un progrès essentiellement technique, cependant, ce que l’on cachait en multipliant les discours sur les droits de l’homme et la démocratie. Entre deux batailles rangées sanguinaires.

Peu après l’une de ces grandes batailles fraternelles et fratricides, des propagandistes étasuniens eurent comme une illumination : ils inventèrent le développement, idée géniale qui maquillait en généreux sauvetage l’achèvement de la destruction des peuples et pays du sud, et de ceux du nord également, par la multiplication des activités capitalistes à travers la planète. « Notre but devrait être d’aider les peuples libres du monde à produire, par leurs propres efforts, plus de nourriture, plus de vêtements, plus de matériaux de constructions, plus d’énergie mécanique afin d’alléger leurs fardeaux. » C’est le discours d’investiture d’Harry Truman [7] le 20 janvier 1949, où il oubliait de préciser que les entrepreneurs capitalistes avaient déjà, depuis longtemps, commencé leurs œuvres chez tous les peuples en questions et que c’était bien souvent à cause de cela qu’ils étaient si misérables

Cessons de vouloir changer le monde. La volonté démocratique se suffit à elle-même, alliée au désir de vivre.

[1P.152, Les éditions Utopia, mars 2014.

[2Dans Le buen vivir, pour imaginer d’autres mondes, livre qui semble parfois écrit à la va-vite, on trouve à ce propos une assez bête contradiction. P. 127 : «  Nous devrions considérer le travail comme un espace de liberté et de plaisir  ». Puis, quelques lignes plus bas : «  Il faudra également s’attaquer, sur la base d’une égalité réelle, à la réduction du temps de travail et à sa répartition  ». Ben, pourquoi (et comment), si le travail est «  un espace de liberté et de plaisir  »  ? Pour nous faire une idée claire de là où nous sommes, pensons le travail pour ce qu’il est : un acte, un acte qui peut être vivant et vivifiant, ou bien mort et mortifère, qui peut être aliénant et qui peut être libérateur.

(ajouté le 22 septembre) Ce matin au boulot, comme ce n’est encore que le début de la semaine et que, par accident, le rythme que je devais suivre était modéré, j’ai repensé à ce texte dont je craignais, dimanche, d’être en train de le boucler un peu vite (comme Alberto Acosta son livre). Effectivement, il y a quelque chose qui cloche, ici. En partant des propos d’Acosta, j’ai rapidement glissé de la répartition des biens (du problème de l’inégalité des revenus), à la jouissance des biens. Si la jouissance des biens a été, par le capitalisme, totalement séparée de leur production, ce n’est pas du tout vrai de leur répartition puisque les revenus sont liés au travail et que ce sont les États qui tentent (plus ou moins) de corriger les inégalités engendrées par un système qui récompense les travaux les plus rentables du point de vue marchand. En même temps, ce rôle des États est relativement nouveau, ou tout au moins s’est-il développé beaucoup sous le capitalisme. En écrivant, j’ai fait comme si la répartition et l’usage étaient liées comme ils devraient l’être, or ils ne le sont pas. C’est même peut-être à ce niveau-là qu’a eu lieu la séparation essentielle – après celle entre la production et l’usage, mais ces deux séparations sont intimement liées, elles, et il serait sans doute intéressant d’examiner comment.

[3L’incessant processus capitaliste de production-consommation fait à tel point disparaître le passé qu’il ne laisse pas au présent la possibilité d’exister  ; il n’y a plus que le temps qui fuie, et les montres de luxe sont devenues le symbole par excellence de la richesse (lire à ce sujet Le pseudo-monde du travail aliéné).

[4Si l’énergie nucléaire de nos centrales contribue peu à l’effet de serre, elle contribue beaucoup au chauffage de la serre. Nous ne pouvons que difficilement et dangereusement agir volontairement sur l’ensoleillement, alors veillons au moins à baisser nos propres sources de chauffages, qui ne sont pas si négligeables.

[5Souvent, même, ils ne savent pas bien à quoi sert ce qu’ils font, mais les marchands le savent-ils mieux  ? Aujourd’hui, les marchands s’en foutent, tout le monde s’en fout.

[6(ajouté le 22 septembre – voir note 2) Toujours sous l’empire de mon glissement, je me trompe ici d’impératif, probablement. Dans ce cas, ais-je raison ou tort de remettre en cause, un peu plus loin, le revenu inconditionnel pour tous  ?

[7Discours de Truman qu’Alberto Acosta nous rappelle dans son bouquin (où j’ai emprunté la citation).

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